‹ Monuments religieux de l'architecture romane et de transition dans la région picardeChapitre 207 sur 335 · INVASION DES BARBARES. — RENAISSANCE HISPANO-GOTHIQUE · texte numérisé non relu

INVASION DES BARBARES. — RENAISSANCE HISPANO-GOTHIQUE

Les premiers barbares qui en 409 se précipitèrent sur l'Espagne par les ports occidentaux des Pyrénées traîtreusement ouverts, Alains, Suèves et Vandales de toute dénomination, étaient de vrais fauves, que n’avait adoucis nul contact suffisamment prolongé avec la civilisation romano-clirétienne. Ils commirent donc d’abominables cruautés dans la partie de la Péninsule qu’ils avaient envahie; ce n’était partout, sur leur passage, que meurtres, pillages, incendies, auxquels vinrent bientôt se joindre, pour mettre le comble aux maux des populations, la famine et la peste1. Il ne faudrait pas cependant comme l’ont fait certains écrivains modernes, donner à cette dévastation sanglante de l'Espagne, un caractère d’universalité et de continuité que les chroniqueurs contemporains lui refusent. Car, en premier lieu, la Tarrag’onaise tout entière (moins les îles Raléares) resta fermée aux pillards de la première heure. Cette province, en effet, ne fîg’ure pas dans la liste de celles que les barbares se partagèrent entre eux2. Puis, dans les portions de la Péninsule où ces hordes dévastatrices eurent leurs coudées franches, Galice, Lusitanie, Bétique et Carthaginoise, leur rag*e aveugle ne put tout d’abord sévir à l’aise que sur les campagnes et les bourgades ouvertes. Les cités closes de murs lui échappèrent si bien et si longtemps, qu’il faut descendre à la seizième année de l’invasion, pour trouver dans les chroniques contemporaines la première mention de villes prises ou pillées3; et que, dans la longrne période de soixante ans (409-469), douze ou treize de ces villes au plus devinrent la proie des barbares ennemis ou auxiliaires des Romains4,

Il faut remarquer en outre que, même dans les campag’nes, les horreurs de la conquête ne tardèrent pas à s’atténuer. Dès l’an 411, les barbares fatignés de destruction, ou, ce qui est plus vraisemblable, craignant de mourir eux-mêmes de faim dans ces régnons dévastées, conclurent un accommodement avec les populations de l’empire3. Ce ne fut là, il est vrai, qu’une trêve souvent violée par les agressions des nouveaux venus; elle permit toutefois à l’Espagme romaine de respirer et de reprendre des forces. Tandis que les barbares culti-

1. Idatii Chron. Sub A. 410, p. 60, 61. Edit. Bruxell. A. 1845. Cette édition, trop peu connue chez nous, mériterait de l’être davantage.

2. Id. ibid. A. 411, p. 61, 62. Voir aussi ce qu’écrit le même chroniqueur sous l'année 456 (p. 97).

3. Carthagène et Séville en 425, par les Vandales. Id., ibid., p. 71, 72.

4. Outre les deux villes mentionnées dans la note précédente, Mérida en 429 et en 439 par les Suèves (ib., p. 73, 80), Mertolaen 440 (p. 80), Séville en 441 (p. 81), Saragosse et Lérida en 449 (p. 86) par les mêmes; Braga en 436, Astorga et Palentia en 456 et 457 par les Goths de Théodoric (p. 99, 103 et 104), Portucale par les Suèves en 437, 458 (p. 104-106); Scalabis, aujourd’hui Santarem, par les Goths en 460 (p. 109); Coïmbre en 467 (p. 119), et Lisbonne en 469 par les Suèves (p. 121). De toutes ces villes, une seule,

Carthagène, fut détruite de fond en comble. Les autres ne tombèrent guère au pouvoir des barbares que par surprise ou trahison, et n’y restèrent que temporairement.

o. Paul Orose, Hist., ib., VII, c.4i et 43 ; Idace, Chron., p. 62, 63. Ce dernier affirme que les Hispano- Romains réfugiés dans les places fortes se soumireut au joug des barbares (barbarorum... sesubjiciunt servituti). Mais, comme dans toute la suite de son récit (a. 430, 433, 438, 457, 458), le même historien nous montre les cités espagnoles jouissant d'une entière indépendance , et traitant de puissance à puissance avec les envahisseurs, cette sujétion ne peut être prise que dans un sens fort restreint . Elle doit probablement s’entendre de l’abandon d’une partie du territoire, et des contributions payées de temps à autre aux plus exigeants. Voir la note xxu de l’édition d Idace, par le P. Garzon (p. 151, Brux.).

ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE

vaient la part du territoire qu’ils s’étaient adjugée ou se battaient entre eux, les Espagnols jouissaient, dans leurs villes et sur les terres qu’on leur avait laissées, d’une indépendance et d’une tranquillité, précaires sans doute, mais plus que suffisantes pour les empêcher de regretter la domination et F administration romaines1.

Si je n’ai point encore parlé des Wisigoths qui passèrent à leur tour les Pyrénées en 415, c’est que leur entrée en Espagme n’a rien ou presque rien de commun avec l’irruption précédente, à laquelle on l’a souvent assimilée bien à tort. Elle n’en fut pas la continuation, mais l’antidote salutaire, quoique parfois trop énergique. A demi romanisé par son long’ séjour sur les terres de l’empire, et plus encore par son récent mariage avec la sœur d’Honorius, Ataulplie pénètre en Espagne avec ses Wisigoths, non de son propre mouvement, mais sur l’ordre formel du vicaire impérial Constance2; il y pénètre pacifiquement par la Tarragonaise, sinon à titre d’allié et d’ami qu’il ne possédait point encore, du moins avec la ferme volonté de l’obtenir, et de restaurer dans la Péninsule, par l’extermination des autres barbares, la puissance romaine 3. Ce projet dont l’exécution est retardée par l’assassinat d’Ataulphe, puis de Sigeric son successeur, est repris et réalisé par Wallia. Ce prince passe avec son armée, en 417, de la Tarragonaise dans la Carthaginoise, la Bétique et la Lusitanie, pour y g’uerroyer, au profit d’Honorius, contre les Alains et les Vandales Siling’es qu’il extermine presque jusqu’au dernier. Au moment ou il va compléter son œuvre de libération si glorieusement commencée, il s’arrête sur un nouvel ordre de Constance, évacue les provinces reconquises, et vient occuper, dans la Gaule méridionale, les cantonnements que lui assigne le vicaire impérial4; preuve évidente que le roi des Wisig’oths ne se considérait en Espagne que comme un chef soldé de troupes auxiliaires. C’est toujours en cette qualité que ces mêmes Goths reparaissent en Espagne de 422 à 456 ; et leur objectif unique est de combattre, au nom de Rome, les Suèves qui, après la migration volontaire des Vandales en Afrique, étaient restés seuls des premiers envahisseurs dans la Péninsule5. Si, après la mort de l’empereur Avitus, sa créature, Théodoric II prend des airs de maître en deçà comme au-delà des Pyrénées6, il est ramené promptement à son devoir par l’énergique intervention de l’empereur Majorien7; et attend que l’assassinat l’ait délivré de ce vaillant homme pour exécuter son plan de conquête personnelle, dont la réalisation complète, réservée à son successeur Euric, mit les Wisig’oths en possession de toute l’Espagne, sauf l’angle nordouest où les débris des Suèves parvinrent à se maintenir8.

1. « Continuo barbari exsecrati gladios suos, ad aratra conversi sunt, residuosque Romanos ut socios modo et amicos fovent; ut inveniantur jam inter eos quidam Romani qui malint inter barbaros pauperem libertatem, quam inter Romanos tributariam sollicitudinem sustinere. » Oros., lib. vii, c. 41. Salvien (de Gubern., lib. v, c. 5) va beaucoup plus loin: d’après lui des Romains, et du plus haut rang, cherchaient parmi les Goths et autres barbares un abri contre les intolérables exactions du fisc impérial.

2. « Ataulfus a patricio Constantio pulsatus ut, relicta Narbona, Hispanias peterct, etc. Idat., Chron., p. 65.

3. Paul. Oros .,Histor., 1 . VII, c. 41 : « Obhoc abslinere a bcllo (Ataulphus), ob hoc iuhiare paci nitebatur, etc. »

Page 1