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CATÉGORIES DE LA QUANTITÉ, DE LA QUALITÉ ET DE LA RELATION

L'idée de quantité joue un rôle considérable dans la morale objective et dans la théorie scientifique des biens, par cela même que, dans la nature, la quantité a une part considérable. La science ne trouve-t-elle pas sa suprême condition d'exactitude dans la mesure des quantités? Cependant, l'idée de quantité ne se suffit pas: il faut toujours demander sur quoi porte le quantum, <le quoi il y a quantité. L'étendue même et la durée sont déjà des qualités, non de la quantité pure, qui serait indétermination pure. L'intensité ou quantité intensive est encore plus visiblement la quantité d'une qualité. Au point de vue physique, l'intensité porte toujours sur des qualités relatives à nous : résistance, lumière, chaleur, son, etc. Au point de vue psychologique, ce sont les états qualitatifs qui admettent un degré et une intensité : la douleur, le plaisir, l'attention, l'efTort etc. On est allé jusqu'à dire que l'intensité n'est qu'une qualité particulière, un certain changement dans la qualité même, que nous traduisons ensuite en langage de quantité par les termes plus ou moins : plus agréable, moins agréable, plus chaud, plus froid, plus léger, plus pesant, etc. Certes, à chaque degré d'intensité, il y a un état sensitif sui generis qui lui correspond et nous le révèle; mais ce n'est pas Une raison pour admettre, avec M. Bergson, que les états psychiques excluent la quantité intensive au même titre que la quantité extensive. Pour notre part, nous soutenons : 1** que l'intensité est toujours en nous celle d'une qualité, mais n'en existe pas moins et n'en agit que

davantage ; 2** qu'une intensité différente répond à une qualité différente et à un mode de conscience spécifique» qui diff^ère qualitativement des autres degrés intensifs; 3** que l'intensité des états mentaux constitue leur force efficace (1).

De ce qui précède, on peut conclure qu'il existe un premier moyen scientifique et objectif de hiérarchie, tiré de la quantité même des qualités. Quand un être a toutes les qualités positives d'un autre être, plus d'autres caractéristiques positives que ce dernier ne possède pas, par exemple le sens de la vue qui manque à l'aveugle, le physiologiste et le psychologue déclarent cet être à bon droit supérieur ; ils lui attribuent une vie plus intense, plus puissaute, plus forte.

Si la morale des idées-forces peut classer et graduer les êtres au point de vue des catégories de la quantité et de la qualité, elle peut aussi les classer à un troisième point de vue, celui de la relation. Toute qualité, d'ailleurs, implique une relation : les deux catégories sont inséparables. La qualité n'est jamais isolée, autocrate et se suffisant à elle-même; elle suppose toujours qu'une relation s'est établie entre l'être considéré et les autres êtres, et ce rapport peut prendre une multitude de formes. Le réduire tout entier, avec les pseudo-darwinistes tels que Nietzsche, à la relation mécanique du plus fort au plus faible, c'est ne voir qu'un seul des innombrables aspects de la relation mutuelle, qui peut être soit causalité et réciprocité d' action y soit jfînalité et réciprocité de finalité.

Sous le rapport des causes et effets ou de la détermination réciproque, nous concevons des déterminations mutuelles plus vastes à la fois et plus centralisées. Pourquoi le système stellaire nous paraît-il objectivement plus important que le simple mouvement d'un fruit qui tombede l'arbre? Parce que le premier comprend tout

(1) Voir noire Psychologie des idées-forces^ t. I.

le second et renferme les conditions générales de gravitation qui déterminent la chute particulière du fruit. Parallèlement, un Newton qui s'élève de la chute d'une pomme à la gravitation universelle nous paraît supérieur au paysan qui se borne à porter ce jugement : une pomme est tombée de mon pommier, je vais la manger.

