CHAPITRE VI
LIMITES DE LA CONSCIENCE ; RELATIVITÉ DE LA CONNAIS-^ SANCE ET DE LA PRATIQUE
1. Limitation et relativité de la connaissance du côté de l'objet et du sujet.— II. Conséquences pratiques de la relativité de la connaissance pour les morales empiristes. — III. Conséquences pratiques de la relativité de la connaissance pour les morales rationnelles.
La psychologie de la connaissance fournit à la morale ties idées-forces deux principes, l'un positif, l'aulre négatif. Le principe positif, nous l'avons vuj est la valeur objective et la portée universelle /)otfr nous de la conscience. Pour nous ! Cette restriction nous amène au second principe, qui est négatif et restrictif : relativité de toute connaissance proprement dite. Autant il importait tout à Theure de montrer, comme nous Tavons fait, la valeur universelle de la conscience pour Têtre qui a conscience, autant il importe maintenant de rappeler que notre conscience, étant nôtre et n'étant pas le tout, voit nécessairement les choses en relation avec elle-même, selon les conditions de sa propre nature et de son milieu physique ou social.
.42 MORALE DES IDtE^-FOR'ILî
IIMIIATU^N KT nKLATlV[Tt DF. LA ':">>a:s>a>':l zz ■:' z l I»E LOL'JET ET M <■. JZT
IMi r«Mr i\r l'ohjel, la conriaiss-ÂriOr' e>t liaiLtrre j ir U»s lu)riirs iinMiirs qui s'ira p'^sent à riotr»? •:«:• rasoir rioe iiu-oiiiplrlf K imparfait».'. Déplus, elle offre un o:îr:ioliTf ilVssenlii'iir ivlativité: earnoQ sei.iletneiit tout objet i»s| iTlalir à ïl'aiilnfS ohj»-ls. mai> en -ore et surtout il \'s\ i-rhilir an siijirl pensant, à la eonstitutioQ ai»^me et à TupliipiiMlr saronscienr».'. T'>utereprv^sentâtion. d'objet Hi» lail m loni-tiiiN ïl'iine i:«.»nS';îer-LH lire à un orçaiiiMnii* ; «'Il ïjtîliuis rie notre représentation •:«u de celle Jm aniniîiiix. aucune nt* hmus est donn^ire quiii^ohâppe à rrllr roniJiLion. Tout»"* ».-onnaissanee piAir n"jus ima»jL' mihlr lin niund».* extr-riêur est Ih fait d'un^ ptfrception \\\M\*iv\vi\\r. fffisf; ff.ii percipi , et toute connaissance intêiirnrr rit ivi-^^Â le tait d'unr* O'.'nsoience. dont elle est ifii-iidn. Il rii rt'T!nlt».'i(ue rh.tcune des perceptions objeeli\r.: i-l. rii;jriiri fjr-j rt:its «lu sujet c-jnscient s«jnt infrani'lii.î."î;iljhri p«»ur l»f.s rtres «[ui U.-s ont. Nous, hommes. hr iiJinvon- ;ill»-r ;in d^.dà «[u'^Mi C'-ncevai.t problématiijHnthi-nf. i] ,tii\vr^ pt^n:e/tli'in.< p-.issLbLes, d'ailleurs inilriri iiiiii.jhl"--^ i^ii ».*ni;'.»re d«:^s L't.Us drj C'-nscience non |iiMi r-|ii.irv iMir.>n- [»lus irid'--t'-.'rLnmab!es, <.'U eotin une . (.lie irn» f inlnU d»- l univr/rs. :L'-S>.'Ssairement liypollii-)ii|iir- fini ^i-iMit plus i'U m-'ins onai'jjrue à la cons- I h'iii r .jiH- n>iri* .tVMfis de n-V-is-m-^nies. mais qui n'auf>)i) ni ^'in •d»'»<'iirit<' ni ses b'.'rries.
i)ii . .*.i.i- 'In '.njv't. la '•'.''z.Tzz.ss'iT.v ex^^llcative par ♦ MU-. 11^ i-i i:.jndit.i..»!i-.i-"i"iî:-:.i-iL:'e l.i •.•'.•::'. a: ssiU ICO .<cîen' h/i'f»*f: -1 nj— I iiu'- limite. '\:\\ '-S!! le s;.;..=:^t conscient
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et action, nous allons voir que le sujet conscient n'en reste pas moins inexpliqué, comme tout ce qui est primitif, comme tout ce qui est déjà impliqué en chaque explication et fournit même les éléments d'explication.
