Cf. Eguren, p
2. Je n'ai rien à ajouter à ce que j’ai dit des origines hispano-romaines de l’architecture dans le nord-ouest espagnol, au cours de ce travail. La musique sacrée ne reste pas moins immuable que l’architecture. Les mélodies composées au vne siècle par saint Eugène de Tolède charment les fidèles réunis dans les églises de l’Espagne nouvelle, jusqu’à la suppression de l’antique liturgie vers la fin du xie siècle. Quant à la musique profane, elle se transmet de génération en génération sans changements connus ou même probables. Une de nos lettres ornées (p. 269) nous montre, dans le juqlar dansant et chantant au son de sa viole, l’héritier quelque peu dégénéré du parasite Justus flétri par saint Valère pour les chants équivoques dont il égayait les riches banquets des seigneurs goths ou hispano - romains ( p. 228, not. 6). La guitare nationale et populaire remonte à la plus
haute antiquité. Les bergers du Ve siècle de notre ère en raclaient à outrance pour tromper l’ennui des longues veilles ou pour en bannir le sommeil, comme font encore les bergers d’aujourd’hui. On trouve en effet l’usage de cet instrument universellement répandu dans les campagnes de la Cantabrie indépendante, plus d’un siècle avant la conquête de cette province par le roi goth Léovigilde, c’est-àdire, vers l’an 484. C’est ce qu’atteste l’auteur de la Vie de saint Millan, saint Braulion de Saragosse, dans le récit qu’il nous a laissé de l’enfance de ce vénérable personnage, qui parvint à l’âge de cent ans et mourut avant l’invasion de son pays: « Erat [Emilianus] pastor ovium, et ut mos solet esse pastorum, citharam vehebat. secum, ne ad gregis custodiam torpor impediret. » Vit. S. Emil., c. i. - — Sur l’âge du saint à sa mort, et l’époque où cet événement arriva, cf. Id . , Ibid., c. xxv, xxvi.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
la postérité artistique des maîtres inconnus qui, sous les rois goths, se livraient au même labeur sur les manuscrits dont on leur confiait l’ illustration 1 . Je serais même très-porté à croire que, dans les deux premiers siècles de la restauration espagnole, au vin0 et au ixe siècle,, l’ornementation figurée ou non des livres fut, le plus souvent, la reproduction pure et simple de celle de manuscrits antérieurs à la conquête arabe, sauvés à grand’ peine de l’invasion, et que les artistes du scriptorium asturien ou léonais prenaient pour modèles2. Le caractère exclusivement traditionnel de la civilisation espagnole à cette époque de son histoire, le développement de cette civilisation à l’abri de toute influence venue du dehors, élèvent cette dernière hypothèse à un très-haut degré de probabilité 3.
Ce caractère traditionnel, auquel je faisais allusion il n’y a qu’un instant, se montre plus accusé, s’il est possible, que partout ailleurs, dans la composition des œuvres de l’esprit, quels que soient leur objet et la nature des questions qui y sont traitées. Il n’y a rien là qui puisse surprendre après les détails précédemment donnés sur l’éducation reçue parles jeunes générations dans les écoles primaires et supérieures de Castille ou de Léon, et sur les conditions d’existence de la société espagnole à la dernière période du haut moyen âge. Élevé et nourri dans l’amour et le respect des vieilles traditions, l’Espagnol, préoccupé d’intérêts de l’ordre le plus élevé, absorbé tout entier par sa lutte non interrompue contre un ennemi détesté, n’avait pas le loisir et n’éprouvait pas le besoin de se frayer des voiés nouvelles dans les lettres, dans les sciences et dans les arts. Il jouissait de ce que ses ancêtres lui avaient légué, le transmettait fidèlement à ses enfants, n’écrivait lui-même que par occasion , et n’avait alors d’autre prétention que de marcher le plus fidèlement possible dans la voie et sur les traces des anciens auteurs, qui avaient traité des questions identiques ou analogues à celles qu’il se proposait d’examiner et de résoudre. De même donc que , en tout ce qui touche l’exécution matérielle du livre, nous n’avons pu constater aucune différence appréciable dans la matière et la forme des volumes sortis du scriptorium espagnol avant et après la conquête arabe, de même retrouvons-nous chez les auteurs de l’une et de l’autre époque les mêmes procédés de composition.
S’agit-il d’œuvres théologùques, c’est-à-dire de commentaires sur tel ou tel livre de la Sainte Ecriture, ou de traités polémiques sur les erreurs du temps? Ceux que le zèle des âmes et l’amour de la vérité méconnue poussent à ce labeur, s’entourent des ouvrages les plus estimés de l’antiquité chrétienne sur le même sujet, se pénètrent de leur doctrine, et la résument fidèlement dans leurs propres écrits. Souvent aussi, au moyen d’extraits judi-
1. Voir ce qne dit Eguren (p. 54, 55) du Missel encore existant, et qui aurait été écrit et enluminé au vu0 siècle.
2. Je rangerais volontiers parmi les manuscrits dont les miniatures seraient des copies de ce genre, plutôt que des
originaux, la seconde Bible de Saint-Isidore de Léon et les deux psautiers de l’Académie de l’histoire (ixe siècle) dont Eguren donne la description (p. 47, col. 1, et 48). Il se pourrait bien aussi que les illustrations du Commentaire de saint Martin de Liébana aient été, comme ce commentaire lui-même, tirées en grande partie de celles qui ornaient l’exposition de l’Apocalypse composée au ve siècle par l’évêque hispano-romain Apringius, et dont les copistes
des siècles suivants multiplièrent à l’envi les exemplaires.