Même dans le rapport de la substance à l'accident, qui est une des catégories de la relation et très voisine de la causalité, la science peut trouver un principe de classification hiérarchique. La substance, quoi qu'elle soit en elle-même, sans qu'il y ait besoin de la concevoir sous forme ontologique, peut être considérée comme ce dont faction causale, par sa persistaiîce, rend possibles et unit entre eux les changements; elle parait alors supérieure aux simples accidents.

Enfin, jusque dans les trois catégories de la modalité, intimement liées, elles aussi, à celle de la relation causale, la hiérarchie apparaît : nous plaçons le possible au-dessus de l'impossible, Vexistant au-dessus du nonexistant, le nécessaire, conçu comme ayant en luimême la raison de sa possibilité et de son existence, au-dessus du contingent, conçu comme ayant besoin d'une autre condition pour exister. 11 ne s'agit pas ici do se lancer dans des spéculations métaphysiques : nous constatons des faits d'expérience et des vérités positives : la morale des idéos-forcos prend toutes les catégories scientifiquement.

Il y a encore, avons-nous dit, une catégorie de relation toute difTérente des autres, celle de finalité, qui permet des jugements de classification manifestement hiérarchique. Nous ne prétondons nullement nous perdre dans les rêves des cause-finaliers. Nous ne parlons que de la finalité interné et immanente. Mais cette dernière finalité n'est-elle pas visible dans tout cire vivant? Autrement dit, le mécanisme d'un vivant n'apparaît-il pas toujours, sous un autre rapport, comme organisme ? Apparence insurmontable pour nous,

hommes, qui saisissons en nous-mêmes une finalité, c'est-à-dire notre volonté, notre désir, noire eflbrt, notre force, notre nisus vital, notre vie.

Que Ton considère les classifications des naturalistes. Tous ont coutume de dire, il est vrai, qu'ils ne s'occupent pas àQfins atteintes et de progrès^ mais seulement d'effets liés et d'évolution : ils n'apprécient pas, ils constatent. Certes, s'il s'agit de progrès au sens moral ou même simplement métaphysique, leur dire est soutenable. Mais, quand ils se plaisent à montrer comment une forme rudimentaire d'organe est allée se compliquant et s'unifiant tout ensemble d'une espèce animale à une autre, ou simplement d'une espèce végétale, supposée insensible, à une autre, également supposée insensible, est-ce par vice de langage qu'ils nous représentent un organe et une fonction comme supérieurs chez tel animal ou chez tel végétal ? Peuvent-ils s'empêcher, quand ils parcourent tous les degrés de complication de l'appareil respiratoire ou circulatoire, d'y voir des degrés de perfectionnement, de quelque manière que ce perfectionnement ait été obtenu ? Y a-t-il, par exemple, 1** une vie plus intensive et plus extensive chez un chêne que chez une mousse rudimentaire, chez un homme que chez une monère? 2^ une vie plus durable et plus protensive ? 3° une vie plus variée et plus unifiée ? Ne fût-ce qu'au point de vue mécanique, il y a donc là progrès, et, comme ce mécanisme a pour effet la vie, il y a progrès organique et biologique.

Que de fois on a rappelé et commenté le mot d'Auguste Comte : l'inférieur se comprend par le supérieur ! Non seulement, ajouterons-nous, il se comprend, mais il se classe et s'évalue par rapport au supérieur. Nul ne songe, encore un coup, à ressusciter l'antique finalité externe; mais, comme l'a fait remarquer un philosophe, autre chose est de dire que les organes intérieurs d'une vipère sont utiles pour la faire vivre, et autre chose est de dire que la vipère elle-même a une utilité, surtout pour

CLASSIFICATION SCIENTIFIQUE DES ÊTRES m

rbomme qu'elle mord. La vipère peut se classer sous le rapport de la finalité interne, c'est-à-dire de l'adaptation des organes ou fonctions à la vie et aux conditions externes de la vie ; il est permis, sous ces rapports , de déclarer la vipère plus ou moins réussie, plus ou moins bien constituée, plus ou moias adaptée aux conditions du milieu. Pour la classer, on la comparera non seulement aux animaux inférieurs, mais encore et surtout aux animaux supérieurs, où ce qui n'était qu'ébauché se montre sous des formes plus achevées. Si la locomotive à pied, qui fut d'abord inventée, se retrouvait un jour dans le sol à l'état fossile, auprès d'une locomotive à roues et à rails, le mécanicien aurait-il de la peine aies classer ? Il y a certainement des animaux qui font Teifet d'une locomotive à pied ou d'un simple char antique par rapport à certains organismes où la complication la mieux unifiée produit les effets les plus nombreux et les plus sûrs.