En premier lieu, la conscience est irréductible. Le creuset de Tanalyse ne saurait la résoudre en éléments plus simples ; aucune synthèse ou combinaison ne saurait révéler quelque loi de composition de la conscience. Puisqu'elle n'est ni analysable, ni, si on peut ainsi parler, synthétisable, elle échappe à Texplication par le tout et les parties. Elle est première pour la pensée.
De même, elle se dérobe àlexplication par les causes et les effets. Si, dans les prétendues causes objectives de la conscience, vous placez déjà par avance la conscience, vous présupposez donné ce que vous prétendiez faire sortir d'autre chose. Si, pour expliquer la conscience, vous avez recours à des causes et objets qui ne la contiennent nullement, quel jeu de logique ou de mécanique pourra, d'une manière intelligible, faire sortir le conscient de l'absolu inconscient? La conscience est donc bien inexplicable pour la science à tous les points de vue.
C'est en prenant ainsi conscience de ses limites du côté de l'objet et du sujet, en se rendant compte du champ borné de son extension, que la pensée aboutit à ridée de l'inconnaissable.
CONSEQUENCES PRATIQUES DE LA RELATIVITE DE LA CONNAISSANCE POUR LES MORALES EMPIRISTES
Dans le domaine de la pratique comme dans celui de la théorie, l'inconnaissable absolument inconnaissable en soi et pour tout sujet, par cela même transcendant et égal à x, ne peut jouer qu'un rôle tout négatif. Quel
artifice dialectique pourrait tirer une détermination quelconque, surtout morale, de ce qui, relativement à notre pensée et à toute pensée possible, à notre conscience et <à toute conscience possible, serait par essence absolue indétermination, incapable de se résoudre en objet pour la pensée ?
Aussi les systèmes métaphysiques, quand ils visent à des conséquences pratiques, aboutissent-ils tous à rendre l'inconnaissable plus ou moins immanent, la w chose en soi » plus ou moins déterminée pour nous. L'inconnaissable immanent qu'ils admettent alors n'est plus que le problème de Vau-delà de noire conscience, le problème de la conscience lolale et de Texpérience inlégrale. Cette idée n'otfre plus une indétermination absolue. Elle est, au fond, celle de rentier connaissable ou de l'entier conscienL qui, pour notre connaissance emprisonnée en des murailles d'airain, prend la forme de l'inconnaissable.
Une telle idée peut avoir une valeur pour Taction et est une force. Elle nous délivre pratiquement et théoriquement d'une servitude pénible pour toute conscience et toute volonté : la foi on la réalité absolue de ce que nous, hommes, nous connaissons sous le nom de « matière », la foi en la réalité absolue de l'espace, peutêtre mémo du temps et de ce que nous nous représentons dans le temps. Certes, une telle idée ne nous met nullement face à face avec la réalité totale, qu'elle pose, au contraire, comme impossible pour nous à atteindre ; elle nous laisse donc dans notre condition humaine, avec nos limites, avec nos relations, avec nos ténèbres. Elle nous permet cependant de concevoir, avec un idéal d'expérience adéquate, qui serait Tintuition simultanée de tout l'être et de toutes les raisons d'être, un idéal moral différent de celui du dogmatisme matérialiste. Cette différence est assez capitale pour légitimer, dans l'avenir comme par le passé, la position d'une réalité débordant notre réalité et le champ subjectif àe notre conscience, débordant même
toute la réalité qui peut se prendre aux filets de notre science objective ; elle pose, en un mot, Tidée-force d'un inconnaissable immanent. Cet inconnaissable est l'aspect humain du connaissable idéal, ou plutôt de la conscience idéale saisissant Pcxistence en sa totalité.