3. Ceci n’empêche pas que les miniaturistes espagnols aient pu emprunter quelques motifs d’ornementation à ces œuvres d’art étranger que le commerce ou la guerre avaient, depuis de longs siècles ,' semées à profusion autour d’eux. Les soieries byzantines et les vases de verre et de cristal de fabrique orientale abondaient dans la Péninsule dès le temps de Masona et d’Isidore. Ils n’étaient guère moins communs dans les Asturies, Léon ou la Galice, du xe au xne siècle. Des vases liturgiques, dont le dessin au trait figure au bas de notre page 296, le premier et le dernier me paraissent être venus en droite ligne de l’Irac.
ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE
cieusement choisis et reproduits textuellement, ils la donnent telle que l’a exposée l’auteur original qu’ils ont sous les yeux. Ainsi avaient fait autrefois saint Isidore de Séville et saint Julien de Tolède, pour ne citer que les plus célèbres entre les docteurs de l’Espagne gothique; ainsi fait, au vme siècle et dans les Asturies, saint Beatus de Liéhana, soit qu’il expose l’Apocalypse, soit qu’il combatte l’hérésie naissante de Félix et d’Elipand 1 ; ainsi font à Cordoue, au siècle suivant, Euloge et Alvaro2. Enfin saint Martin de Léon, à la clôture du haut moyen âge, ne suit pas d’autre méthode dans sa Concorde parænétique de l’Ancien et du Nouveau Testament3.
Nous retrouvons également en honneur, soit dans les provinces chrétiennes du nordouest, soit chez les Mozarabes de Cordoue, la poésie métrique ou érudite qu’avaient cultivée autrefois, sous les rois wisigoths, Maxime et Braulion de Saragosse 4, Eugène II, Hildephonse, Julien de Tolède5, et bien d’autres lettrés clercs ou laïques6; et dans laquelle s’exercent maintenant les moines d’Albelda, Alvaro de Cordoue, l’abbé Samson et l’archidiacre Cyprien 7. Ces poètes de la seconde époque, non -seulement coulent leurs vers dans le même moule que leurs modèles des temps antérieurs, mais ils les groupent en petites pièces de facture identique et, avouons- le franchement, d’intérêt plus que médiocre, sauf quand, par hasard, elles renferment des renseignements dont l’histoire peut faire son profit8. A côté de cette poésie de cabinet, destinée le plus souvent aux seuls lettrés, et qui, même alors qu’elle s’adresse à tous, comme dans les hymnes liturgiques, est dès le vm° et peut-être dès le vu0 siècle inintelligible pour le plus grand nombre, fleurissait et s’épanouissait de plus en plus, envahissant le terrain qu’avait précédemment occupé sa sœur et sa rivale, se glissant où celle-ci n’avait jamais pénétré, la poésie rhythmoïde et rimée, poésie vraiment populaire, non sans doute par la langue dont elle se sert dans les monuments écrits qui nous en restent, puisque tous ceux qui appartiennent aux
1 . L 'Espagnol Félix d’Urgel fut moins le séide, comme je l’ai appelé ailleurs, que l’inspirateur et le maître d'Elipand de Tolède. C’est à Félix que revient le triste honneur de l’incubation et de l’éclosion de l’Adoptianisme , qu’Élipand propagea en Espagne, et l 'Espagnol Claude de Turin hors de la Péninsule. Sur ce trio d’hérétiques, un seul, le primat de Tolède, était Goth de nom et vraisemblablement de race; je ne vois donc pas pourquoi M. Amador de Los Rios ( Hist . de la Lût. esp., Il, p. 64) incrimine encore à ce propos le wisigothisme , qui eut, en réalité, la moindre part dans la naissance et la propagation de cette hérésie.
2. Euloge, dans son livre intitulé « Documentum Martyrii » et dans son « Apologie des Martyrs » ; Alvaro, dans son « Indiculus Luminosus », et plus spécialement dans les « Scintillæ », ouvrage encore inédit, et qui, d’après le témoignage de ceux qui en ont étudié le contenu, est un spicilége ou mieux nue chaîne de textes empruntés aux anciens Pères et Docteurs de l’Église.
3. C’est le titre donné par saint Martin lui-même à son grand recueil de sermons : « Notandum , dit-il dans sa courte préface, quod hic liber Veteris ac Novi Testamenti Concordia vocatur, ideo videlicet quia sibi invicem in eo V. et N. Testamentum concordant. »
4. Cf. Isid. Hisp., Catal. Vir. Illustr., c. xlvi, et Ilildeph.,
Cont. ejusd. catal., c. xn. Braulion nous apprend lui-mème
qu’il avait composé un hymne en vers ïambiques pour la
fête de Saint-Millan : « Hymnum quoque de festivitate ipsius
sancti, ut jussisti, iambico senario métro eompositum trans-
misi. Epist. ad Fronim. dans Sandoval, Fundaciones (San Millan), p. 3, verso.
b. Cf. Ilildeph., Ibid., c. xm ; Julian., Ibid., c. xv, et Félix, Ibid., c. xvi, n. 9.
6. J'ai parlé ailleurs des essais en ce genre du roi Sisebut, des inscriptions métriques de saint Isidore pour sa bibliothèque, et du roi Wamba pour les portes restaurées de sa capitale. Hübner ( Inscript . Hisp. Christ., n. 23) et. Florez avant lui (Esp. sagr., xm, p. 223) ont publié l’inscription à peu près métrique du pont de Mérida, composée sous le roi Ervige au vne siècle.
7. Sauve, abbé d’Albelda, Vigila, moine du même monastère, dont il a été précédemment question. Les poésies d’Alvaro , de Samson et de Cyprien ont été publiées par Florez (Esp. sagr., xi, p. 27b sgg. et 524 sgg.). Sur les poètes métriques espagnols du haut moyen âge, on peut lire Amador de Los Rios qui en a longuement et doctement parlé dans son Histoire de la littérature espagnole (I, p. 389 sgg.; Il, p. 198 sgg.).