Si maintenant on veut tirer dos inductions générales des sciences de la nature, le vrai sens du procès cosmique ou de révolution, pour la doctrine des idéesforces, c'est que Vexistence dépend des qualités et que la quantité extérieure ou intérieure est elle-même une qualité spécifique. L'existence momentanée dépend de qualités momentanées, l'existence durable dépend de qualités durables. Toute qualité est une condition et un moyen pour l'existence ; elle est aussi un titre à Texistence. Les qualités supérieures entraînent une réalité supérieure, une puissance ou force supérieure et, sous un certain rapport, une valeur supérieure. Dans le monde des forces mécaniques elles-mêmes, ce sont les qualités de la force qui l'emportent ; la supériorité de force, sous ce rapport, est une supériorité de qualité : masse, pesanteur, etc. Dans le monde de la vie, c'est la supériorité qualitative de la vie qui assure Texislence à l'individu, surtout à Tespèce ; et nous avons vu cette supériorité se ramener à une plus grande intensité d'action dans une plus grande variété d'effets^

ce qui constitue plus de force active. Les deux catégories de la réalité et colle de la qualité, loin d'être en antinomie irréductible, sout donc en progressive harmonie. A chaque degré de la présente existence, il y a des qualités qui expliquent cette existence, mais, comme ces qualités ne sont jamais complètes, elles appellent toujours quelque chose qui les dépasse et mérite mieux de durer. L'idéal réalisé fait surgir de son sein un idéal nouveau dont le premier était la condition ; de plus, toute idée étant force, Tidéal nouveau est une force nouvelle qui tend à réaliser son propre objet.

Ainsi conçu conformément à la philosophie des idéesforces, le procès cosmique n'est plus en opposition avec le procès moral. Ce dernier, au contraire, doit être la continuation du premier, qu'il dirige en son vrai sens. La morale est selon la vie et selon la nature, pourvu qu'on entende par nature, comme nous l'avons dit ailleurs (1), la réalité totale, non telle qu'elle apparaît d'un point de vue particulier et provisoire, mais telle qu'elle est ou se fait par sa perpétuelle action, surtout par Vidée de soi qu'elle acquiert et qui est ellemême efficace. Non seulement la moralité suit la nature, mais aussi elle la précède et la guide. Elle ne semble labolir que pour la restaurer en son intégrité essentielle, elle ne semble contredire son langage que pour mieux faire entendre et retentir à l'infini le mot universel.

CLASSIFICATION DES ÊTRES ET DES FONCTIONS EN SOCIOLOGIE ET EN PSYCHOLOGIE

De même qu'une espèce peut être, sous certains rapports, comparée scientifiquement à une autre et

fl) Voir les conclusions de notre livre sur le Moralisme de Kanl et r amoral isme contemporain.

ticclarce sïipcrieuro par le iiahiraliste» de incme l(?s sociologues, eux aussi, iloivuitl L^lasscr lessociéies dans tïfi ordre iHérarcluitiie, selon le» quanlifr extensive, prolensive et intensive des unités composantes, selon leur qualité, selon leur variété et leur unité, selon leur coraplication et simplification simultanées. Mais ce ne sont là que des caractères relalivenienL extériein^s. Le sociologue apprécie enc(U-e la nature intime et la perfection plus ou moins grande des fonctions sociales, soit en vue de la conservation des collectivités, soit en vue de leur développement mat^'rîel, intellectuel, esthétique, politique, juridique, etc. il est bien clair que, en socioloi^ie, les ctnisidéralions de boïdieur et de moralité (inissent |iar jouer un rAle, mais c'est seuleraent à la fin de la science, non au commencernenl. Si même, par abstraction, oo supprime trmfe idée de bien sensible ou moral, il restera encore entre les sociétés bien des distinctions matérielles et înlellectuelles, qui permettront de les classer objectivement et de leur attrilnier une valeur dillerente*

