LOI DES IDÉES-FORCES, PRINCIPE DE L'ÉVALUATION MORALE
La supériorité théorique de la conscience devient supériorité pratique en vertu de la loi des idées-forces. Si les idées sont actives, c'est parce qu'elles sont des états ou actes de conscience tendant à se conserver et à se développer, non seulement en eux-mêmes, mais encore avec leurs relations, lesquelles impliquent des objets. Le monde objectif devient donc une condition du monde subjectif des idces-forces ; la volonté de conscience intérieure devient volonté de connaissance extérieure ou de science, avec jouissance inséparable du développement de la conscience et de la science. En outre, le propre du moi humain, tel que Texpérience nous le révèle, est de se réaliser lui-môme, avec ses qualités et ses relations, par Tidée qu'il a de soi, de ses degrés de valeur psychique et de ses rapports avec les autres êtres. Dès lors, le point de vue pratique des biens est inséparable du point de vue spéculatif des faits et des lois ; le moral est inséparable du sdenti-
fique et du philosophique. La loi intellectuelle des idées-forces fonde ainsi Tappréciation des actes. La morale occupe une position unique : elle tire sa matière de la réalité, intérieure et extérieure, mais, en même temps, elle condamne et nie partiellement le réel en faveur de valeurs nouvelles, conçues par la pensée ; ces conceptions, à leur tour, déterminent la réalité même par Tidée. C'est dire que les forces en action dans le monde et en nous, quelle qu'en soit la nature intrinsèque, finissent par se concevoir dans notre conscience et, en se concevant, en devenant idées, jugent le réel, le moditient, se révèlent idées-forces.
Bien plus, Tidée-force peut devenir une véritable invention morale. Tout comme il y a des conceptions de génie dans la science théorique ou appliquée, il y a des idées de génie dans cette psychologie ou sociologie appliquée qui est la morale. Les Socrate, les Bouddha, les Jésus ont été des initiateurs et, en une certaine mesure, des créateurs, par les idées-forces en partie nouvelles qu'ils ont introduites dans le monde : ils ont été des Copernics et des Newtons du inonde moral.
Le point de vue auquel nous nous plaçons ainsi est scientifique : il exprime la réaction expérimentale de la pensée sur l'acte, de la conscience sur la vie, de la théorie sur la pratique, delà science sur les faits. Cette réaction est à la base de tout art dérivant d'un savoir; elle est aussi à la base de l'art par excellence, l'art de bien vivre.
RÉPONSE AUX OBJECTIONS CONTRE LA PRIMAUTÉ PRATIQUE DE LA CONSCIENCE VALEUR PRATIQUE DES DIVERSES OPÉRATIONS DE LA CONSCIENCE
I. — Nous retrouvons ici en face de nous les philosophes qui refusent à la conscience, avec Maudsley
etRibot, toute autre ydAeuv pratique qive ce\le d'un épiphénomène passager, inutile ou même nuisible au bon fonctionnement automatique. Mais, du point de vue pratique non moins que du spéculatif, cette doctrine semble contraire aux faits et au raisonnement. La conscience rend possibles bien des actes sans elle impossibles ; elle a donc une valeur active. L'état de conscience ne tombe pas du ciel : il a des conditions physiologiques ; or, entre les conditions d'un acte inconscient et celles du même acte conscient, il doit y avoir une différence, sans quoi la conscience serait sans conditions ; donc la conscience suppose un surcroit de conditions et une complexité plus grande d'organisation vitale. Donc encore elle suppose un système nouveau de forces, une nouvelle « ponctuation de puissance », pour emprunter la métaphore de Nietzsche, ou, pour employer de préférence notre formule abréviative, elle suppose une « force » nouvelle et un nouveau degré de vie. Pas plus pour la pratique que pour la théorie la conscience n'est un éclairage oisif; elle est la révélation interne des causes réelles en action, sans lesquelles ne se produirait pas le résultat. Puisqu'il y a ainsi, dans la conscience même d'un phénomène, une certaine force additionnelle qui augmente la force antérieure et propre de ce phénomène, « il en résulte, dit Guyau, qu'il existe réellement des idées-forces ». Par ridée-force, il entend comme nous ce surplus d'activité impulsive qui s'ajoute à une idée par le fait seul de la conscience, surtout de la conscience réfléchie, et qui a pour corrélatif, physiquement, un surplus de force motrice constaté par l'expérience.
