Libri, p
MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
comment il a pu se faire qu’un homme vraiment instruit, qu’un homme d’un caractère indépendant, qu’un homme à pensers nobles (autant que je puis en juger sur son livre), ait été fasciné à ce point, et comme érudit, et comme penseur, et comme appréciateur des grandes choses. Auriez-vous eu la pensée de reconnaître dans ces saillies d’humeur, l’âme qui a dicté le morceau suivant, par exemple? « Si j'ai su rendre dans cet ouvrage les impressions cpie « j’ai éprouvées, on sentira que rien n’est plus injuste que ce mépris que l’on affecte pour « la science imparfaite de nos aïeux. Sans leurs essais, nous serions encore dans l’igno- « rance; et peut-être ce savoir dont nous sommes si fiers, est-il destiné à exciter bientôt un « sourire de pitié chez une postérité injuste à son tour. Ni les hommes, ni les nations, ne « sauraient mépriser leur propre enfance ', et il faut que les plus puissantes et les plus « glorieuses n’oublient pas qu’elles auront aussi leur vieillesse. Tous les siècles comme « tous les peuples contribuent aux destinées de l’humanité : il y en a eu de plus obscurs, « de plus malheureux; mais c’est un motif pour les plaindre, et non pas pour les mépriser.
(i Et d’ailleurs, sommes-nous sûrs de valoir en tout mieux que nos ancêtres? On le pro- « clame sans cesse, mais moi je n’oserais pas l’affirmer. Tout ce qui est nouveau n’est pas <( un perfectionnement: souvent ce n’est qu’un retour vers les choses déjà oubliées; et puis, (i à présent, nous changeons si vite en tout, nous passons si brusquement d’une extrémité « à l’autre, que, par cette continuelle mobilité, nous donnons un démenti continuel à nos « prétentions. Que dirait-on si l’on voyait les géomètres, les astronomes, changer sans cesse « toutes leurs méthodes, tous leurs systèmes, et parcourir rapidement le cercle des opinions « les plus opposées? On dirait sans doute que les sciences qu’ils cultivent sont dans l’en- « fance. Que faut-il donc penser de ces peuples qui se proclament maîtres en science sociale, « et qui changent à chaque instant de constitution et de tendance politique? On flatte les « nations et les siècles; mais malheureusement l’homme semble toujours avoir eu les '.( défauts inséparables d’une grande et rude énergie1 2, ou les qualités qui accompagnent
« des mœurs plus douces, il est vrai, mais plus molles D’ailleurs, dans des circonstances
« analogues, les mêmes causes produisent encore les mêmes résultats. Nous avons vu, dans « le siècle des lumières , au centre des villes les plus policées, le peuple se ruer (comme au « moyen âge) sur les passants, et les déchirer en lambeaux, leur attribuant l’apparition « d'une terrible épidémie... Dans un autre continent, des nations qui prétendent servir de « modèle à la vieille Europe, traitent leurs semblables comme des bestiaux, et transforment « en système la destruction graduelle des anciens maîtres du sol. N’insultons donc pas à « la mémoire de nos aïeux. »
« ... L’histoire dira un jour qu’au foyer de la civilisation, aux portes de nos capitales, on « nous enjoignait insolemment d’emporter d’un cimetière les ossements de nos pères pour « abréger le chemin aux charrettes des rouliers. Elle dira aussi que dans cette Italie qui se « repose si volontiers sur d’anciens lauriers, et qu’on accuse d’être la terre des morts3, les
1. M. Libri ne mépriserait-il donc l’enfance de l'Italie moderne qu’à raison de l'Église qui fut sa nourrice? Il y aurait, en ce cas, mépris admissible et mépris intolérable; toujours comme fagots et fagots.
2. Cela étant, il n’y avait pas lieu de malmener si fort les âges mérovingien et carlovingien, sans parler des siècles où vinrent Normands, Magyars, etc. Ces temps eurent la rude énergie, passez-leur donc quelque chose. Mais l’Eglise s’avi-
serait peut-être d'en bénéficier, ce qu’il faut éviter soigneusement. Aussi l’Afrique chrétienne, depuis Tertullien jus-
qu’à saint Augustin, ne pèse-t-elle pour rien devant M. Libri. A la vérité on ne voit pas qu’elle ait beaucoup fait poulies mathématiques, qui étaient l 'objectif (comme on dit) du docte Italien.
3. Ceci était apparemment (avec opportunité quelconque) un coup de boutoir patriotique contre l’invective de Lamartine (' Ghild-Harold ) qui termine ainsi une strophe poignante:
« Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine)
Des hommes, et non plus de la poussière humaine. »
LE CHRISTIANISME A-T-IL NUI AUX SCIENCES
te hommes les plus illustres attendent encore une pierre tumulaire, tandis qu’il y a des villes « opulentes où les médailles et les statues sont prodiguées aux chanteurs et aux danseurs. « Elle dira surtout qu’après une lutte qui a soulevé tous les peuples de l’Europe, les champs « où gisaient nos soldats furent livrés à des compagmies qui transformèrent en eng’rais a animal les restes de ces vaillantes cohortes... Le cœur bondit au souvenir de ces profa- « nations ! Voilà où nous mène le principe exagéré de l’utililé. Quelques épis sacrilég’es l’em- « portent sur le respect que l’on doit aux trépassés; et l’on compte pour rien l’exemple et « l’influence des honneurs rendus à la mémoire des grands citoyens. Je l’ai déjà dit : trop « souvent l’homme n’est considéré que comme un animal de rapport. Ce principe peut être « favorable à la production dans les manufactures ; mais si on l’adopte, il ne faudra plus « demander ni grandes pensées, ni grands sentiments, ni g’randes actions à ceux que l’on « traite comme des brutes etc., etc. »
ais je ne me suis point donné pour tâche l'éloge de M. Libri ; loin de là, si je fais la part de la louange, c’est afin de ne point comprendre tout son ouvrage dans un même blâme ; ou plutôt , car je ne sais point flatter, pour prier que l’on m’explique comment il peut arriver qu’à une allure si franche en face des travers de notre époque, il associe une souplesse si docile aux préjugés atrabilaires du siècle passé; comment, si respectueux pour nos pères, il les repousse et les méconnaît dès qu’il les trouve disciples de Jésus-Christ. Quoi qu’il en soit, venons-en à l’appréciation des griefs qu’il proclame si aigTement; et pour ne point paraître éviter les engagements sérieux, commençons par une des chargées les plus chaleureusement poussées. Les autres trouveront leur place successivement, dût-il en résulter une série d’articles1 2.
Désormais je n’aurai plus lieu de transcrire mot à mot l’historien des sciences mathématiques en Italie. Les pages précédentes suffisent pour faire connaître sa manière.
armi3 les chrétiens (dit M. Libri), les moines surtout, et en général tout le moyen âge, avaient comme conspiré l’annihilation des chefs-d’œuvre de l'esprit humain; et tout ce qui tenait à l’Eglise procéda d’une manière continue à cette œuvre jusqu’au xive siècle, menaçant les classiques d’une destruction totale; faits que l’on ne saurait nier, attestés