Libri, p
5. On ne nous indique pas ces canons de l'Eglise, et il se peut bien que les connaissances (d’ailleurs très-variées) de M. Libri ne s'étendissent pas jusqu’au droit canonique; mais, en ce cas, pourquoi en parlait-il ? Plus on sait, plus on devrait comprendre qu’il est malaisé de tout savoir. Les sciences ecclésiastiques seules auraient-elles ce privilège d’être possédées sans étude? Préjugé fort répandu depuis une centaine d'années, mais qui n’en vaut pas mieux pour avoir quasi la date d’un siècle. L’esprit de Voltaire n’est pas
à l'usage de tout le monde, et il ne fallait guère moins que les facéties du patriarche de Ferney pour donner cours à ses assertions philosophico-théologiques chez ses contemporains. Encore même est.-il désormais bien reçu que cet homme si spirituel ne fait pas autorité en érudition. Redisons d'après un témoin sérieux, que M. Letronne (à la Bibliothèque royale) entendant parler de ce que je venais d’écrire sur sa Cosmographie des PP. de l’Église, répondit : « On m’a trouvé un peu voltairien, n'est-il pas vrai ? ». — ■ « Oui, pour la science, » repartit quelqu’un du groupe. Ce qui fut si peu goûté du docte académicien, qu’il tourna brusquement les talons pour commencer une inspection de son département à laquelle il ne songeait pas jusque-là.
J'aime à croire que c’est ce qui m'a valu en maintes circonstances des accueils inqualifiables au département des imprimés de ladite Bibliothèque durant plusieurs années. Car, si d’autres ont éprouvé le même sort, ce serait vraiment abusif pour un service public; et l’on eût sans doute crié beaucoup plus qu’on ne l'a fait. Croyons pieusement que c’était correction exceptionnelle infligée à qui, simple citoyen, avait mérité la défaveur d’un fonctionnaire, crime inexpiable, même depuis 89 qui nous aurait soi-disant affranchis.
6. Boèce vivait alors, et ne semblait pas homme à passer inaperçu dans une histoire des sciences en Italie. Ne l'a-t-on oublié qu’à titre de dévot, parce qu'il est honoré en Lombardie comme martyr ? 11 faudrait n’avoir guère lu les écrits de cet illustre personnage, pour oser dire que l’Italie de son temps fût plongée dans les ténèbres. Lâcheté générale, ou si l’on veut découragement universel, passe! mais ténèbres, allons donc ! L’habileté des plus grands princes goths ne fut-elle pas au contraire obligée de s’appuyer sur des hommes tels que Cassiodore , par exemple, que Boèce, et. Symmaque, beau-père de ce dernier ?
7. L 'illustre historien Gibbon ne laisse pas que d'avoir perdu un peu de son ancien lustre depuis le règne de Voltaire et des encyclopédistes. La montre de M. Libri était donc assez en retard, comme le lui firent observer en 1839 des gens que la dévotion n’aveuglait pas.
8. Pages 71-73. Voyez aussi par exemple p. 186, 187. Tout cela était emprunté à l ’historien anglais (Gibbon) chez lequel
MÉLANGES d’aRCHÉOLOGIE.
« Après la mort de Charlemagne..., les écoles Furent fermées ou négligées; on oublia « les sciences et la philosophie des anciens sans y rien substituer. L'ignorance dans les arts « fut extrême : les livres devinrent de plus en plus rares ; on laissa périr les plus importants « sans les copier, et on ne s’attacha qu’à la conservation des ouvrages ascétiques, comme « le prouvent1 les manuscrits de cette époque qui nous sont restés. Un problème remar- « quable, et qui mériterait toute l’attention des historiens, c’est celui de rechercher pour- « quoi les plus épaisses ténèbres n’arrivèrent pas en Europe avec la grande invasion des « barbares, et pourquoi elles n’en furent pas la suite immédiate. Ce fut seulement après « que Charlemagne eut dompté les Saxons, repoussé les Mores d'Espagme, rendu l’éclat à « l’Eglise, et rétabli l’empire d’Occident, que l’Europe tomba dans le dernier degré de « l’abrutissement2. Cette question est trop vaste pour que nous puissions la traiter ici; « mais on doit remarquer qu’après Gharlemag’ne , l’ig’noranee augmenta avec l’agrandis- « sement de la féodalité et du pouvoir des pontifes3... »
« Les successeurs de Charlemagne essayèrent de relever le royaume d’Italie ; mais com- « ment rendre l’unité à cette agglomération de Francs, d’Allemands, de Goths, de Lom- « bards, de Grecs et de Sarrasins, agités à la fois par les discordes civiles et par l’ambition « papale? Pendant que les débris de tous ces peuples se déchiraient entre eux, les prêtres, « voulant que toutes les facultés de l’homme fussent exclusivement appliquées au triomphe « de l’Eglise, s’opposaient au libre développement de l’intelligence. On sait que Gui d’Ar- « rezzo fut récompensé par une persécution, de la découverte qui fait la base de la musique « moderne h En ouvrant les Annales ecclésiastiques, on y voit les maux qu’eurent à souffrir
M. Guizot n’avait pas encore signalé une déplorable méconnaissance du christianisme, et des remèdes que l’Évangile apportait aux infirmités du vieux monde comme aux brutalités des nations barbares.
1. J’espère montrer qu’ils prouvent toute autre chose. D’où vienl donc, par exemple , que nous avons des manuscrits assez importants du Digeste qui appartiennent au douzième siècle, au onzième, et même au neuvième? Était-ce là matière ascétique, ou même utile aux cours de grammaire? cause qui pourrait absolument expliquer la transcription de textes profanes encore existants alors, et perdus plus tard. Mais tout semble bon quand on croit avoir l’opinion en poupe afin d'entier vos voiles.
2. Ici fauteur met une note qui prouverait que l’abrutissement, ne fut point complet du tout. Je le reconnais là seulement; il était haineux dans le texte, mais le savant se fait jour dans la note à travers ses propres préjugés, ne fùt-ce que pour l’amour des citations.