‹ Morale des idées-forcesChapitre 54 sur 136 · IMPOSSIBILITE UU « S0LIPS18ME · texte numérisé non relu

IMPOSSIBILITE UU « S0LIPS18ME

SELON LÉS LOIS EXPÉRiMEINTALES DE LA CONSCIENCE

h — Lgs nu^tapljysiciens ou criticistes objecteront-ils aux considérations toutes seientUiques (|iii préeèilent que les existences autres que la raienoe sont peiU-ctre simplement des fanlôiiics, des apparences sans réalité en dehors de moi? C'est ce qu^ont prétendu les partisans d*un idéalisme outré, de ce que les Anglais appellent le solipsisme. Et c'est aussi à quoi ne songera jamais aucun animal; on ne trouvera pas d'animaux solipsisles. Les métaphysiciens an^dais, familiers avec la philosophie de Fierkeley, ont souvent agité ce prohlème, parfois sous les formes de la fantaisie poétique. Dans Through the Looking Glass, Alice est admise à voir le roi qui dort, etTweedledee lui demande : ^< Savez-voiis à quoi il rêve? — Personne ne peut le deviner^ répond Alice. ^ Pourquoi pas? dit Tweediedee triomphant; il rêve à ooas. Seulement, s'il cessait de rêver à vous, Alice, où suppusez-vûus que vous seriez ? — Où je suis maintenanl, cela est clair. — Non pas, vous ne seriez nulle part. Vous êtes seulement w/î<? sorle de chose dans son réoe. Si donc le roi venait à s'éveiller, adieu! vous vous évanouiriez, juste comme la lueur d\mc bougie. >» Pourquoi Alice avait-elle raison de ne pas vouloir être considérée comme un simple fantume dans la conscience d autrui ? C'est quVMle avait elle-même une conscience capatile de sentir, une expérience ; et, si le roi se (ut éveillé, elle eut continué de sentir, d'avoir conscience et expérience. Elle n'était donc pas siniidement une espèce de cAo^e conçue par la pensée.

Ce que nous appelons les choses, k y regarder de ju*es, ce (jue l'ontologie matérialiste ou spiritualiste réalt.^e^ ce sont des ensembles de rapports, qui se ramènent,

li MORALE D£S IDEES-FOBGES

en dernière analyse, à des rapports entre nos propres sensations. Les choses extérieures, abstraction faite de leur fond et de ce qui fait leur réalité intime, ne sont que des phénomènes, et ces phénomènes sont des apparences pour quelque réalité consciente. Voilà ce que Berkeley a soutenu. Qu'est-ce que Tunivers purement physique, qu'est-ce que le monde des choses ou des phénomènes^ Mon rêve, ou le vôtre. Si je cessais de rêver, et vous aussi, et tous les êtres sentants, le monde des apparences sensibles ferait, comme Ta dit Scliopenhauer, un plongeon dans le néant. IVLais, quand je pen&ç à vous, pourquoi n'êtes-vous plus simplement une sorte decAosedans mon rêve?Ekieore une fois, c'est que vous avez conscience ou, si Ton veut, c'est que vous rêvez, vous aussi. Je ne vous attribue donc une réalité indépendante de moi qu'en tant que je vous attribue ou une conscience comme la mienne ou quelque chose de ce que renferme ma conscience, de ce qu'elle sent ou fait, de ce dont elle a Texpérience passive ou active.

En d'autres termes, le problème peut prendre cette forme : — Ne nousreprésentons-nmis les autres sujets que par de simples signes statiques, de telle sorte que ces sujets nous restent toujours extérieurs de tous poicts, qu'ils nous soient simplement figurés d'une façon symbolique, comme le sont les objets matériels? S'il en était ainsi, nous serioms réduits à Tégoïsme idéaliste des métaphysiciens et, dans le fond, nous ne pourrions être ab&olutûeni certains de Texisteace réelle des autres hommes. Mais, dans l'expérience vécue, nous nous représentons les autres sujets par nos propres états ou actes, par les réalités vivaaaies de notre conscience, non pas seulement par des signes ou symboles- Quand je dis que vous jouissez de l'odeur d'une rose, je me ligure votre jouissauce en sa réalité par la mienne, qui est réelle. Au contraire, ce qui répottd objeetivement à l'odeur de la rose et à Ja rose elle-même n^est connu que par signes et symboles. Nous l'avons déjà remarqué

