Ce ne serait pas entrer suffisamment dans cette ques
tion, que de montrer seulement combien la profession de copiste avait besoin, pour se conserver, d’un bon nombre de littérateurs riches qui l’encourageassent. Sans doute, les princes et les seigneurs, en estimant par-dessus tout l’épée et la lance, devaient peu favoriser une semblable occupation. Mais le fait est qu’ils auraient eu beau chercher des écrivains, il était difficile qu’ils en trouvassent, avec toute la bonne volonté du monde. Je ne fais qu’en indiquer ici le motif, parce qu’il me paraît irrécusable. La langue des livres ayant cessé d'être celle du peuple, il fallut dès lors les avoir étudiés pour les comprendre. L’Église seule pouvait la soutenir; et l’Église n’était point au service des amateurs de littérature, supposé qu’il en existât. Ajoutez la rareté de la matière subjective de l’écriture, et convenez que tout conjurait à anéantir la science. Le papier de coton ne parait presque pas chez nous avant le xn0 siècle, et alors même il ne semble pas avoir été commun, surtout en Occident. Quant au parchemin, il demeura toujours assez cher, surtout pour les qualités de choix.
MÉLANGES d’aRCIIEOLOGIE.
insi ne nous étonnons pas lorsque çà et là se rencontrent Ips lamentations des pauvres copistes, qui n’estiment point que leur profession soit très-enviable. Un d’eux, moine de Saint-Aignan d’Orléans sous les Carlovingiens (ap. L. Delisle, le Cabinet des mss ., t. II, p. 400, sv.) dit: « Oh! la rude tâche que d’écrire ! On se voûte l’échine, les yeux s’y voilent, le ventre et les côtes s’y défoncent, etc. » L’autre, à Saint-Maur-des-Fossés ( ibid ., p. 74, sv.),se plaint du froid et de l'onglée, peut-être, que sa besogne lui a fait souffrir durant les mois de novembre, décembre et janvier, déclare que, qui n’a pas fait le métier de copiste, n’en ( Le port n’est pas salué plus joyeusement par un navigateur, que la dernière ligne d’un manuscrit par l’écrivain. On s’imagine que trois doig’ts sont tout ce qu’il faut pour guider la plume, mais tout le corps y peine.» Donnons les propres paroles d’un quatrième [ibid. , p. 112), quoiqu’elles ressemblent un peu à ce que nous venons de traduire; mais peut-être conservent -elles un ancien dicton de scripiorium , reçu chez les malheureux tâcherons qui s’étiraient les membres au terme de leur labeur assommant :
Warembert de Corbie (p. 121 soupçonne pas les tribulations.
« Nauta rudis pelagi ut sævis ereptus ab midis In portum venieus, pectoralæta tenet;
Sic scriptor fessus, calamum sub fine laboris Deponens, liabeat peetora læta quidem.
111e Deo dicat grates pro sospite vita,
Proque laboris agat iste sui requie; etc. »
Un autre (ap. Girardot, Catalogue des mss. de la bibliothèque de Bourges, n° 188, p. 110) estime qu’un si dur métier peut bien prétendre au ciel :
« Dentur scriptori, pro pœna, gaudia cæli. »
On n’avait même pas la mince consolation d’agir à sa fantaisie pour le choix de cette corvée. Certain moine de Cologne (à Saint-Pantaléon) avait cru faire merveille en écrivant très-bien un missel pour la communauté. Mais, son beau travail étant exécuté sans permission, l’abbé fit brûler ce volume comme objet volé à l’obéissance religieuse1.