L'influence d'une idée, dit encore Guyau, ou, si l'on veut parler physiologiquement, la force d'une certaine vibration du cerveau, est d'habitude proportionnelle <c au nombre d'états du système nerveux dont elle est concomitante ». Or, dans la réalité, pour qu'un être supposé inconscient expérimente la force d'une vibration cérébrale, il faudra qu'il passe successivement et
réellement par la série d'états nerveux où se manifeste la vibration ; « au contraire, quand la conscience intervient, il lui suffit de se représenter ces états pour prendre sur le fait la force réelle de l'idée. On voit quelle simplification apporte la conscience. C'est l'avenir devenant présent, c'est la durée, avec l'ensemble de révolution, se résumant dans un moment. La pensée est de l'évolution condensée en quelque sorte (1). » S'il en est ainsi, comment la pensée consciente, où nous avons reconnu la valeur théorique par excellence, la condition même de toute théorie et de toute science, ne serait-elle pas aussi la valeur pratique fondamentale, c'est-à-dire la science se réalisant par la conscience de soi?
IL — Toutes les fonctions ou opérations scientifiques de la conscience établissent les divers modes de sa valeur pratique et même morale. Dans Tattention, condition préalable de tout acte intellectuel et de tout savoir, n'y a-t-il pas déjà une première maîtrise de soi par la volonté, une réalisation du sui compos, où on ne saurait méconnaître le germe de toute moralité?En même temps que la possession de soi, l'attention poursuit la possession de l'objet tel qu'il est et indépendamment du moi : elle cherche la connaissance. Le mouvement vers l'objectif est l'essence même de l'attention intellectuelle; c'est ce qui la distingue de la crainte ou de Tinquiétude. La vraie attention ne se continue qu'avec un certain désintéressement, un oubli provisoire du moi en vue de l'objet. Sous ce nouveau rapport, elle apparaît comme le germe de la moralité, par cela même qu'elle est le germe de la science.
L'attention peut pi*ondre deux formes, qui toutes les deux ont une valeur à la fois théorique et pratique. Si j'applique ma conscience à un objet particulier,
(1) Éducation et Hérédité, p. 221.
par exemple à un phénomène quelconque, je puis accomplir deux actions en sens inverse : ou porlor comme en avant mon attention vers Vob/et, ou la reporter comme en arrière vers ce sujet qui, quand il sera conçu clairement, s'appellera moi. Dans ce dernier mouvement, je finis par me distinguer avec netteté, moi qui pense, de l'objet pensé, moi qui suis relativement simple et identique, en tout cas réel, de celle apparence variable et multiple que je nomme phénomène. Le mouvement de la pensée attentive qui tend à revenir ainsi à soi, à rentrer dans un apparent repos qui est pourtant
, activité, c'est la réflexion, sur laquelle se fonde toute
science psychologique. Certes, la prétention de saisir le moi dans Tisolen^ent est une chimère pour un esprit comme le nôtre, qui ne conçoit que le relatif; mais la réflexion proprement dite n'aperçoit pas le moi dans l'isolement : elle saisit encore des relations. Ce n'est plus la relation physique des phé}iomènes aux autres phénomènes, succession ou coexistence, ni la relation métaphysique des phénomènes à des « substances » supposées invisibles et supérieures ; c'est la relation tout intérieure et psychologique des phénomènes à la réalité consciente où ils s'unifient, des objets au sujet. Dans cette relation, les deux termes ne sont point de même ordre, ni, en quelque sorte, sur une même ligne horizontale : ils sont plutôt reliés par une ligne verticale. Ils ne sont pas voisins tous les deux dans l'espace ou dans le temps, comme des choses homogènes ; le sujet est hétérogène aux objets qu'il voit se mouvoir l'un après l'autre du sein de son existence relativement immobile à ses propres yeux. La vraie ^^^ explication des marées n'est pas uniquement dans
y^ les forces particulières des diverses vagues dont
l'une pousse l'autre vers la rive; elle est encore et surtout dans la force supérieure qui soulève toutes les vagues à la fois et, d'en haut, attire toute la mer.