En psychologie, on peut aussi établir une liiérarclue entre les diverses fonctions ; on peut considérer des qualités ou combinaisons de qualités comme supérieures aux autres, en faisant abstraction de tout a^réoient et de toute moralité* Convenez^vous d'appeler meilleur cc qui est plus parfait, comme faisaient Platon et tous les Grecs, vous pourrez appeler rètre possédant le sens de la vue meilleur que Télre qui en est *lépourvu, et cela sans considération ni d^agrémcnt ou diruérét, ni de moralité ou de désintéressement. Il est vrai ipron peut objecter: — Si le sens de la vue Vtîut mieux que sa privation, c'est à cause des plai- ^}^^ ou avantaj^jes qu'il apfïorte avec soi. Et c'est bien '*** à coup sùi\ la première raison de la supériorité de ''^ vue. Malgré cela, est-il certain que, rnéme chez un ^'lî'^ insensible par hypothèse au plaisir et à la peine, "QHS ne considérei'ioos pas la percepliun visuelle, loi^te froide et Inditrérente qu*elle fût, comme une qua-

lité par rapport à son absence chez un être non moins insensible ? Il y aurait chez le premier, nous l'avons vu, une complexité plus grande ; et sur quoi porterait cette complexité? Sur des états et sur des actes, sur des impressions et des réactions . Le physicien trouverait là un mécanisme à la fois plus varié et plus unifié ; ne fût-ce qu'àcepointde vue, on aurait une machine plus perfectionnée que l'autre. En outre, par rapport aux fins mêmes de toute machine naturelle, le biologiste ne pourrait oublier que les sensations et perceptions engendrent un ensemble d'efltets qui, considéré d'un autre côté, devient pour la vie une série de moyens en vue de réagir snv le monde extérieur. Sous ce nouveau rapport, qui est celui de V organisation, le clairvoyant est supérieur à l'aveugle. Enfin, comment le psychologue nierait-il que l'être qui a plus de sens peut percevoir davantage et, par le moyen de la perception, produire plus d'efifets volontaires ? On doit donc dire qu'il est supérieur en intelligence et en puissance. Supérieur n'a encore ici, scientifiquement, que ce sens : quantité et intensité plus grandes de fonctions inteilectuelles et actives.

Pareillement, l'intelligence paraît au psychologue une qualité supérieure à Imintelligence. Dans Tintelligence même, nous avons vu que la psychologie peut établir des degrés. Quand la pensée s'applique aux objets extérieurs et devient science, elle est avant tout une connaissance de lois et de nécessités, un déterminisme de raisons qui, lui-même, implique toujours des raisons de temps et de lieu, par conséquent un mécanisme. De la sorte, comprendre scientifiquement \ÇiS choses, c'est les ramènera un mécanisme. Rien de mieux quand il s'agit de choses considérées sous un aspect purement mécanique, par exemple les mouvements du système solaire et stellaire. En ce cas, comprendre n'est pas détruire: c'est construire. Mais s'agit-il d'êtres vivants et pensants, surtout de nous-mêmes, la dissection intellectuelle ou réduction à un déterminisme méca«