8. Les œuvres poétiques des deux périodes du haut moyen âge espagnol se composent presque exclusivement d’inscriptions de tout genre ( Epigrammata ), d’hymnes, de prières, d’élégies, etc., etc. Comparez les poésies de saint Eugène (. Patrol ., t. LXXXVII), par exemple, avec celles de Vigila, d’Alvaro, de Samson et de Cyprien. L’Anglo-Saxon Aldhelme dut aussi être fréquemment imité, lui, dont Oviedo, les monastères de Navarre et plus tard Cordoue possédaient les œuvres poétiques.
MÉLANGES d\\RCHÉOLOGIE.
sept siècles du haut moyen âg*e espagnol sont écrits en latin ; mais parce qu’elle tire son origine du peuple ; parce que, si son langage est celui des érudits, la forme qu’elle revêt, les règles qu’elle s’impose sont les mêmes que celles de la poésie vulgaire, telle qu’elle nous apparaît dans le plus ancien des poèmes espagnols qui nous soit parvenu, la Chronique du Cid1. Adoptée en Afrique dès la fin du ive siècle par saint Augustin et plus tard par ses disciples, dans ceux de leurs écrits qui s’adressent plus spécialement aux simples et aux ignorants , évidemment parce qu’elle flatte leurs habitudes 2, mais dédaignée des écrivains espagnols de la même époque ?, cette poésie nouvelle est accueillie aux siècles suivants parles lettrés de la Péninsule, d’abord avec une très-grande réserve4, puis avec un entraînement à peu près général 5. Ce changement est dû, ce me semble, à l’exemple donné par le docteur dTIippone, l’oracle de l’Occident chrétien, et aussi au besoin qu’éprouvent les lettrés espagnols de s’accommoder aux goûts de la foule toujours grossissante de ceux qui, parmi leurs compatriotes de race étrangement mêlée, se montrent rebelles aux charmes vieillis de la métrique latine. Quoi qu’il en soit de cette explication, le fait en lui -même est historiquement certain. A partir des successeurs de Récarède, le rimado envahit tout : la liturgie et les codes, les discours d’apparat et les correspondances, les chroniques et les biographies, les œuvres théologiques et l’épigraphie. J’en ai produit précédemment trop d’exemples, pour qu’il soit nécessaire d’appuyer mon assertion de citations nouvelles6. Un fait non moins avéré que le précédent, grâce aux nombreux extraits
1. L’origine populaire de cette poésie rhythmoïde et rimée ne me paraît pas pouvoir être mise sérieusement en question. On ne saurait lui en assigner d’autre en Afrique, et il n’existe aucun motif de supposer que les choses se soient passées différemment en Espagne et dans les diverses provinces de l’Occident romain. C’est donc bien sous cette forme que se produisaient les chants populaires dont il est question dans le troisième concile de Tolède (can. 23), et dans la règle de saint Isidore (c. v, n. b). Si par aventure on se récriait contre l’expression de poésie appliquée à ce qui ne serait, au jugement de mes contradicteurs, que de la prose rimée, à rhythme flottant, je suis prêt à retirer le mot, mais à la condition qu’on ne verra désormais dans le poème espagnol du Cid qu’une chronique en prose du même genre. Car, en vérité, il m’est impossible de découvrir la plus légère différence entre ce poème et les rimados latins des siècles antéreurs, ni quant à la régularité du rhythme, ni quant à la richesse de la rime. Sous ce double rapport, bon nombre de ceux-ci, quelle que soit l'époque de leur composition, lui sont même supérieurs.
2. Lorsque saint Augustin voulut , vers 393, combattre les Donatistes, et dévoiler leurs erreurs aux pauvres gens qu’ils avaient séduits ou qu’ils s’efforcaient de séduire, il le fit au moyen d’un cantique ou psaume rhythmoïde et rimé que nous possédons encore {Opp., IX, p. 1, sqq.). Ce psaume fut composé vraisemblablement d’après le modèle que fournissaient à ce saint docteur les psaumes anticatholiques chantés par ces schismatiques dans leurs réunions (Aug., Epist. ad Januarium , n. 34). Plusieurs sermons adressés au peuple dTIippone sont, dans quelques-unes de leurs parties, écrits de la même façon. L’admirateur et le disciple d’Augustin, saint Fulgence, va beaucoup plus loin dans cette voie. Il est tel de ses discours aux fidèles de Ruspe qui n’est, du commencement à la fin, qu’un long rimado, à peine interrompu çà etlà par quelques lignes de
prose ordinaire. Cf. S. Aug., Serm. CLXXX1V, n. 2 et 3; Serm. CLXXXVII, u. I et 2 ; Serm, CLXXXVÏ1I, n. 3; Serm. CXCI, n. 4, etc., et S. Fulgent., Serm. 111, IV, V, etc.
3. On n’en trouve pas la plus légère trace dans les admirables lettres et traités de saint Pacien, évêque de Barcelonne de 3C0 à 390. Cf. S. Paciani, Opp. dans Florez, Esp. saqr., XXIX, apend. 4, et dans Migne, Patrol., XIII.
4. Par Paul Orose dans quelques rares passages de son Histoire.
b. Toutefois, ni saint Martin de Dume, ni Jean de Valclara, ne partagent cet engouement de leurs contemporains. Mais, s’ils écrivaient tous deux en Espagne, ces saints personnages lui étaient complètement étrangers par leur éducation toute byzantine.
