Libri, p
Transcrivons seulement quelques mots d'une autre plume sur ce prétendu problème; et l'on ne dira pas que nous ayons recours à un écrivain fanatique. C'est M. Marcel Barthe (dans le Journal de l’instruction publique) : « M. Àu- « gustin Thierry ( Conquête de l’Angleterre pur les Nor- « mands) ne parle jamais des influences salutaires que le « christianisme exerça sur les barbares; il semble même ci les nier, en citant de nombreux exemples de Saxons ou « de Danois qui, après avoir endossé par-dessus leur cui-
« rasse la blanche tunique du néophyte, revinrent au pa- « ganisme. Sans doute l’eau lustrale [traduisez : le baptême] « n’effaça pas de suite dans ces âmes grossières les traces » de la barbarie ; mais, avec le temps, la parole du Christ « traversa les poitrines de fer, amollit les cœurs et fit cour- « ber les tètes de ces fiers Sicambres... Les Normands ( Con - « quérants de V Angleterre) étaient beaucoup plus civilisés a que les Anglo-Saxons; ils avaient déjà toute l'élégance (?) « des mœurs chevaleresques. Les relations actives qu’ils « entretenaient avec la France méridionale (?), la contrée « la plus éclairée de l'Europe (?) à cette époque, et avec « Rome le foyer de l'Eglise, concoururent puissamment à « développer la civilisation en Angleterre. En quelques « années le clergé anglais fit dans les sciences des progrès « inouïs. » II aurait pu citer Marsham, qui, dans le Propylée du Monasticum anglicanum, rend justice aux abbayes catholiques. Cf. Ziegelbauer, Ilist. litt. o. s. B., t. I, 483 ; et t. Il, 520.
4. Ceux qui savent cela ne seront pas sans doute restés en chemin; et, passant outre, ils n’auront pas manqué d’apprendre aussi que, pour des querelles de couvent, où il se pourrait bien que la sagacité musicale ne l'eùt pas dispensé de certains travers de caractère, Gui reçut en dédommagement les bonnes grâces du pape, à l'aide, de quoi il rentra en bonne intelligence avec sa communauté. Puis, dans quel catéchisme ou traité de théologie aura-t-on vu que l’impeccabilité avec tout agrément de caractère fussent garantis aux moines ? Nul catholique sensé n'a dit cela, que
LE CHRISTIANISME A-T-IL NUI AUX SCIENCES
« les Yirg-ilistes *, accusés d’être surtout trop enthousiastes du grand poëte, qui plus d’une « fois porta malheur à ses admirateurs. II y avait sans doute au fond du cloître des hommes « qui se vouaient à l’étude ; mais leur talent, consacré à des controverses religieuses et à la « lecture des Pères de l’Eglise, était perdu pour les sciences. On formait des bibliothèques, « il est vrai, mais elles se composaient presque uniquement2 de livres ascétiques3, etc. >.
ous croiriez parfois, en lisant ces tirades, avoir rencontré une de ces plumes subjuguées par des opinions d'école qu’on adopte toutes faites, pour ne se charger que d'y mettre la forme. Que vous dirai-je? j’ai lu l’ouvrage de M. Libri, et j’admire
je sache. Au contraire, le Corpus juris canonici suppose comme possibles chez les gens d'Eglise bien d’autres misères qu’un peu de jalousie. Les savants et gens du monde sont peut-être à l’abri de ces misères-là, qui n’ont refuge que sous le froc ! En sorte que les institutions ecclésiastiques deviendraient seules responsables de cette nature humaine apportée par Adam et Eve hors du paradis terrestre. Avons-nous, chrétiens ou dévots quelconques, un livre tant soit peu recommandé qui autorise pareilles prétentions? Que l'on veuille bien nous les citer, au cas où on les connaîtrait par hasard.
D'ailleurs, un homme qui devait apparemment s'y connaître, M. bottée de Toulmon (Sur l’histoire de l’art musical..., dans le Congrès historique de Paris en 1835, t. I, p. 271) ne voit pas clairement que Gui ait découvert la base de la musique moderne.
En outre M. Libri a-t-il continué de croire que la persécution fût une recette à l’usage exclusif des monastères? Persécution ou non, il s’en est plaint dans le fait; et je ne. sache pas qu'il ait eu lieu de l’attribuer aux gens d'Eglise, lesquels pourtant n’avaient pas à se louer beaucoup de lui.