En distinguant ainsi l'observation externe de la ré-
flexion interne, nous ne prétendons nullement faire de la métaphysique à la façon deBiranouàcelle deRavaisson, qui transportait la pensée dans un monde intemporel; iious prenons les constatations et distinctions qui précèdent en un sens strictement expérimental. Observation et réflexion sont des faits d'expérience, ou plutôt, ce sont les deux formes de Texpérience même, conséquemment les conditions préalables de toute science, comme de toute pratique dirigée par la science.
Telle que nous venons de la décrire, la réflexion a une valeur morale que tous les philosophes ont mise en lumière. C'est elle surtout qui pose le moi etTérige on idéeforce ; or, toute morale est d'abord la constitution d'un moi digne de ce nom. Par la réflexion, la conscience ajoute aux phénomènes intérieurs, outre un retour sur eux-mêmes, une orientation par rapport à un centre dynamique, et cette orientation est nécessaire au sentiment de responsabilité morale. De plus, la réflexion est, nous Tavons vu, ce qui pose vraiment autrui et rérige en idée-force ; or, toute morale est la constitution d'un monde d'autres moi selon dos règles de valeur et de hiérarchie.
Une autre opération scientifique de la conscience est ce que les Anglais appellent la « discrimination », c'està-dire la perception d'une différence, à laquelle succède l'assimilation ou perception d'une ressemblance. Ce sont les éléments de tout savoir. La perception des similitudes et des dissimilitudes est de première importance pour Taction comme pour la science, car elle permet ou de refaire ce qu'on a fait ou de ne pas le refaire. La conscience, remarque Guyau, « nous fournit cette idée essentielle que ce qui a été fait une fois peut être recommencé, que nous pouvons nous imiter nousmêmes ou, au contraire, nous différencier de nousmêmes, nous modifier (i) ». On peut ajouter, comme
(1) Éducation et Ilérédiié.p. 217.
nous l'avions fait déjà dans la Liberté et le Déterminisme, que c'est la condition de tout progrès intérieur^ de tout mouvement pour se dépasser au lieu de « persévérer » purement et simplement « dans son état ou son ' être » (l).
Le discernement des différences et des ressemblances permet la comparaison^ qui saisit les rapports. Dans la conscience réfléchie, la comparaison d'une idée avec les autres idées présentes à la conscience modifie les forces respectives de ces idées. Cette confrontation, cette sorte de « pesée intérieure», suffit, selon la remarque de Guyau, à faire monter les unes et descendre les autres. Comparaison est déjà appréciation. Nouvel exemple de Tauto-réalisation des idées. De plus, grâce à la comparaison, la conscience classe les phénomènes intérieurs et extérieurs, de façon à faire de leur multiplicité indéfinie des unités définies; or, la classification est une évaluation à la fois scientifique et pratique. Guyau a raison de dire : « Penser une action, c'est déjà la juger sommairement, se sentir attiré ou repoussé par tout un groupe de tendances auxquelles elle se rattache (2). » Le grand pôle de toute classification intérieure, ici encore, est Tidée-force du moi, qui, en prenant conscience de soi-même, se fait centre d'attraction, mais qui aussi, en prenant pour ainsi dire conscience d'autrui, se fait centre d'actions expansives et dirigées vers le tout, par conséquent morales.
La comparaison aboutit à Vahslraction, dont nous avons déjà parlé tout à l'heure. C'est encore un procédé essentiel de la science théorique et de la pratique morale. Guyau considère l'idée consciente comme un abstrait du sentiment, le sentiment comme un abstrait de la sensation, enfin la sensation môme comme un
(1) Liberté et Déterminisme^ l'" édition.