Hors de l’antiquité, avant l’imprimerie, les collections particulières ne devaient être que d’assez faible importance, ou, si elles pouvaient être quelque chose de mieux, ce n’était que bien rarement. Des collections publiques pourraient paraître seides avoir été en état de faire face alors, par la durée de leur existence et par les dépenses de leur approvisionnement, aux difficultés énormes qui entravaient en ce temps la formation de bibliothèques considérables. Or, que les princes du moyen àg’e s’occupassent d’un pareil projet, il n’y fallait presque pas songer 2. Et d’ailleurs, l’eussent-ils voulu, il leur était, pour le moins, malaisé d’y réussir. Le
1. Lanigan, Ecclesiastical history... (1822), t. III, p. 442.
2. I.t quand un d’eux l'aurait prétendu, quelle continuation eût trouvée son oeuvre de la part de ses successeurs? La bibliothèque de Charlemagne ne fut-elle pas dispersée à sa mort ? Celle de Charles le Chauve, je crois, et celle de saint Louis furent données à des religieux (cf. Gauffrid de Belloloco, aj). du Boulay, Hist. univers. Parisiens., t. III, p. fi.‘>8), tant le pouvoir lui-même sentait sa propre incapa-
cité à fonder en ce genre rien de durable ! M. Léopold Delisle, dans son récent ouvragesurleCuèbad des mss. de laBibliothèque impériale (t. 1, p. 3, svv. ; 6, 8, 10, sv. ; 17, svv. ; 72), montre la dispersion des livres de nos princes comme chose habituelle jusqu'au règne de Charles V. Or le zèle de ce dernier roi n’assura même pas le maintien de la bibliothèque placée par lui au Louvre ; car on le voit se dessaisir de nombreux mss. dès son vivant. Puis le tout fut venduàvil prix eu 1424.
BIBLIOTHÈQUES OU MOYEN AGE
prêtre, unique dépositaire de la science quelconque d’alors, seul initié à la connaisance des livres, n’était et ne pouvait galère être un salarié dont on fit un copiste à g’ag'es. L’unique moyen d’attacher l’élite de nos sociétés à l’œuvre pénible de la transcription, était l’amour de Dieu, l’obéissance à une règ*le. Le zèle le plus opiniâtre y eût échoué sans celte noble contrainte morale, qu’imposaient à l’homme de communauté des institutions revêtues d’un caractère sacré1 2. Aussi le clerg*é non rég'ulier était-il inhabile à ce grand œuvre; et c’est ce qui nous explique pourquoi un évêque du vmc siècle" se plaint de la difficulté de trouver des copistes.
a transcription n’était pas le seul embarras ; c’eût été un maigre service que de nous donner les anciens livres, si l’on n’eût pris soin de nous les transmettre dans un état de correction qui permît d’y reconnaître l'ouvrage des premiers auteurs. 11 fallait corriger les textes sur les meilleurs exemplaires, et c’était là particulièrement ce que des mains vulgaires n’eussent pu réaliser3. Même parmi les ecclésiastiques, ce soin n’était pas abandonné au premier venu, ni fait avec autant de légèreté que voudraient nous le donner à croire certains auteurs. Le prêtre espagnol Vincent4, qui transcrivit (ou du moins termina) en caractères coutiques la collection de canons citée par Casiri 5, déclare avoir collationné cette compilation sur plusieurs manuscrits. Nous retrouverons, chemin faisant, plus d’un exemple de cette attention à discuter la pureté des textes. Je n’en rapporte cette fois qu’un petit nombre, et uniquement pour ne point affirmer ce fait aussi gratuitement que d’autres l’ont nié à diverses reprises.
La bibliothèque de Mici (depuis, Saint-Mesmin), près d’Orléans, possédait au vi® siècle des livres historiques qu’un des plus anciens religieux avait pris soin de corriger et de mettre en ordre6. Ce fut Alcuin que Cbarlemagme chargea de collationner le texte de la Bible; ici, toutefois, on comprend qu’il s’agassait d’un travail tout autrement important que celui
1. L’existence de cette règle dans les communautés sera prouvée ailleurs; il ne s'agit ici que de montrer l'impossibilité d’imaginer ce genre d'occupation constamment suivie et efficace, hors d’un tel ordre de choses. Trois éléments étaient nécessaires : la capacité, la volonté, mais surtout la persévérance constante de l’une et de l’autre; or, ces trois choses ne pouvaient absolument pas exister hors des communautés religieuses, c’est ce qui doit sauter aux yeux, lleercn en avait été frappé, et le fait remarquer presque à son insu ( Gesch . der Litteratur... 1, 40, 63; II, 7, etc.), tout en y mêlant le tribut obligé d’amertume luthérienne contre l’état monastique.