La limitation invincible de la connaissance du côté de l'objet contribue à limiter logiquement Tégoïsme du plaisir ou celui de la puissance, à introduire dans la morale matérialiste de la volupté, comme dans la morale dynamiste de la force et de la vie, un x qui bouleverse tout et renverse toute affirmation catégorique. C'est <iuelque chose, c'est beaucoup. Le fait que, par delà notre connaissance des objets, il y a le voile dlsis, ignorâton absolument ce qui est derrière, ce seul fait pose déjà une limite au dogmatisme matérialiste : tu n'iras pas plus loin ; il l'empêche d'affirmer qu'il n'y a partout que mécanisme brut ou dynamisme brut, q\i^ intérêt, force, volonté de puissance ou vouloir-vivre.
Maintenant quelle conséquence pratique dérive des limites de notre connaissance du côté du sujet ? — Ts'ousnous ignorons dans notre nature et dans nos origines; donc notre existence, n étant pas explicable de soi, n'a pas en soi sa raison d'être, ni, par cela même, scientifiquement et pratiquement, sa significaiion et sa portée. Quand nous arrivons à comprendre cette vérité (tout homme y arrive par la réflexion sur soi), nous voyons du même coup que notre existence ne peut avoir raisonnablement en soi son unique objet, son unique /?n, son unique règle, La considération de causalité entraîne une considération de finalité en harmonie avec elle-même ; la considération de finalité, h son tour, entraine une idée pratique de loi également conforme. A ce point de vue encore, le matérialisme reçoit une limitation scientifique et philosophique. Dès qu'il veut s'élever au rang de doctrine certaine et poser la vie sensitive en fin absolue, il dépasse les limites de la science. De même pour Thédonisme, qui est lié au matérialisme. C'est un fait que nous ignorons et les causes
5i6 MORALE DES lOEES-FORCES
[ïrolomles ot la nalure ossonliollo du plaisir. Co fait nous tMnpiH'ho d'ôrijLïor lo plaisir on fin nllime el unitjue d'une YOlonlô qui, prêeisômout, no saurait rien admettn* connue tîn ultime sans en connaître Tessenee et la cause. De là dérive, en dernière analyse, l'impossibilité d'une com|>lèle satisfaclion de la svnle :iensibililt\ parce que celle satisfaclion envelopperait une complète satisfaction lie I intelligence, laquelle se trouve impossible. Heu esl de même pour la satisfaction <le la volonté : ne restel-il pas toujours, au point de vue de la science, un poinl d'interrogation attaché à la nature du vouloir el à son mode intime d'action efllcace, que nous ignoro!)s d'une igiîorauce invincible? Si donc la morale hédoniste ne peut rendre diaphanes à la science ni le plaisir, ni lintelligeiice, ni l'activité volontaire, ni leurs rapports, ni la rie même, où ils se réalisent, comment ne demeurerait-elle pas un système hypolhélique, au lieu de conslilucr, comme elle le prétend, unec'M/f/i/e vraiment
Ou en peut dire autant des morales utilitaires, qui se ramèneiit à l'hédonisme, l/iutérél n'étant qu'une combinaison d'éléments de satisfaction vitale, sensible, inlellecluelle el volontaire, il tombe lui-même sous la loi de relativité et de doute insoluble.
Kntin, le même jugement s'applique aux morales qui ont voulu appuyer sur l'idée de pui:isanee toute réchelle des valeurs. Savons-!ious, en détînilive, ce qu'esl la ^ puissance ^», ce qui en fait le fond, ce qui détermine les rapports essentiels de puissance, ce qui constitue la ^ volonté de puissance »^ ? Une telle connaissance supposerait que nous avons approfondi le passage du possible à l'actuel, la nature de la causalité et, en particulier, celle de la causalité volontaire, ainsi que son nuule il'eflîcacité, immanente ou transitive.