6. Complétons cependant ces citations, si nombreuses qu’elles soient, par quelques brèves indications : 1° dans la liturgie hispano-gothique, les oraisons qui ouvrént la messe proprement dite, la première surtout, et ïinlatio ou préface sont généralement rhythmées et rimées; le canon est, au contraire, écrit tout entier dans l’ancien style. Pour se rendre compte de cette différence , il suffit de se rappeler que le canon est d’une rédaction très-ancienne, remontant probablement aux temps apostoliques, tandis que les oraisons qui le précèdent ont été rédigées en très-grande partie par les plus saints prélats espagnols, du ve au vue siècle (Cf. Isid., Catal ., c. 13 et 41; Hildeph., ejusd. Catal. cont., c. C; Julian. Tolet., ibid., c. lb; Félix, ibid., c. 16, .n. II). 2° les lettres de Montan de Tolède {Esp. s., V, apend. 3), celles de Licinien {ibid., apend. 4), de saint Braulion {ibid., XXX) et du roi Sisebut {ibid., VII, apend., i-8) sont semées de tirades de facture analogue ; 3° il en est de même du traité de saint Hildephonse sur la Perpétuelle Virginité de Marie ; 4° enfin, l’année 642 nous fournit une épitaphe de même style, celle du Goth Oppila (Hühner, Inscr. Hisp. Christ., n. 123).
ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE
placés sous les yeux du lecteur, et qui l’ont mis d’avance en pleine lumière, est la popularité de ce genre de composition chez les chrétiens espagnols de la seconde période du haut moyen âge; popularité telle qu’à certains moments et dans certaines provinces, le rhythme et la rime ont régné sans partage b
Cette similitude de composition littéraire, entre les écrivains espagnols de la première et de la seconde période du haut moyen âge, est plus frappante encore peut-être dans les œuvres historiques. Tous les chroniqueurs hispano-latins postérieurs à la conquête arabe, ceux du midi vivant au milieu des musulmans, ceux du nord, heureux et libres sous des rois chrétiens, semblent s’être donné le mot pour se choisir, parmi les chroniqueurs de l’Espagne gothique, un guide dont ils suivent les traces et reproduisent de leur mieux toutes les allures. Isidore de Beja, le plus ancien de tous, s’attache à Jean de Valclara. Il emprunte au vieil historiographe wisigoth le théâtre sur lequel s’accomplirent, au ve et au vie siècle, les événements dont Jean nous a laissé le récit, et s’y renferme scrupuleusement. L’Orient, l’Afrique maritime, l’Espagne et le midi de la Gaule, tel est de part et d’autre le lieu de la scène. Si quelques-uns des personnages qui s’y meuvent ne sont plus les mêmes, leurs entrées et leurs sorties sont réglées par Isidore de la même façon que par son modèle. Enfin , à l’exemple de Jean de Valclara, ce même Isidore mêle, en guise d’épisodes, au récit des événements politiques, militaires ou religieux d’intérêt général, de courtes notices biographiques sur les prélats et les simples prêtres, dont la vertu ou la science ont jeté le plus d’éclat et fait le plus d’honneur à son pays et à l’Eglise. Le chroniqueur espagnol de la fin du vm° siècle ou des premières années du ixe, dont Euloge
1. Chez les Mozarabes Andalous du ixe siècle, la poésie métrique était complètement délaissée, et ses règles tombées en oubli. Saint Euloge les étudia pendant sa première captivité, les apprit aux autres, et rétablit le mètre dans ses anciens droits. Jusque-là, ses compatriotes et lui-mème s’étaient contentés pour leurs essais poétiques du rhythme, agrémenté sans aucun doute de la rime. « Puériles contentiones, dit Alvaro l’ami et l’historien d’Euloge, quibus dividebamur, non odiose, sed delectabiliter, epistolatim in invicem egimus, et rhythmicis versibus nos laudibus mulcebamus... Ibi [in carcere], metricos, quos adhuc nesciebant sapientes Hispaniæ, pedes perfectissime docuit, nobisque post egressionem suam ostendit » (S. Eulogii vit., c. i, n. 2,; c. n, n. 4). — Il y a déjà près de quarante ans que, dans son grand ouvrage sur les Vitraux de Bourges, le P. Cahier signalait l'usage fréquent du style quasi - rhythmé, mais bien rimé, chez quelques écrivains ecclésiastiques de l'Occident chrétien, au moyen âge. Plus tard, MM. Dozy et Amador de Los Itios l’ont constaté chez les auteurs espagnols de la môme époque. Le premier de ces deux historiens s'est même très-heureusement servi de cette découverte, pour retrouver la vraie leçon de quelques passages d’anciens chroniqueurs hispano-latins, défigurés par les corrections grammaticales d’éditeurs modernes trop entichés de syntaxe classique (Recherches, I, p. 6, 14). Si dans un travail de ce genre on tient compte non-seulement de la rime, mais aussi du rhythme, qui n’est jamais assez incertain pourcesserd’ôtre sensible, on arrive souventàune restitution plus complète des anciens textes. Telle glose, que la rime seule ne permettrait pas de saisir, est trahie et livrée par le rhythme. A ce double moyen de contrôle s’en joint d’ordinaire un troisième, tiré de l'interruption maladroite
du récit original par l'interpolation qu’on lui a fait subir. C’est ainsi que, dans la chronique d’Albelda (n. 67, al. 180), le rhythme et la rime suffiraient seuls pour exclure du texte l’addition relative à l’éducation musulmane d'Ordono II; tandis que le recours au dernier des moyens indiqués plus haut est nécessaire pour reconnaître l’origine étrangère de l'interpolation, plus insoutenable encore, qu’on s’est permise dans le passage suivant de la môme chronique (n. 50, al. 168) :
« Primus in Asturias Pelagius régnât in Canicas,
Annis novemdecim. lstc,
A Vitizane rege De Toleto expulsus,
Asturias ingressus.