(2) Ihid., p. 218.
PRIMAUTÉ PRATfgVE DE LA CONSCIENCE DE SOI 5»
abstrait et un schème d'un état objectif très général, « d'une sorte de nisus vital plus ou moins indéterminé en lui-même >». Et il ajoute que, grâce à cette série d'abstractions successives, résumées en idées, le nisus vital reçoit une détermination et direction saisissable: car, dit-il, « Tabstrait a toujours des linéaments plus simplement définis que le concret, et il existe entre eux la différence de l'esquisse au tableau >^. Nous ajouterons, pour notre part, que, sans l'esquisse, le tableau est impossible à faire. La pensée consciente, conclut Cuyau, « est comme l'algèbre du monde, et c'est cette algèbre qui a rendu possible la mécanique la plus complexe, qui a mis la plus haute puissance entre les mains de l'homme *. Toute ligne nettement arrêtée dans la consciimce devient une direction possible dans l'action. Guyaii aboutit à résumer la doctrine des idées-forces en cette formule frappante: <^ Tout possible est une force. ^^ Le possible, en effet, dès qu'il est conçu, dès qu'il est vraiment un possible, tend à f>di réalisation. De telle sorte que la pensée abstraite, qui semblait ce qu'il y a di* plus étranger au domaine des forces vives, « peut être cependant une très grande force sous certains rapports et peut même devenir la force supérieure, à condition quelle marque la ligne la plus droite et la moins résistante pour l'action. Les voies tracées dans le monde par la pensée sont comme ces larges percées qu'on aperçoit d'en haut à travers les grandes villes : elle» semblent vides au premier abord, mais l'œil ne tarde pas à y découvrir le fourmillement de la vie ; ce sofit les artères de la ville, où passe la circulation la plus intense (1). >>
Ajoutons, pour notre part, que I idée abstraite, ric plus en plus éloignée de la i>assion s<Misible et de la vie organique, constitue un motif ordinairement plus désintéressé, donc plus moral.
La généralisation, sans laquelle il n'y aurait pas de
(i; Éducation el Hérédité^ p. 222.
eo MORALE UES IDKES-FOF.CES
science, a une portée pratique plus êviilenlo encore, puisque la moralité consiste à agir en vue du général et même de l'universel. En fait, les idées qui tendent à remporter dans la pratique sont, selon Guyau comme selon nous : ^ b' Les plus ifcnéniles. qui, en conséquence, s'associent avec le plus grand nomlnv d'autres idées, au lieu d\Hre repoussées par elles : ridée-lbrce est aU>rs celle dont la puissance est priq»ortionnelle à son degré de rationalité et de conscience, et qui nVmprunte pas cette puissance au domaine des habitudes inconscientes, mais à son rapport arec tes autres idées conscientes, à sa tfénêralitê même. »» tï"' Viennent encore les idées les plus a/fectires, ^ celles qui éveillent les sentiments les plus vifs sans provoijuer par opi^osition aucun état dépressif -. De ces deux lois, dans lesquelles Guyau a si magistralement condetisêla théorie des idées-forces, il résulte ce qu'il appelle une " simplification des diversités intérieures au profit des idées les plus générales et les plus atVectives T »». Seulement, ajiuilerons-nous, les deux caractères de généralité et d'émotivifé ne sont pas toujours d'accord ni réunis dans la même idée. C'est précisément ce qui pose le problènu- nu>ral : choisir entre ce ipii est le plus </cAic/'<ï/ et ce qui est le plus a/Jectifow le plus proprement vital. Il faut alors qu'une allection plus haute, surtout sociale, vienne s'attacher à la généralité même et, grâce à un attrait tout intellectuel, triomphe de la passion sensible et égoïste, île rattachement à la vie comme telle.