Concluons que, si nous ne savons pas quel est le fond ultime ilu bien, nous savons pourtant que le plaisir, l'intérêt sensible el la puissance sont trois biens d'essence toute relative, qui ne contiennent rien d'absohu
HKuiie icalilé fondamentale ou essentielle : « Ces trois iiiu:>c.«> iio sauraient donc fournira un être intelligent ni ipuv;iiiiLiniul, ni le secret tinalde Texistenee. Non seuii^uitri.L un a 11' «Iroit de dire : « N'agis pas comme si tu .juc le |>laisir, Tintéret, la force et le vouloir- ..;iil «jiu^lque chose d'absolu » ; mais on doit dire : ^.'MS cette idée ((ue le plaisir, l'intérêt, la force, :;irnie sont quelque chose de relatif et de subor- ;'i l'ensemble. »
rONSKiJlENCES PRATIQUES DE LA RELATIVITÉ DE LA CONNAISSANCE POUR LES MORALES RATIONNELLES
La limitation invincible de la connaissance ne limite IKis seulement toute morale empirique de plaisir, d'ink'rêt ou de puissance ; elle limite aussi et la morale du bien et celle du devoir ou de Timpératif catégorique.
D'abord, toutes nos idées de ce qu'on appelle le bien ne peuvent être qu'imparfaites et relatives. Le bien en soi se résout, au point de vue immanent de l'expérience, en bien pour nous et pour tous les êtres constitués plus ou moins comme nous, c'est-à-dire ayant vie, sensibilité, intelligence, volonté. Nous ne comprenons même pas ce que pourrait être un bien absolument en soi, abstraction faite de tout objet externe saisi par un sujet intelligent, sentant et voulant, comme de tout état interne de conscience saisi par ce sujet. Le bien est à la fois un objet d'expérience et un état subjectif de conscience ; supprimez toute conscience, ce qui restera, s*il reste quelque chose, ne pourra pas plus être appelé bon que mauvais ou indifférent. C'est pourquoi le souverain idéal, relatif à notre conscience et à notre expérience, est allecté
du même point d'interrogation sur l'au-delà qui affecte notre expérience imparfaite et notre connaissance inadéquate au réel. Invincible est le doute sur l'absolue valeur du souverain bien universel, du souverain bien individuel, sur le rapport des deux, sur la possibilité d'une conciliation parfaite entre le bien universel et le bien individuel. Je ne sais pas si, en définitive, le dévouementetramoursont supérieurse/i /a/fàrégoïsme, car je ne sais pas si, dans le monde réel, l'amour n'est pas finalement dupe de soi.
Passons à la morale du devoir. Non moins que celle du bien, elle subit le contre-coup de la relativité des connaissances. L'idée de devoir absolu ou d'impératif catégorique implique une « Raison » qui se pose sinon théoriquement, du moins pratiquement, comme quelque chose d'ultime et de définitif. Nous avons prouvé ailleurs (1) que la position pratique, pour être vraiment catégorique, réclame une position théorique conforme à elle-même. Bornons-nous en ce moment à une simple remarque. Si je ne peux reconnaître qu'une valeur relative et problématique à la « Raison » lorsqu'elle me parle de vraies causes au-dessus du flux réglé des phénomènes, de vraies substances et d'inconditionnel au-dessus des modes ou conditions empiriques, d'être absolu et parfait ayant en soi sa raison d'être, etc., en un mot d'idéal réalisé au cœur des choses ; si, dis-je, toutes ces notions m'apparaissent comme pouvant être un simple résultat de ma structure intellectuelle et cérébrale, comment inclinerais-je la tête sans arrière-pensée devant cette Raison problématique, dès qu'elle me commandera ou paraîtra me commander d'agir comme si toutes ses idées, théoriquement mises en suspicion, étaient pratiquement indubitables, comme si son commandement avait une valeur absolument objective ? 11 y a là une antinomie où nous avons vu Kant se débattre.