Et, postquam a Sarracenis Spania occupata est, [iste] pri- Contra eos sumpsit rebellium (Éd. rebellionem) ; [muni In Asturias [régnante Joseph in Cordoba]
Et in Gegione civitate, Sarracenorum jussa,
Super Astures, procurante Munnuza. »
Le rhythme et la rime acceptent sans difficulté l'interpolation du neuvième vers; le contexte au contraire exige qu’on la rejette et qu’on lise :
«lu Asturias et in Gegione civitate, Sarracenorum jussa, etc.»
L’auteur, en effet, n’a pu raisonnablement, entre le nom de 1a. province gouvernée par Munnuza et celui de la ville où ce chef Berber résidait, jeter la mention absolument inopportune de l’émir Joseph et de Cordoue sa capitale.
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
retrouvait l'ouvrage dans un des monastères navarrais qu’il visita *, semblerait aussi avoir adopté pour sa chronique le plan que, avant d’écrire la sienne, s’était tracé le saint évêque de Girone, Jean de Valclara2. Toutefois, le fragment que nous en a conservé saint Euloge est beaucoup trop court, pour me permettre de trancher cette question avec quelque certitude.
1 est au contraire de toute évidence qu’Alphonse III a composé l’histoire des rois ses prédécesseurs, à l’imitation de la chronique des Wisig'oths que nous a laissée saint Isidore de Séville. Mais il a limité son imitation à la partie de la chronique Isidorienne qui traite des rois de cette nation établis en Espagne, et que par conséquent cette contrée peut revendiquer absolument comme siens, c’est-à-dire à partir de l’inauguration de Theudis en 626 3. Ce que je viens d’affirmer d’Alphonse III et de son œuvre, est également vrai de Sampire. Ce chroniqueur renferme en effet son récit dans le cadre choisi par le royal historien, dont il s’est fait le continuateur.
Peu après qu’Alphonse le Grand eut rédigé sa chronique sur les instances de son parent l’évêque Sébastien4, un de ses sujets, dont le nom est resté inconnu , en composa une autre sur un plan différent5. Cette chronique est celle qu’on désigne tantôt sous le nom
1. « Cum essem olim in Pampilonensi oppido positus, et apud Legerense cœnobium demorarer , cunctaque volumina quæ ibi erant, gralia dignoscendi, incomperta revolverein, subito in quadam parte cujusdain opusculi, banc de nefando vate [Mahomat] historiolam absque auctoris nomine reperi », etc. S. Eulog., Apolog., n. 15.
2. Dans ce fragment les dates sont données en années des empereurs d’Orient et île 1ère espagnole ; la notice sur Mahomet est précédée du récit de l’avénement du roi Goth Sisebut à la couronne, et de faits ou de personnages concernant l’histoire ecclésiastique de la Péninsule. Cf. S. Eulog., ibid., n. 16.
3. Bien entendu que, dans la chronique d’Alphonse, les années sont comptées uniquement d’après l’ère espagnole. Les années des Césars byzantins, mentionnées encore par Isidore de Séville et même par Isidore de Beja, n’y figurent plus. Qui donc, aux Asturies, pouvait encore s’inquiéter de ces misérables successeurs du grand Constantin?
4. Quoi qu’en dise Florez, trop crédule à la parole de Pélage d’Oviédo ( E . s., XIII , apend. 6, n. 3), la lettre-préface d’Alphonse III à l’évêque Sébastien indique très-clairement que ce dernier n’est pas l’auteur de la chronique, et que le signataire de la lettre l’a seul composée sur la demande de son correspondant. Cette lettre, dont personne ne révoque en doute l’authenticité, réduit donc à néant l’affirmation contraire de Pélage, écrivain du xu° siècle, et parfaitement ignorant des antiquités de son pays. Voici, au reste, cette lettre qu’on veut bieu à tort faire passer pour un énigme presque indéchiffrable : <> Adefonsus rex Sebasfiano nostro salutem.
Notum tibi sit de historia Gothorum, pro qua nobis per Dulcidium presbyterum notuisti (al. notuit), pigritiæque (al. pigritiaque ) veterum scribere noluerunt [noluitf) sed silentio occultaverunt ( occultavit ?). Et quia Gothorum chronica usque ad tempora gloriosi Wambanis regis Isidorus Ili.spalensis sedis episcopus plenissime edoruit; nos (al. et nos) quædam ex eo tempore, sicut ab antiquis et predecessoribus nostris audivimus, tibi breviter intimabimus (pour intimavimus). » La seconde partie de cette lettre éclaire et détermine nettement le sens de la première, obscurci par la construction peu grammaticale du texte. Se rappelant la signification habituellement donnée à notum et notuit dans les chartes hispano-latines [écrit, écrivit), on peut et doit traduire ces lignes à peu près en cette façon : « Voici écrite pour vous l’histoire des Goths, au sujet de laquelle vous m’avez écrit par le prêtre Dulcidius, et que l’indolence de nos ancêtres, en les empêchant de l’écrire, a ensevelie dans le silence, etc. » — Je donne le titre d’évêque à Sébastien, non sur l’autorité de Pélage qui est nulle pour moi, mais parce qu’une des chartes d’Alphonse III (an. 886) mentionne un évêque Sébastien, cousin de ce roi : « Ecclesiam sancte Eugénie... que est in ripa fluminis Minei... cum omnibus adjacentiis suis... secundum quod eam empsimus de dato suprini mei Sebastiani episcopi » (E. s. XVII, escr. 1); et que je crois pouvoir avec quelque vraisemblance identifier ce prélat, proche parent d’Alphonse le Grand, avec le destinataire de la chronique composée par ce prince.
