‹ Morale des idées-forcesChapitre 42 sur 136 · FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA MORALE LV · texte numérisé non relu

FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE LA MORALE LV

tanéité et de mérite personnel. En outre, sur les points vitaux de l'organisation sociale, il n'y aura pas la moindre anarchie ; il y aura un ordre de plus en plus réglé et sanctionné par les lois, par Topinion, par les mœurs. Ce progrès n'en laissera pas moins une place croissante à la liberté ; car une véritable organisation économique de la société (si on pouvait la découvrir) n'exclurait nullement une initiative croissante des individus. 11 faut donc poser, à côté du problème moral, le problème social, que Kant n a pas abordé. Kant était préoccupé de découvrir le Sinaï au fond même de notre raison, identifiée à la Raison divine. 11 resta dans une sphère intermédiaire entre deux mondes : le vieux monde Ihéologique et le nouveau monde sociologique. [1 faut pénétrer de plus en plus dans le domaine de la science sociale et ne pas se contenter de la morale, quelque nécessaire qu'elle soit toujours. Tels sont les points sur lesquels nous sommes d'accord avec Guyau. Mais celui ci a conçu la morale comme ayant, d'une part, des lois psychologiques et sociologiques d'un caractère positif, de l'autre, un idéal universel d'un caractère tout hypothétique. Ainsi, dit Guyau, « ce qui est de l'ordre des faits n'est point universel », et, d'autre part, ce qui est universel n'est qu'une hypothèse spéculative. Il ne nous semble pas que Guyau ait démontré le second terme de ce dilemme fondamental, qui réduit la morale à une combinaison de faits et d'hypothèses sans autre soutien que l'adhésion des individus ou des groupes d'individus. L'auteur de ÏIrréligion de ravenir, selon nous, abandonne une part trop grande aux simples croyances, qu'il se représentait comme étant surtout des hypothèses individuelles ou des hypothèses admises en commun par des associations. Au-dessus des hypothèses de ce genre, nous pensons qu'il faut chercher les Mésesessentielles à l'esprit, à Thumanitéentière, fondées sinon sur Va priori, du moins sur la constitution de Thomme en face de Tunivers, telle que nous la découvre l'expérience. Ce sont ces thèses qui s'expriment dans les grandes idées-forces directrices. Au delà du mouvant, il faut poursuivre en tout le solide. Nous ne

LVI INTUODUCTION

nions ni ne rejetons Télément variable, condition du progrès même, selon Guyaii comme selon Nietzsche ; nous admettons la plus large part d' « anomie », pour parler comme Guyau; mais nous verrons qu'il subsiste un domaine de faits^ de lois et à'idées beaucoup plus étendu que les « croyants » ne l'imaginent. C'est cet aliquid inconcussum, inhérent à la conscience même de soi, que nous voudrions mettre au-dessus de toute contestation, comme l'objet propre d'une philosophie en grande partie scientifique, qui, de théorique, devient pratique par la vertu même des idées. S'il en est ainsi, nous serons en droit de dire que la philosophie ne fournit pas seulement de simples « équivalents » moraux, — comme Guyau l'admet en se souvenant de notre théorie sur les équivalents déterministes de la liberté ; non, la philosophie fournit encore, au delà et au-dessus, de vrais fondements moraux. En un mot, Guyau a laissé une sorte d'abîme entre la morale positive, dérivée de la science, et la morale « hypothétique », dérivée de la philosophie; nous essaierons de combler ce vide.

La morale des idées-forces dépassera de même la théorie nietzschéenne. Celle-ci, pour aller « au delà du bien et du mal », au delà de toute obligation et de tout impératif, considère dans le sujet la puissance; elle rabaisse à l'excès la pensée et même le sentiment. De plus, elle abstrait indûment la puissance de ses objets et poiats d'apphcation, comme si le pouvoir se suffisait à lui seul. Nous, nous considérerons la totahté du sujet, la totalité des autres sujets et la totalité des objets : là seulement se trouve la vraie «table des valeurs ».Pas plus pour nous que pour Guyau et pour Nietzsche, cette table ne sera primitivement une table de la loi ou des lois. N'avions-nous pas nousmême, dans uotve Philosophie de Platon, élevé Tidéal du bien au-dessus de la loi impérative? Mais précisément Nietzsche, par une autre voie, redescend à des « impératifs », puisqu'il veut commander, dominer, se commander et surtout commander aux autres, se faire la loi et la faire à autrui. Le culte de la puissance pour la puissance aboutit nécessairement au

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culte de la domination. Au contraire, réintégrez en morale la pensée avec ses idées, le sentiment avec ses joies, vous aurez, au lieu d'iin commandement, une persuasion de Tintelligence, de la sensibilité et de la volonté, qui sont inséparables ; tout impératif s'évanouira dans le persuasif suprême. Nous n'irons pas ainsi << au delà du bien », ce qui serait absurde et contradictoire, mais nous irons au delà de la loi ; nous irons même, comme Guyau et Nietzsche, au delà du bien moral pour poser comme ultime un bien qui est bon en soi, pour soi, par soi, et en même temps bon pour tous, en tous, par tous : la bonté. Telle est l'idée où aboutit toute conscience et qui, en s'apercevant elle-même, ne peut pas ne pas se vouloir et commencer sa propre réalisation. Seule, cette idée -est capable de satisfaire pleinement la volonté, parce qu'elle satisfait pleinement la pensée et Tamour, le « grand amour » dont a parlé Nietzsche lui-même. Seule elle peut produire la plénitude du bonheur, dont Nietzsche fait trop bon marché en ses moments stoïques. La bonté est le véritable idéal et la véritable valeur à laquelle, dans l'évaluation, doit se subordonner tout le reste.

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