(1) Le Moralisme de Kant et Vamoralisme contemporain.
Le caractère limité et relatif de la connaissance humaine limite donc intellectuellement et la morale du bien et la morale du devoir, comme il limite celle de Tintérèt. Certes, toute éthique désintéressée garde, au point de vue de TinteUigence, de la sensibilité intellectuelle et de ce qu'on pourrait appeler la volonté intellectuelle, une valeur infiniment supérieure à celle de l'éthique égoïste; mais, quelque supérieure que soit cette valeur comme idéal, elle demeure, en tant que valeur réelle, affectée de Téternel point d'interrogation sur l'objectivité de nos représentations humaines. Il y là un problème impossible à résoudre comme il est impossible à supprimer.
D'après ce qui précède, si le principe négatif et limitatif de la relativité des connaissances était rigoureusement seul, il n'engendrerait qu'une morale de doute, de neutralité, d'abstinence métaphysique. De ce que le connaissable pour nous n'est pas tout le réel, il n'y aurait, au point de vue pratique, qu'une conséquence à tirer : tout ce qui est connaissable pour nous, comme objet de détermination volontaire, n'est pas adéquat à la réalité totale et ultime.
Aussi, pour notre part, n'avons-nous jamais présenté seul le principe limitatif des connaissances. Soit dans la Critique des systèmes de morale contemporains, soit dans Vidée moderne du droit, nous l'avons toujours combiné avec les données positives sur la constitution de la conscience, dont nous réservions Tétude approfondie pour un travail ultérieur sur les fondements de la morale.
Nous n'admettons donc pas, comme on nous Ta fait dire, que le respect moral se mesure uniquement à notre ignorance métaphysique du fond des êtres. Il est bien clair que l'inconnu peut être respectable, mais non pas uniquement à titre d'inconnu. Nous avons soutenu et maintes fois répété que le respect moral est en raison composée: 1<* de nos connaissances sur le degré de personnalité des êtres; 2« des limites de nos connaissances.
C'est donc à la fois le connu et l'inconnu qui déterminent ici notre attitude mentale. Avant tout, il faut que nous connaissions quelque chose de nous-mêmes et des autres pour pouvoir nous respecter et respecter autrui. Ce que nous connaissons, c'est d'abord la sensibilité, comme pouvoir de jouir et de souffrir : de là une sympathie naturelle pour tout ce qui jouit ou souffre. Puis c'est rintelligence, plus ou moins développée, mais partout de même nature et, dans de bonnes conditions, capable de concevoir l'universel, — ce qui fonde notre union intellectuelle avec tout ce qui pense, se pense et pense l'univers. Entin c'est la volonté, conçue d'abord comme volonté de l'être et de la vie, de la « puissance » môme, si Ton veut, puis comme volonté capable de vouloir l'être universel et la société universelle. Telles sont les données de notre conscience propre, que nous étendons à autrui. Ce sont là, nous l'avons montré plus haut, les éléments positifs du respect.
Mais il y a aussi un élément d'infinité, provenant de ce que notre science ne saurait épuiser ni la nature de la sensibilité, ni celle de rintelligence, ni celle de la volonté et de la vie : ces trois fonctions essentielles de Têtre conscient comme sujet ne sont-elles pas les limites mêmes de toute connaissance A'objets ? Le sentiment de dignité, que nous avons reconnu inhérent à la conscience, est augmenté encore par cette infinité dont nous constatons en nous la présence intime. Nous ne pouvons nous épuiser nous-mêmes, toucher le fond de notre conscience: nous sommes toujours pour nous plus que nous ne pouvons concevoir. Notre conscience claire et analytique sent qu'elle n'est pas adéquate à la vie obscure et synthétique ; celle-ci n'est pas non plus adéquate au tout. Nous plongeons dans un océan de réalité infiniment grande dont nous ne saisissons en nous qu'une goutte infiniment petite. C'est cependant nous qui concevons cet océan : la réalité universelle est une idée de notre conscience. Si nous-mêmes, à nos propres yeux, nous sommes plus grands que tout ce que nous pouvons
LIMITES DE LA CONSCIENCE loi
clairement apercevoir, les autres hommes enveloppent aussi plus que nous ne pouvons saisir. Comme l'inlinité, ici, porte sur la vie mentale ou consciente, non plus seulement sur la quantité extensive, protensive ou intensive de choses mécaniquement conçues dans Tcspace et dans le temps, on conçoit que ce sentiment d'infinité prenne la forme de valeur infinie^ supérieure à toute valeur finie, c'est-à-dire de dignité morale. Le caractère sacré de l'homme, homo res nacra homini, en est la conséquence. La critique philosophique confirme ici le sentiment religieux sur « Tinviolabilité des choses saintes ».
