‹ Morale des idées-forcesChapitre 24 sur 136 · XXXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVI INTRODUCTION

renversée : c'est la volonté de la fin qui entraîne la volonté du moyen (1).

Non seulement est possible une science pratique, comme la morale, mais, toute idée ayant par elle-même force normative, il s'ensuit, selon nous, que toute théorie est pratique. La marchande à qui vous demandez quatre oranges et qui vous en donne deux, puis deux, agit sous ridée que deux et deux font quatre. L'astronome, qui fait de longues additions en disant 2 4-2=4, agit sous la même idée. La connaissance est action et tend toujours à l'action. Les formules les plus abstraites de l'algèbre, si elles n'agissent pas sur les mouvements musculaires de l'astronome, agissent sur ses mouvements cérébraux et fonttournerdansun sens déterminé le moulinàéquations.

Une science, réplique-t-on, n'a pas à répondre à nos besoins pratiques : « elle répond seulement à notre besoin de connaître. » Mais, en morale, j'ai précisément besoin de connaître ce qui est le meilleur : vivre pour manger, ou manger pour vivre, et même ne pas manger

(1) La majeure de la déduction pratique, comme M, Bachelier l'a montré, est quelque loi de la nature, quelque rapport constant de cause à effet. La théorie pose la cause, par exemple, en médecine (science normative), l'action physiologique des salicylates, pour conclure à l'effet (suppression du rhumatisme) ; la pratique pose l'effet (suppression du rhumatisme) comme fin, et conclut à la cause comme moyen (emploi des salicylates). Les principes du raisonnement sont les mêmes de part et d'autre ; Tordre et le rôle des termes est seul changé. En quoi cette déduction normative est-elle moins scientifique que la déduction théorique, dont elle est une simple modification logique ? Seulement, dans la pratique, diverses déductions peuvent se contrarier. Le salicylate est contre indiqué chez un rhumatisant cardiaque, par cette autre loi physiologique que le salicylate est dangereux pour le cœur. La pratique est un entrecroisement de théories, où l'on risque toujours d'oublierquelque donnée théorique; une pratique imparfaite est une théorie imparfaite.

En morale, vous retrouverez tout le long de votre chemin des déductions à la fois théoriques et pratiques. — La justice comme cause et moyen est nécessaire au bien de la société comme effet et fin ; or je veux le bien de la société comme effet et fin ; donc je veux la justice comme cause et moyen. Tous les raisonnements de ce genre sont rigoureusement scientifiques. 11 est manifeste qu'il faudra remonter sans cesse de majeure en majeure. On se demandera, par exemple, pour quelles raisons le bien de la société est une fin et qu'est-ce qui confère à la société une valeur supérieure. La morale ne sera vraiment /ondée que quand on aura pu remonter logiquement jusqu'à ses principes à la fois spéciaux et généraux et que, de plus, on aura justifié ces principes par l'analyse etla critique.

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