ANALYSE DE LA CONSCl£«NCE DE SOI

kuut a l'heure, maliLçré la disparition du fétiebisme

^primitif, si je veux concevoir los prot^ndus nlijets inanimés on leur réalitë, non plus dans leurs simples rapports entre eux ou avec mai» je ne puis me les ligurer que comme des <^ forces >*, des n tendances »>, des «« appétits I*, des << activités ^s «^ des vies », deti « volontés M plus on moins obscures, des « contres d«» volonté de puissance ►►, etc., ea un mol comme des espîîC[>s de moi rudimeotaires, comme des existences pré conscientes ou subconscientes. Si je prèle à la pierre mémo une existence, c'est que j'y place, non plus sans doute une inlentioDà mon égard, mais quel* que tension, quelque effort, quelque action plus ou moins analogue à ce que j'éprouve ou produis moi-même en la soulevant; Je ne puis hj réaliser qu'en lui donnanl vtne réalité dynamique et quasi psychique* la seule qui constitue la vraie existence et ne s'évanouisse pas en

.phénomènes ou en rappoi'ts. Quand il s'agit de mes semblables, plus d'hésilatiou possible ; je me projette en eux tout entier : ils sont p^jur moi d'autres moi, qui

Lconnne moi souffrent ou jouissent, agissent, vivejd et

NxMilent vivi'è.

Au premier moment, la distinction du mai et du non- Eioi demeure confuse: Kètre sent et réagit sans distiïi-

*guer encoi*e nettement la sensation et la réaction, sans s'attribuer à lui-même la sensation, sans attribuer a autre chose la cause de cette sensation sur lat|Lielle il réafsfit. Pourtant, jusqu'en cette vie sensilive s^opcre peu à peu une sorte de «< discrimination » et de clas-

^Sîficalion spontanée. L'être ne se sent pas isolé: il se ^enten contact, en lutte ou en concours dynamique nvec trautres êtres ; il ne se voit pas seulement agissant, mais agi^ poussant et poussé, pressant et pressé, s'épaudant et rencontrant une résistance à son expansion,

bCelte résistance, iJ se la représente à sa propre inu^v et ressemblance : quels éléments a4-il pour construire tes autres êtres sinon les éléments statiques cl tlyna* raiques dont il est construit à ses propres yeux?

On le voit, l'existence d'autrui nous est garantie par la constitution intime de notre propre conscience, qui, de fait, ne se saisit qu'en relation avec d'autres êtres et même comme conscience sociale. C'est dom? sur la certitude de notre existence consciente que repose la certitude de l'existence d'autres êtres : monde et société sont impliqués dans notre moi. Le solipsisme est un paradoxe métaphysique imaginé par l'homme qui spécule ou qui critique; si on veut prêter '. ce paradoxe une valeur pratique, morale et sociale, on n'est pas sincère avec soi, on est injuste envers autrui. Le fait expérimental de la conscience et de la réflexion, c'est-à-dire de l'expérience même, s'impose à tout esprit, de quelque façon qu'on essaie de l'expliquer spéculativement ou d'en faire la critique ; toutes les consciences admettent, dans la pratique, l'objectivité de Tacte par lequel, posant notre être comme réel et vrai, nous posons comme non moins réels d'autres êtres avec lesquels nous sommes en rapport d'expérience. Si mystérieux que soit le procédé dynamique et vital par lequel, franchissant notre propre sphère, nous concevons l'existence d'autrui ou même l'existence universelle, il est certain que ce procédé existe : la caractéristique de l'homme « raisonnable » est de concevoir aa/rtt/ dans toute la force de ce terme, de concevoir autrui comme existant autant que moi, au même titre que moi, avec la même certitude inébranlable qui fait que \esumus est attaché au sum, que le sum luimême se pose dans et par le sumus,

Kant et Fichte ont insisté trop exclusivement sur le fait d'opposition intellectuelle entre moi et non-moi, qui, nous l'avons vu tout à l'heure, peut entraîner une opposition volontaire et devenir ainsi un germe logique de conflit. L'opposition n'est que Taspect extérieur du rapport entre le moi et le non-moi. Il faut donc, selon nous, aller plus avant et poser la loi suivante, qui, comme les autres, a un caractère scientifique : Toute opposition implique quelque union antérieure au sein

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