C'est, on le voit, en tant qu'infini que l'inconnaissable relatif à nous, c'est-à-dire la réalité en son tout au-delà de nous et mémo au fond de nous, échappe à notre connaissance et apporte une limite aux sentiments que provoquent les choses connues. 11 ne s'agit plus alors d'un inconnaissable absolu et transcendant; il s'agit de l'existence immanente qui nous traverse, nous engloutit et, étant sans fin, échappe à notre expérience toujours finie. C'est, dans tout être conscient, moi ou autrui, cette infinité inconnaissable pour nous qui, jointe à ce que nous connaissons de qualités et de bien dans cet être, porte au plus haut degré le sentiment moral du respect. Ce sentiment est ainsi analogue au sentiment esthétique du sublime. Le progrès dans la science positive est simultanément un progrès dans la conscience des limites toujours reculées, toujours infranchissables de la science même. Celle-ci enveloppe, à la fois attirante et écrasante, Timmensité de l'inconnaissable; de là sa sublimité. « La nuit, a dit Victor Hugo, c'est l'état propre et normal de la création spéciale dont nous faisons partie ; le jour, bref dans la durée comme dans l'espace, n'est qu'une proximité d'étoiles. » 11 en est du moral comme du physique : la nuit de l'ignorance est notre état normal, mais il y a en nous un point bri notre conscience, et d'autres points qui se foyers de lumière comme le nôtre. Le mond
est siiLiliuio par s«»s léiiebivs et par ses rlartês VulvU' jusiiuîm iMuit au [loint ilo vue vrainitMjt i^t siiim-rmcul oxpcrimenlal, nous substituerons plus loin un persuasiif^ /troblématû/iie à l impératif cuiJ,/ori. 7«t' ilo Kaîit I » : niais un persuasif n*,.st pas uiî simple dubilalif: pour l'ôtablir, il faut toujours imi vtMiu- à autrt^ rliose i|ue la simple considération J^.s limiles iie la ronuaissauce. Réduisez l'Iimuiue à la puro ignorance, il n'yaplus «Tidcal persuasif: réduisez-h» ;\ son savtûr posilil't't i»bjei*til', il n'y a plusd'autn» moralité «|ue la lec/inûiue indiviilurlle rt sociale. Agir nioraU»uienl, c csi a^ir d'une uiaiiicre adéquate à er .|u*» nous savons le [iluscerlainemcnt «le nous «'td'aulrui, cumuit» àcej|ue nous i^nt»rons le plus ccrtainmient: la morale reposi» et sur riusultisancc de nus connaissances objectives, et sur la possibililc dt^ les ftendri* indétiniuienl, et sur îinipossibilitc de les égaler à l'intini du recl. Viiir inoraicuicnl, c't^sl su()poser «[u'il peut et doit cxisd'i* un inonde iKUir hKis inconnu, tuais iutplliiribi^i tMi iui-nicuie, itn c moral ".'nuane tout le reste trouva* sa iernière raison d.Hre. /f/norfUnmus. "^perabimus : iiiins avons jadis resunu- dans .'t-s deux niuLs Tatlitudr de l'.'sprit dt^vanl le tuondc niatcriei dt-s objets l't dt»vant ie monde mental des ^nirls : . i^nurance niaintiendra t*unonrs pour IMioinine 'uw inuie, -luil pourra r^r^ort^r plus iom ; ■'.^spt^rance ui :»erînfttra toujuui's. par uur sopto de viiesso acîinise. ir LVaiicliir -.a imite par la ptMiset» et par l'action.