La principale fonction théorique de la conscience est le raisonnement, soit par induction, soit par déduction, et cVst aussi sa principale fonction pratique : l'action par excellence est l'action coordonnée, et la meilleure action est celle qui est rattachée aux prémisses les plus vraies.
L'intelligence consciente de son acte, qui est rintellection, nous fournit, comme principe de Tinduction, ridéeforce de loi intelligible, de régularité dans les phénomènes et dans les états, d(» règle dans les actes. Idée scientifique par excellence, puisqu'(»lle est, au fond, le concept même de la science. Idée pratique par excellence, puisqu'elle est, au fond, le concept de la pratique» conforme à la science. La conscience est une loi qui se confirme ou se modifie elh^-môme, une loi vivante, pensante et agissante, une règle qui est une volonté, une règle qui s'impose et se fait victorieuse. Guyau remarque, à ce sujet, que Taetion devenue transparente pour soi par la conscience est « une formule qui sfî sait »; nous disons plus, nous : c'est une formule qui se veut et se fait. Guyau ajoute que tout acte formulé nettement acquiert par là mém(» une force» iiouv(»lle d'attraction et de séduction. Toute» tentation vaguer et mal déterminée pour la conscience reste facile h vaincre ; dès qu'elle se détermine», se formule e»t ])rv}u\ les contours d'un acte conscient, « elle» peut deve»nir irrésistible ». Guyau aurait du ajouter, selon ne)us, que cette même conscience, en formulant Tacle», re»nel aussi possible la résistance à Tacte». Le» jïropre* de la conscience, en concevant à la fois la reîssemblance; et la différence, c'est d'apercevoir à la fois ejliae|ueî nr.U* et son contraire : elle pose donc uneî pe;rpélueîlle alte'rnative. C'est une arme à deux tranchants qui se fait teHre^n se concevant telle. La conscience énonce, fMxir tout acte conçu comme possible, lafornnjle» : /'//r oft nr /tas être, être accepté ou ne pas être ace'pté, être» réniisé ou ne pas être réalisé.
La nature, le degré et la nature relative eles forcrs mentales qui agissent en nous ce)nstitneînt \ir cantvlhr individuel; or, la conscience est encore legrnnd ni()y(»n, soit de consolider, soit de moelifier, je ne» dis pus h^ tempérament physiologique, mais le e*araeîtèM'{» psycho
logique (1). Guyaii a fait observer que, chez les peuples très primitifs et chez les enfants en bas âge, le caractère étant versatile, les impulsions morales n'ont rien de constant ni de durable. « Pour mieux dire, ils n'ont pas en Bioyenne d'impulsion constante, et presque toutes les impulsions qui les font agir prennent le caractère intermittent des besoins physiques, de la faim, de la soif; Tamour même n'existe pas chez eux à l'état de passion exclusive et insatiable. Toutes leurs impulsions sont réduites à l'état momentané. La conséquence, c'est qu'ils ne peuvent ressentir qu'exceptionnellement l'influence d'uneidée-force, la dictée d'une o6%a//o/z. « Les sentiments que nous appelons moraux ne leur manquent pas absolument, mais ces sentiments n'agissent que dans l'instant présent ; « à vrai dire, l'homme primitif a des caprices moraux, il n'a pas de moralité organisée ; il peut être héroïque beaucoup plus facilement que droit et équitable ». Réflexion de psychologie profonde, qui est encore une réponse anticipée à Nietzsche, contempteur de ce qui est « droit et équitable », admirateur des déploiements de puissance sans règle, fussent-ils des orages meurtriers et des cataclysmes destructeurs, Guyau montre que, par le progrès de la conscience, ce règne des caprices, des tempêtes, des impulsions passagères et discordantes, fait place au règne des impulsions tenaces, en harmonie les unes avec les autres. Ce qui tend à former le caractère est aussi ce qui tend à constituer la moralité. « Avoir du caractère, c'est conformer sa conduite à certaines règles empiriques ou théoriques, à certaines idées-forces, bonnes ou mauvaises, mais qui y introduisent toujours de l'harmonie et de la beauté en même temps qu'une valeur morale. » Guyau trouve avec raison, jusque dans le prétendu immoralisme de la puissance déployée qui séduira Nietzsche, le germe de la moralité même. « Avoir du