o. L’anonyme d’Albelda et Alphonse III emploient, à diverses reprises, les mêmes tournures et les mêmes expressions dans le récit de certains événements (Comparez Anon. n. 169, 172, 174, édit. B. avec Alph. n. 14, 17 et 20, même édit.). Or, le royal chroniqueur — sa lettre le prouve — ne connaissait, lorsqu’il composa sou histoire, aucune chronique ayant traité le sujet qu’il avait choisi ; c'est donc
ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE
d’Albelda tantôt sous celui de San Millan, parce qu’elle occupe une place dans le célèbre recueil juridico-historique réédité simultanément au xe siècle dans le scriptorium de chacune de ces abbayes Bien que le plan adopté par cet auteur soit plus vaste que celui d’Alphonse, il est, comme lui, emprunté à Isidore de Séville. Le roi avait calqué l’ordonnance de son œuvre sur celle que le docteur des Espag*nes avait gardée dans la portion de sa trilogie historique spécialement consacrée aux Wisigoths l’anonyme asturien porte ses vues plus haut et plus loin. Il embrasse dans son récit l’histoire des Romains, des rois goths de Tolède et des Asturies, et des émirs arabes de Cordoue; c’est-à-dire des trois peuples qui avaient tour à tour conquis l’Espagne, et qui s’en disputaient encore la possession à l’heure où il écrivait2. Or c’est précisément ce qu’a fait Isidore dans sa chronique des Goths, des Vandales et des Suèves, où, à l’histoire des trois races qui au v° siècle envahirent l’Espagne, il joint celle des anciens habitants du pays, pillés et opprimés, protégés et sauvés par elles. Au premier coup d’œil , cette chronique asturienne , telle qu’elle nous apparaît dans les manuscrits du xe siècle, et dans les éditions faites d’après eux, ressemble beaucoup plus à un recueil informe de pièces diverses entassées pêle-mêle, qu’à une histoire écrite d’après un plan préconçu et suivi jusqu’au bout. Mais si l’on veut bien prendre la peine de l’étudier de près; si l’on sépare — ce qui est facile — le texte primitif, des documents étrangers, sous lesquels l’ont en quelque sorte enseveli les copistes postérieurs, on voit se dégager, l’une après l’autre , les lignes du plan que l’auteur s’est proposé d’exécuter, et l’on reconnaît dans ce chroniqueur anonyme — ce que je montrais en lui tout à l’heure — l’imitateur d’Isidore de Séville3. Rodrigue de Tolède et Luc de Tuy au xuT siècle, l’anonyme de Silos au xn°, ne s’en tiennent pas à l’imitation fidèle de l’ordonnance générale et de la marche des chroniques antérieures. Ils insèrent le texte même de ces chroniques
bien l’Anonyme qui, écrivant après Alphonse III, et ayant son ouvrage entre les mains, l'ait à ce dernier des emprunts de mots et de phrases. '
1. San Millau possédait deux copies de cette chronique, celle dont nous venons de parler, et une autre intercalée dans une Bible hispano-gothique du même monastère. Cf. Eguren, p. 76, col. I, et Berganza, II, p. 548.
2. La copie d’Albelda ou de Vigila fut exécutée d’après un texte plus remanié et retouché que celui qu’à la même époque, les notarii de San Millan avaient sous les yeux. Je pourrais à l’appui de ce que j’avance citer d’assez nombreuses preuves, une seule me suffira pour le moment. La copie de San Millan porte (Berg., p. 555, n. 163) :
« Abderrliaman (II) genuit Mahomat, [iste] Mahomat Qui ruine rex in Cordoba extat,
Sub quo Caldeorum regnum dirutum erit,
Si Domino placuerit. »
C’est bien là ce qu’a écrit et dù écrire en 883 le chroniqueur asturien, parlant d’un prince encore vivant et régnant en cette année-là même. On ne peut certes en dire autant du passage parallèle de la rédaction de Vigila (Florez, n. 82, 83) : « Abderrliaman genuit Mahomat, Mahomat genuit Almundar. Iste Mahomat regnavit in Era prcdicla DCCCXX1, atque preliavit cum rege Ovetense nomine Adefonso. Dehinc pretermittendo et nunquam adjiciendo nomina Ismaelitarum ; divina clementia indifferenter a nostris provinciis predictos trans maria expellat, etc. » Qui ne reconnaîtrait ici les façons de parler d’un écrivain que bien des
années écoulées séparent des événements qu’il raconte ?
3. A cette classe de documents étrangers, parfois d’une très-grande valeur, appartiennent: 1° et certainement les listes des rois de Léon et de Navarre composées à la fin du xe siècle, et qui ne se lisent que dans le manuscrit d’Albelda (Florez, n. 47-49, 87) ; 2° mais •probablement , le làrrago de notices géographiques, statistiques, ecclésiastiques et curieuses jetées en tête de notre chronique dans les deux manuscrits d’Albelda et de San Millan (Florez, n. i-vii et x ; Berganza, n. 107-114). 11 est enfin très-vraisemblable et presque certain que le catalogue des évêques siégeant dans l’Espagne asturienne d’Alphonse III et l’éloge de ce prince placés dans les prolégomènes (FL, n. xi ; B., n. M8) appartiennent au texte original, dont on les a détachés. Leur vraie place est à la fin de la chronique proprement dite, avant la continuation qu’en fit peu de mois après l’auteur lui-même (FL, n. 65; B., n. 179) : en se guidant sur la rime, on peut, sans grande difficulté, réintégrer ce fragment en son lieu de la façon suivante :
n. 65 (al. 179) « De regno terræ
Ad regnum transeat cœli.
n. xi (al. 1 18) Præfatique præsules in ecclesiæ plebe
Ex regis prudentia emicant clari : [ricæ.
Regiam [namjque sedem... Ranulphus Asto- Rex quoque clarus... deditus ibi regno, Amen.