F.n ivsume, îa moraie ie< dics-orees i jour but .[e deijaixer «'tdedetiM'ininer ''.die 'Minpicti-de a 'onsience. de -^iin iruiiriiiuaiUe et de <ii Jor'C'- mirt-r^eile. «mi ia joignant aux :dees : r les "ais ou uir^ >nbjevtils |ue saisit positivement "a -icience ie ■spr'i.-i" us -apports entre les .ilijt^ts lue saisir posiuv.'nient a scu-nct^ dt^ la naturi\ "V* -itis âmiles nr:"iiiciiis<a;.nr«- .u^ loutt'
(1 Vnir It» livre '.ii^ïïnoriu» .■?.!:i;u'/- ii: <u t- : ' ■■• t .
LIMITES DE LA CONSCIENCE l<a
science. L'ensemble de ces idées-forces n'a qu'à >e traduire d'une façon intégrale dans nos actt^ pour consUluer le règne de la moralité. Cest d'alK»rd on règne de justice, fondé sur le respect matuel de la dignité humaine, puis un règne de fraternité, dont racbèvement serait la solidarité consciente et volontaire de tous les êtres. Le principe de Is, relativité de notre science u Impose aux mobiles sensibles et purement vitaux qu'une limite négative ; le principe de la conscience de soi enveloppant l'idée d'aulrui leur impose une loi positive : seul il constitue, au-dessus d'eux, un motif d'ordre intellectuel. De cette manière, nous ne conslituons pas seulement une morale de la vie intensive et expansive, dont Tidéal aurait encore de l'ambiguïté et permettrait deux directions rivales, celle de Guyauet celle de Nietzsche ; nous constituons une morale de la conscience intensive et expansive, intensive par la réflexion croissante sur soi, expansive par la considération croissante d'autrui. L'idéal na plus rien d'ambigu, étant la société universelle des conscienc^^s.
est sublime par sês tén^-bros et par ses dartt.'S. FiJèk' jusqu'au bout au point «]•• vue vraiment »*t sineèrf ment expêriuit^ntal. nous substituerons plus loin un persuasif problématique à l' impératif catéfjorique de Kant l • : mais un persuasif nVst pas un simple dubitatif: pour l'établir, il faut toujours m venir à autre chose qu»* la simpl»* considération d»'s limites de la connaissance. Réduisez l'hiïmme à la pure ignorance, il n'y a plus d'idéal persuasif : réduisez-K- à son savoir positif et objectif, il n'y a plusdautri* moralité que la technique individuelle et socialr. A;?!r morali*ment, c'est agir d'une manière adéquate à ce qu^• nous savons le plus certainement dr* nous etdautrni. C'imnie à ce que nous ignorons le plus certainem«i-iit : la morale repose et sur l'insuftisancf' de nos i;onnaisstinc»'S ol:^ jectives, et sur la possibilité d»/ les étendr»' indétiniment. et sur l'impossibilité dt* les égaU-r à linlini du réel. Agir moralement, c'est supposer qu'il peut et doit exister un monde pour nous inconnu, mais intr*lligible en lui-même, où le moral comme tout le restf trouvr sa dernière raison d'être. Ignorabimus, :>perabimus : nous avons jadis résumé dans c»*s deux m.jts Tatlitude de Tesprit devant le monde matériel des objets et devant le monde mental des sujets : lignorance maintiendra toujours pour Thomme une limite, qu'il pourra reporter plus loin : respérance lui permettra toujoui's. par uiie sorle de vitesse acquise, de franchir la limite par la pensée et par Faction.
