BIBLIOTHÈQUES ESPAGNOLES SOUS LES ROIS GOTHS DE TOLÈDE
Le coup d’œil rapide que nous venons de jeter sur la société espagnole au temps de ces rois, sur le développement de vie intellectuelle qui se produisit dans son sein presque au sortir de l’invasion de 409, sur les savants, lettrés et grands hommes de tout genre dont elle put se glorifier jusqu’à sa fatale dissolution au vme siècle, nous permettrait à lui seul d’affirmer que, dans l’Espagne gothique, grâce aux circonstances particulières qui accompagnèrent sa formation et son organisation après la chute de l’Empire, il exista de nombreuses et riches bibliothèques, dont la plupart n’étaient sans doute que les anciennes bibliothèques hispano-latines, échappées, comme les villes qui les renfermaient, à la fureur dévastatrice des barbares d’outre-Rhin.
Nous n’en sommes pas réduits toutefois à cette affirmation générale. Les documents historiques de cette époque, sauvés en trop petit nombre des désastres de la seconde invasion, nous fournissent sur plusieurs de ces collections précieuses des renseignements particuliers, et assez détaillés pour que nous puissions former quelque jugement de leur contenu, assez curieux pour mériter l’attention.
La plus ancienne des bibliothèques espagnoles, non peut-être dans l’ordre des temps, mais très-certainement dans celui de nos connaissances présentes, est celle que réunit à son monastère de Dume, près de Rraga, saint Martin, l’apôtre des Suèves, venu en Galice dans la première moitié du vie siècle. Le noyau dut en être formé par les manuscrits que ce savant homme avait recueillis en Orient pendant les longues années qu’il y passa avant d’évangéliser la Galice. Trois ouvrages appartenant à cette collection primitive ont été traduits du grec en latin parle saint lui-même ou par son disciple Paschase. Ce sont le Recueil de
1. Si les manuscrits étaient chers, la matière première (parchemin) l’était assez pour engager les copistes à indiquer par un simple renvoi inscrit en marge le texte sacré expliqué dans les commentaires dont ils exécutaient la transcription. Cf. S. Braul. Epist. 14 ( Esp . sagr., XXX, p. 337). Le texte suivant de S. Juste d’Urgel nous fournit sur ce sujet des renseignements curieux : « quia sic accidit, ut
membranis desistentibus ( deficientibus ?), minutioribus litteris eamdem scripturam (eadern scriptura?) in paribus (mparibus?) quaternionibus susciperent ( susciperetur ?); nec studiose fabrefactis lateralibus ambiretur, si memoratam rem alicujus meriti esse censueris... ut diligentiori studio transcriptum utilius coaptetur, quantocius studebis. » Præf. Epistol. in Cant. Cant. (Patrol. lxvii, p. 962).
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
canons tirés des synodes orientaux, les Sentences des Pères d’Égypte et les Vies des Pères grecs1. Cette bibliothèque comprenait en outre les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, les écrits d’anciens moralistes 2, divers traités publiés dans les siècles précédents sur le cycle pascbal 3, les Commentaires de saint Jérôme sur l’Épître de saint Paul aux Galates, les Actes de saint Sylvestre, probablement aussi les Actes des conciles et les Décrétales des Papes, au moins celles qui touchaient aux questions agitées en Espagne 4. Nul doute d’ailleurs que si, au lieu de l’unique et très-courte lettre qui nous fournit, à elle seule, nos dernières indications bibliographiques, nous possédions le volume ou livre contenant toute la correspondance de ce saint évêque, nous ne puissions en extraire des renseignements beaucoup plus nombreux et plus complets que ceux dont il faut nous contenter.
Licinien de Carthagène horissait vers la fin du même siècle, et peut, par conséquent, être regardé comme un des contemporains de l’apôtre des Suèves. C’était un prélat très- versé dans les Saintes Ecritures, en correspondance avec saint Grégoire le Grand, ami de saint Léandre 5, et qui mourut à Constantinople empoisonné par ses envieux. Il avait écrit, au témoignage de saint Isidore, de nombreuses lettres que ce saint docteur avait entre les mains; ses autres travaux n’étaient point venus à la connaissance d’Isidore 6. A cette catégorie d’ouvrages ignorés de l’évêque 'de Séville appartient, selon toute apparence, l’opuscule épistolaire sur Y Incorporéitê des Anges et des âmes, composé en commun par Licinien et Sévère son ami, avant l’élévation des deux auteurs à l’épiscopat7. Vu l’importance du sujet, l’étendue, l’érudition et le soin avec lesquels il est traité, saint Isidore aurait mentionné à coup sûr cette lettre dogmatique s’il l’eût connue; or, il n’en dit pas un mot, ni dans l’article consacré à la biographie de Licinien, ni dans la notice de son collaborateur Sévère de Malaga 8. Quoi qu’il en soit de cette question secondaire, il est très-certain que Licinien avait dans sa bibliothèque une collection remarquable d’ouvrages dus à la plume des plus célèbres écrivains ecclésiastiques. Nous le voyons, en effet, dans deux des trois seules lettres dogmatiques parvenues jusqu’à nous, citer, souvent par de longs extraits, les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament, les écrits de saint Augustin, de saint Hilaire, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Ambroise et de Glaudien Mamert. Nous apprenons en outre, par ces mômes lettres, qu’il possédait et les quatre livres du Pastoral de saint Grégoire et les six livres d’Origène sur Job, traduits en latin par le docteur de Poitiers9. Bien d’autres noms viendraient évidemment s’inscrire sur cette liste , s’il nous était donné de dépouiller sa lettre sur le Baptême et ses autres écrits aujourd’hui perdus.
Licinien ne cite, des divers ouvrages renfermés dans sa bibliothèque, que des traités théologiques, cela se comprend ; il s’occupait exclusivement de questions de dogme ou de morale. On ne sera donc pas surpris que Jean de Valclara, dans sa chronique, la seule de ses œuvres qui nous soit parvenue, ne nous parle que des livres historiques dont il s’est
f . Capitula sive Canaries ex Orientalium antiquorum PP. synodis, avec préface du saint traducteur ; Ægyptiorum PP. sententiæ; VitæPP. Græcorum.
2. C’est ce que je crois pouvoir déduire des expressions dont saint Martin se sert dans la préface dosa Formula vitæ konestæ ( Esp . sagr., XV, 384), et dans celle de sa lettre à Vitimir [Ibid., p. 406).