Dans le style latin du temps, præfari, præfatus s'emploient indifféremment à propos de personnes et de choses dont on n’a pas encore parlé, ou qu’on a déjà mentionnées.
iv. — 43
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
dans leurs propres ouvrages, soit en entier, soit par extraits plus ou moins étendus. Il y a toutefois cette différence entre ces écrivains, que le moine de Silos reproduit d’ordinaire l’œuvre de ses prédécesseurs sans mutilation, ni addition ; tandis que les deux premiers mêlent aux nombreux et larges emprunts qu’ils font à saint Isidore de Séville, à saint Julien de Tolède, à Isidore de Béja et aux autres vieux historiographes nationaux, toutes les légendes populaires d’origine espagnole ou arabe en circulation de leur temps1. Par cette confusion des fantaisies de l’imagination avec les réalités de l’histoire, Rodrigue de Tolède et Luc de Tuy ont défiguré et déshonoré de très-bonne foi , je m’empresse de le reconnaître, les origines d’un grand peuple qui ne méritait pas cet outragée. On ne saurait trop le regretter. Mais ce qui est plus regrettable, c’est de voir aujourd’hui encore ces légendes acceptées, même par de très-savants hommes, sur le seul témoignage de ces deux prélats*.
1. La légende de Witiza, dont je parlerai plus au long dans la note suivante, me paraît être d’origine purement espagnole. La haine profonde et toujours grandissante qu’inspira l’infâme trahison des frères de ce prince, rejaillissant sur le chef de cette famille maudite, et s’armant des griefs qu’on pouvait faire valoir contre lui, donna naissance à ces odieux récits auxquels chaque génération nouvelle ajoutait des circonstances plus odieuses encore. Il se forma ainsi autour de l’histoire de Witiza comme un nuage d’ignominie, qui en déroba la vérité aux regards du vulgaire, et, plus tard, vers la fin du xic siècle, à ceux des lettrés euxmêmes. Au fond, tout ce qu’on peut avec certitude reprocher à cet avant-dernier roi de Tolède se réduit à fort peu de chose : avant son avènement à la couronne, un meurtre dont la passion aurait été le mobile, et dont un passage de l’anonyme d’Albelda, que je crois authentique, bien qu’il ne se lise que dans la copie de San Millan, nous a conservé le souvenir (Chron. n. ICI, édit. Berg.) ; vers la fin de son règne, la persécution contre des ecclésiastiques vertueux, excitée par le zèle inquiet et tracassier de Witiza et par celui du pieux mais crédule Sindérède, primat de Tolède. C’est ce que laisse clairement entendre un passage d’Isidore de Béja (Chron. n. 55), signalé avec beaucoup d’àpropos par M. Dozy.. — La légende du roi Rodrigue me parait être au contraire un produit de l’imagination arabe élaborant, avec sa merveilleuse facilité, les sottes calomnies répandues- sur le compte de ce vaillant et malheureux prince par les partisans de Witiza, restés en grand nombre dans le midi et le centre de la Péninsule. C’est de là que l'invraisemblable conte que l’on sait par cœur gagna les provinces chrétiennes du nord-ouest, vers les premières années du xie siècle. Les plus anciens historiens hispano-latins, Isidore, Alphonse III, l’anonyme d’Albelda, etc., l’ont complètement ignoré ou méprisé.
2. Rodrigue de Tolède ajoute de sa propre autorité toute une province d’Afrique — la Tingitane et ses dix cités — aux possessions des rois xvisigoths d’Espagne (de Rébus Ilisp ., III, c. xxi); on le croit sur parole, et on reproduit son assertion (A. de Los Rios, II, p. 12). Or il est certain 1° que de Récarède à Witiza, tous les évêques du royaume hispanogothique étaient tenus d’assister par eux-mêmes ou par leurs délégués aux conciles nationaux célébrés à Tolède ; 2° que cette règle a toujours été religieusement observée, sauf de très- rares exceptions d’un caractère purement individuel; 3° enfin, que jamais évêque africain n’a siégé parmi les prélats de la Péninsule et de la Narbonaise dans
aucune de ces solennelles assises du haut clergé hispanogothique. Il suit de là, ou que la Tingitane est restée cent cinquante ans sans évêques, ce qui est absurde ; ou que les évêques de cette province se sont donné le mot pour manquer, tous et toujours, à leur devoir, ce qui ne l’est pas moins ; ou que Rodrigue s’est trompé et qu’on se trompe avec lui. Ailleurs ou reproduit, tantôt en l’adoucissant (Cavanilles, Ilist. de Esp., Il, 253, 254), tantôt en le chargeant de plus noires couleurs (Darras, Hist. Eccl., XVI, 546), l’abominable tableau qu’ont tracé du règne de Witiza, et de la société espagnolè de celte époque, ce même Rodrigue de Tolède (Ibid., c. xvi) et Luc de Tuy ( Chronicon Mundi, lib. III, p- 69, édit. Scholt), enchérissant l’un et l’autre sur le récit déjà par trop légendaire de l’interpolateur d’Alphonse III, ou du moine de Silos. On oublie, ce qui est fâcheux, que ces deux chroniqueurs du xm° siècle sont contredits par leurs prédécesseurs du vme et du ixe, c’est-à-dire par des témoins contemporains ou quasi-contemporains, et que, dans ce conflit, c’est à ceux-ci qu’il faut ajouter foi. Voici l’honnête et véridique Isidore de Béja, qui, dans sa notice sur Witiza, écrite en 754, fait de ce prince un éloge . complet, à peine tempéré par une critique ; critique légère d’ailleurs et hors de toute proportion avec les scélératesses dont on a plus tard chargé sa mémoire. Car enfin, qu’on donne le sens qu’on voudra au mot petulanter , dont se sert Isidore dans les premières lignes de sa notice (Chron. n. 31, edit. Berganza) :