En résumé, la morale des idées-lorces a pour but de dégager elde déterminer Tidee complète de ia cor.sience. de son individualité et de sa portée :ri;:cv\<c/.'c\ èîï la joignant aux idées : l'des états ou actes subj^jotirs que saisit posiUveraent la science de i'esprit, "2 des ra-^-ports entre les objets que saisit positivcme:it la scir :.ce de la nature, 3^ des limites infraïuhissa'^^Us dr toute
(l Voir le livre liXMsième : A\::;\ -.' ,;\. *.•'""" " :.
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d'ordre int^ij^ïiiri»*^-. 1*^ 'j^Ii* maikt-^r^. if«n?- .«^ -l'.^.-^fïtaons jiîis î»^iij**iiifan im*^ hiiftcik y* a ti»^ Êf^-ri♦^r»' -* ex^ftaDâre. âoui fao^a. ainir fii-r»/?*^ «^ ' -iA£4«n*i:-
réflexion ercôësam^ «nr -^u. ^sMiii^r»- wr ;k -r#iftii>dénttioii eroisiiaick lî ainru. 1 0U^^ i %. imi t^^
est sublime par ses ténèbres et par ses clartés. Fidèle jusqu'au bout au point de vue vraiment et sincèrement expérimental, nous substituerons plus loin un persuasif problématique à rimpéralif caiégorique de Kant (1) ; mais un persuasif n'est pas un simple dubitatif: pour rétablir, il faut toujours en venir à autre chose que la simple considération des limites de la connaissance. Réduisez Thomme à la pure ignorance, il n'y a plus d'idéal persuasif : réduisez-le à son savoir positif et objectif, il n'y a plus d'autre moralité que la technique individuelle et sociale. Agir moralement, c'est agir d'une manière adéquate à ce que nous savons le plus certainement de nous et d'aulrui, comme à ce que nous ignorons le plus certainement: la morale repose et sur l'insuffisance de nos connaissances objectives, et sur la possibilité de les étendre indéfiniment, et sur l'impossibilité de les égaler à l'infini du réel. .\gir moralement, c'est supposer qu'il peut et doit exister un monde pour nous inconnu, mais intelligible en lui-même, où le moral comme tout le reste trouve sa dernière raison d'être. Ignorabimus^ sperabimus : nous avons jadis résumé dans ces deux mots Fatlitude de l'esprit devant le monde matériel des objets et devant le monde mental des sujets : l'ignorance maintiendra toujours pour Thomme une limite, qu'il pourra reporter plus loin ; l'espérance lui permettra toujours, par une sorte de vitesse acquise, de franchir la limite par la pensée et par Taction.
En résumé, la morale des idées-torces a pour but de dégager et de déterminer l'idée complète de la consience, de son individualité et de sa portée universelle^ en la joignant aux idées : l^des états ou actes subjectifs que saisit positivement la science de l'esprit, 2^ des rapports entre les objets que saisit positivement la science de la nature, 3** des limites infranchissables de toute
(1) Noir le livre li'oisième : Rapport du sujei à Cobjel,
science. L'ensemble de ces idées-forces n'a qu'à se traduire d'une façon intégrale dans nos actes pour constituer le règne de la moralité. C'est d'abord un règne de justice, fondé sur le respect mutuel de la dignité humaine, puis un règne de fraternité, dont l'achèvement serait la solidarité consciente et volontaire de tous les êtres. Le principe de Is. relativité de notre science n'impose aux mobiles sensibles et purement vitaux qu'une limite négative ; le principe de la conscience de soi enveloppant ridée d' autrui leur impose une loi positive : seul il constitue, au-dessus d'eux, un motif d'ordre intellectuel. De cette manière, nous ne constituons pas seulement une morale de la vie intensive et expansive, dont l'idéal aurait encore de l'ambiguïté et permettrait deux directions rivales, celle de Guyau et celle de Nietzsche ; nous constituons une morale de la conscience intensive et expansive, intensive par la réflexion croissante sur soi, expansive par la considération croissante d'autrui. L'idéal n'a plus rien d'ambigu, étant la société universelle des consciences.
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