(1) Voir, sur ce point, notre livre inUtulé: Tempérament et Caractère,
caractère, dit-il, c'est éprouver une impulsion assez forte et assez régulière dans sa force pour se subordonner toutes les autres. Chez Tindividu, une telle impulsion peut être plus ou moins antisociale ; on peut avoir du caractère et, en tant que tel, oftrir une certaine beauté intérieure, par là même présenter une moralité élémentaire avec une conduite réglée, et n'être néanmoins qu'un déclassé au sein de Thumanité actuelle, un brigand peut-être. » Guyau n'a pas pour cela, comme Nietzsche, l'admiration ingénue du brigand, annonce du surhomme. Il fait remarquer que, quand il s'agit d'une société, le caractère doit coïncider en moyenne avec le triomphe des instincts sociaux, puisque la sélection exclut tout individu réalisant un type antisocial. Guyau ajoute, comme s'il avait lu Nietzsche et voulait le réfuter : « Le poème de la vie exclut les Laras et les Manfreds », et aussi, dirons-nous, les Borgias ou les Malatestas. « Dès aujourd'hui, on peut aflirmer que les hommes qui ont le plus de volonté sont, en général, ceux qui ont la volonté la meilleure ; que les vies les mieux coordonnées sont les plus morales ; que les cai'actères les plus admirables au point de vue esthétique le sont aussi, en moyenne, au point de vue moral ; qu'enfin il suffit de pouvoir établir en soi une autorité et une subordination quelconques pour y établir plus ou moins partiellement le règne de la moralité (1). » Il est fâchetix que Tintraitable immoraliste d'Allemagne n'ait pu lire cette page, dont il eût couvert les marges de points d'exclamation, sans parvenir à la réfuter (2).
La conscience, conclut Guyau, est tout à la fois, dans la vie psychique, une utile comphcation et, à certains égards, une utile simplification ; c'est pour cela qu'elle devait naître, et c'est pour cela (ju'elle ne peut pas disparaître par le progrès de l'organisation mécanique.
(1) Éducation el Hérédité, p. 220.
(2) Voir, dans notre livre sur Nietzsche et V immoralisme, les annolaUons de Nietzsche à l'exemplaire qu'il possédait de YEsquisse d'une morale sans obligation ni sanction.
« Figuré55-vous, d'une manière sensible, la lutte des penchants et des impulsions inconscientes par une bataille corps à corps entre des hommes luttant à tâtons dans la nuit ; le jour se lève, montre Fétat respectif des armées et du même coup décide la bataille. Même quand le résultat iinal du combat ne serait pas changé, il est avancé de beaucoup, une dépense considérable de force et de vie est ainsi évitée; c'est précisément ce qui se produit quand la conscience met au jour la lutte obscure des penchants. »
Nous croyons, nous, — et nous l'avons démontré dans la Liberté et le Déterminisme , — que le résultat final de la bataille peut être changé, que la conscience n'est pas seulement un jour extérieur qui se lève, mais une lumière interne qui agit en éclairant. Quand on sort de la nuit, on peut diriger ses coups, savoir ce qu'on fait, frapper au cœur et vaincre.
En résumé, dans Tordre moral, la conscience devient la force principale et directrice. Elle a le primat pratique par cela même qu'elle a le primai théorique. Sa primauté, on Ta vu, est susceptible de vérification expérimentale comme de démonstration scientifique. La conscience constitue donc, selon nous, avec cette loi des idéesforces où sa propre efficacité s'exprime, la base indestructible (le la morale. Guyau a supérieurement montré dans la vie mémo, contrairement à Nietzsche, un principe d'expansion qui est un germe de moralité ; mais, selon nous, il n'y a moralité que quand la conscience intervient et là où elle intervient. La vie est prémorale ; la conscience seule est morale.