1. Si vous ouvrez les Annules ecclésiastiques à l’endroit indiqué (Baronius, édition deLucques, 1. XVI, p. 40Û,adann. 1000), vous trouverez ceci, extrait des chroniques de Glaber Radulfus (Cf. Muratori, Antiquitat., 1. 111, p. 831) : « Quidam « Yilgardus dictus, studio artis grammaticæ magis assiduus « quam frequens, sicut ltalis mos semper fuit artes negli- « gere ceteras, illatn sectari; is, quum ex scientia suæ artis « cœpisset intlatussuperbiastullior apparere, quadam nocte « assumpsere dæmones poetarum species, Yirgihi el lierai i i « atque Juvenalis ; apparentesque i 1 1 i , fallaces retulerunt « grates quoniam suorum dicta voluminum charius amplec- « tens exerceret... promiserunt ei insuper suæ gloriæ post- « modum fore participem. Hisque dæmonum fallaciis de- >< pravatus, cœpil multa turgide dorere fidei sacrx contraria. » dictaque poetarum per omnia esse credenda asserebat. Ad « ultimum vero hæreticus est repertus, atque a pont.ifice « ipisus urbis (Ravennæ) Petro damnatus. » D’où il conste qu’un pauvre grammairien à qui l’opiniâtreté de l’étude avait brouillé la cervelle, se fit condamner pour avoir prétendu trouver des articles de foi dans les paroles de Virgile, d Horace et de Juvénal. Y a-t-il là rien de concluant sur les rigueurs de l'Église contre les classiques ? Encorc'ne dit-on
pas s'il fut condamné à autre chose qu'aux Petites-Maisons.
Il est vrai qu’on a condamné au moyen âge la manie de tirer la bonne aventure dans Virgile et dans Homère, coutume fort ancienne, du reste, et antérieure au Christianisme; mais on ne fit pas plus d’honneur à la Bible, puisque les conciles réprouvèrent également la pratique de chercher des pronostics dans l’Écriture-Sainte. Cf. Conc. Agath. A. 500. Can. 42. — Augusti, Denkwürdigkeiten. t. X, p. 277- 284. — Reiske, ad Const. Porpliyroq. (Bonn, 1. H, p. 5241. — Morcelli, Afr. Christ. A. 400, n° 11. — Etc., etc.
Ne voilà-t-il pas Virgile bien maltraité! J’aime à croire que M. Libri n'avait pas lu ce qu'il cite là. Mais alors, que valent ses assertions ?
2. A cet endroit une note affirme que, sauf rares exceptions , les bibliothèques monastiques du moyen âge ne contenaient que des ouvrages de dévotion. Je puis dire par anticipation que mes recherches à ce sujet ne m'ont pas conduit aux mêmes résultats. Les lecteurs en jugeront quand nous en serons venus à cet endroit. Contentons-nous pour le moment d'indiquer ce qu’en ont pensé dés hommes non suspects. Leibnitz écrit à Magliabecchi (tome V,.ép. 14) sur le sentiment de l’abbé de Rancé, qui prétendait interdire l’étude aux moines : « Si ea invaluisset opinio, nullam hodie « eruditionem haberemus. Constat cnim lihros et litteras h monasteriorum ope fuisse conservutas... Corbeia ad Visur- « gim nobis vicina, monachis doctrina non minus quam pie- » tate præstantibus fidei lumen per totum septentrionem <( sparsit. » Selon M. Ellenclorf (die Karolingcr inid die Hiérarchie ihrer Zcit , t. t, c. 4), sorte de catholique nonromain, comme il nous le déclare dans sa préface : « Sans le » clergé et spécialement sans les moines nous n’aurions « conservé ni les Pères de 1 Eglise, ni les classiques; ils ont « d’ailleurs fait de grandes choses pour les sciences, » etc. Voir Hurter : liirchliche Zustænde zu Pabst Innocenz des dritten Zciten, tome 1, livre 21, cliap. 7. Pussim. — Henry, History of great Britain ( passim ), écrivain que Hume n’aurait pas dù faire oublier, dit Heeren; ce qui ne signifie pas que nous lui reconnaissons une autorité irréfragable. Le docteur Lingard (. Antiquities of the Anglo-Saxon church) a montré en plus de dix endroits combien cet auteur avait été aveuglé par ses préjugés contre l’Église catholique. L’éloge que lui accorde Heeren montre donc seulement qu'on peut être bien plus véridique que Hume ou Gibbon, sans toutefois mériter encore une confiance entière.