« Hic [Witiza], patri succedens in solio,
Quamquam petulanter, clementissimus tamen, XV per an-
[nos , extat in regno. »
Jamais on n’arrivera à lui faire dire que ce roi très-clément poussa la licence des mœurs jusqu’à la polygamie la plus éhontée; qu’il en imposa la pratique à la noblesse et au clergé de son royaume ; que la mort ou l’exil furent le partage de tous ceux qui refusaient de se plier aux infâmes caprices de sa tyrannie ; qu'il fit sanctionner ces turpitudes par un concile national , etc., etc. ; toutes choses qui répugnent absolument au contexte d’Isidore. Un demi-siècle après cet historien, Alphonse le Chaste rejette ou ignore ces odieuses fables. S’il voit dans la ruine du royaume de Tolède un châtiment de la divine justice, il met personnellement les derniers rois hors de cause, et n’accuse la nation entière que d e jactance ou de présomption excessive (Esp. s., XXXVII, escr. 7) :
« Cujus [BeiJ dono, inter diversarum gentium régna,
ESPAGNE DU HAUT MOYEN AGE
Qu’on accueille avec une respectueuse déférence ce témoignage quand il porte sur des faits dont ceux q\ii le rendent ont vu se dérouler la trame sous leurs yeux, ou qui se sont accomplis dans un temps assez rapproché du leur pour leur permettre d’en acquérir la notion vraie ; rien de mieux. Bien téméraire serait à mon avis quiconque agirait autrement. Mais il n’en est plus ainsi dès que ce même témoignage s’applique à des événements perdus dans le lointain obscur de cinq siècles écoulés, et que les écrivains contemporains ont ignorés, ou dont ils nous donnent une version toute différente. Car, dans le premier cas, surtout lorsque l’honneur d’un individu ou d’une nation est en jeu, s’abstenir est un devoir. Dans le second, il faut, sous peine de méconnaître les lois de la critique la plus élémentaire, n’ouvrir l’oreille qu’aux dépositions antiques, et la refuser aux modernes, qui, ne concordant pas avec elles, se produisent par voie de simple affirmation.
Les chroniqueurs du haut moyen âge léonais ne nous fournissent que rarement l’occasion d’appliquer à leurs écrits ces règ’les d’une sage critique ; parce que, à l’exemple de leurs devanciers de l’Espagne gothique, Isidore de Béja, Alphonse III, Sampire et même Pélage d’Oviédo se proposent uniquement de reprendre le récit des événements au point où l’ont laissé les chroniques précédentes et de le conduire jusqu’à leur temps. Ne remontant g’uère par conséquent au-delà d’un siècle, ils sont moins exposés aux illusions d’optique causées par un trop grand «éloignement; illusions dont Bodrig'ue et Luc de Tuy — nous venons de le voir — ont été victimes en maintes rencontres, dans le cours de l’exploration aventureuse entreprise par eux dans le passé de leur histoire, sans moyens sûrs d’information, ou sans critique suffisante pour reconnaître et utiliser à propos ceux qu’ils avaient sous la main. Parmi les vieux chroniqueurs de la période asturo-léonaise, ceux-là même qui ont poussé leurs recherches plus avant, et jusqu’aux origânes historiques de l’Espagne ancienne ou nouvelle, comme l’anonyme d’Albelda dans ses chapitres sur les Romains et sur les rois goths de Tolède, comme le moine de Silos dans ses prolégomènes à la vie d’Alphonse VI, ceux-là, dis-je, résument de leur mieux, sans y rien ajouter du leur, les récits des vieux historiens qu’ils prennent pour guides; ou bien insèrent textuellement dans leur œuvre personnelle les documents et même les chroniques entières des âges précédents, bornant à peu près leur travail à relier ensemble ces pièces d’origine diverse. Ils évitent ainsi le danger, auquel leurs successeurs du xmc siècle n’ont pas échappé en traitant le même sujet, celui de mettre en circulation, sous le couvert et la garantie de l’histoire, bon nombre de- fables indignes de toute créance. S’ils y tombent, c’est précisément lorsque, s’écartant de la règle qu’ils se sont tracée, ils vont puiser leurs informations aux sources suspectes d’une tradition sans valeur ou d’écrits mensongers h Mais, chez les chroniqueurs hispano-latins
Non minus, in terminis Spanie, clara Refulsit Gothorum -Victoria.
Sed quia te offendit eorurn prepotens jactanlia.
In era septingintesima quadragesima nona (a. 711), Simul cum rege Ruderico, regui amisit gloria. »
Saint Euloge, archevêque de Tolède et martyr, ne tient pas un autre langage. Il admet, lui aussi, que le péché a causé la ruine des Goths ; mais, comme s’il eût voulu exclure d’avance les crimes invraisemblables dont la crédulité populaire devait les accuser plus tard, il se hâte d’ajouter que, naguère encore et jusqu’à l’invasion arabe, le royaume hispano-gothique s’est distingue par la pureté du culte rendu à Dieu dans la plénitude de la vraie foi, par le mérite de
son vénérable épiscopat, par la magnificence de ses basiliques :« Non hujus impiæ gentis beneficio, in cujus ditione, nostro compellente facinore, sceptrum Hispaniæ post excidium et evulsioncm regni Gothorum translatum est (quod felicissimo fidei christianæ pridem cultu pollebat, venerabilium sacerdotum dignitate florebat, et adtnirabili hasilicarum constructione fulgebat), sed gratia Redemptoris sui... ecclesia custodiri meretur. » Memor. SS. n. 30. Certes, Euloge ne pouvait vanter ainsi sans aucune restriction le mérite d’un épiscopat dont les dernières années se seraient souillées des hontes de la polygamie, ou du mariage sacrilégement contracté au mépris des canons les plus sacrés de l’Église universelle.