nique, à un pur automatisme, coûte la vie et Texistence. Quand le sujet pensant se ramène lui-même à un ensemble de phénomènes nécessaires et objectifs, rouages et engrenages d'automate, il ne se voit plus, il n'aperçoit plus en lui d'existence ni d'unité durables; si bien, avons-nous dit dans un autre livre, qu'en cherchant à saisir son être par la pensée, il voit s'évanouir en soi l'être véritable : son moi se perd dans le tout, dans la grahde machine universelle (i). Mais, si le mode de comprendre qui appartient à la science physique est souvent une sorte de dissection destructrice de la vie, c'est qu'en réalité il n'est pas le plus haut mode d'intellection. Quand on a disséqué un organisme, on ne l'a pas vraiment compris, car il reste à savoir ce que c'est que la vie même, qui le fait fonctionner et qui ne saurait se ramener au grand ressort d'un mécanisme. 11 y a donc compréhension et compréhension. D'ailleurs, aux yeux du psychologue, une intelligence-miroir, plus passive qu'active, n'est pas la vraie intelligence : celle-ci enveloppe l'action et la vie, et, avec le sentiment de l'action déployée, la joie. Un être qui sait plus, peut plus et, pouvant plus, agit plus, jouit plus de sa propre action et de son harmonie avec le milieu : jouissant plus, il peut jouir de la joie des autres et aimer. Sous cet aspect, l'intelligence est condition ou élément de la volonté aimante et aimable, qui ne peut jamais être une volonté inintelligente.

— La valeur de la connaissance, objecteront les utilitaires, n'est que celle d'un instrument: c'est à la manière de l'argent, dit Bain, que la science est capable de devenir une fin en elle-même (2). — La fameuse comparaison avec l'avarice est l'obsession de la pensée anglaise. Bain etSidgwick, à l'appui de cette comparaison classique outre Manche, nous montrent la masse des hommes n'estimant les sciences que d'après leur utilité

(1) Critique des systèmes de morale contemporains y p. 302.

(2) Mental and moral Science, IV, IV, 3.

pour la vie. Mais, répondrons-DOus, il ne s*agit pas de noter l'opinion du vulgaire, qui manque de compétence dans les questions de valeur scientifique comme dans celles de valeur esthétique. Pour le savant et le philosophe, la science a en elle-même et par elle-même un prix d'autant plus haut qu'elle est plus spéculative, c'est-à-dire plus intégrale et plus radicale tout ensemble, plus rapprochée de la science de ce qui est. Ne concevons-nous pas une satisfaction complète de Tintelligence par un objet à la fois pleinement intelligible et pleinement réel ? Cette réalité intelligible doit être quelque chose de fondamental au-dessous duquel Fanalyse ne puisse plus descendre et qui nous fasse toucher le roc de la réalité ; du même coup, Tobjet fondamental aura une portée universelle» car il sera valable : 1** pour tous les éléments identiques et pour toutes les réa- Utés qui sont fondées dans la réalité même ; 2'' pour tous les esprits capables de saisir cette réalité. La philosophie est Taspiration à cette science à la fois radicale et intégrale. Si on peut contester la valeur intrinsèque de la science positive, soutenir qu'elle à surtout une utilité pour IdL puissance, pour le bonheur, pour la »ie, on ne peut plus contester la valeur intrinsèque de la science universelle et ultime que poursuit la philosophie. Cette science serait identique à la puissance suprême de l'esprit et, comme conséquence, au bonheur suprême ; de plus, elle viendrait se fondre, comme nous l'avons montré plus haut, dans la conscience universelle et dans Vamour universel ; elle serait donc le souverain bien.

En résumé, toutes les sciences de la nature, de la vie et de la pensée nous ont paru contribuer à fournir des éléments de classification et d'évaluation pour une morale des idées-forces. Les sciences étudient non seulement la nature en général, ^ i^j^iMatures diverses d'êtres, qui n'apparaissent ^ ^ Vde tous points équivalentes. Entre ces êl ^ eut établir,

lité par rapport à son absence chez un être non moins insensible ? Il y aurait chez le premier, nous l'avons vu, une complexité plus grande ; et sur quoi porterait cette complexité? Sur des états et sur des actes ^ sur des /mpressions et des réactions . Le physicien trouverait là un mécanisme à la fois plus varié et plus unifié ; ne fût-ce qu'àcepoint de vue, on aurait une machine plus perfectionnée que l'autre. En outre, par rapport aux fins mêmes de toute machine naturelle, le biologiste ne pourrait oublier que les sensations et perceptions engendrent un ensemble d'effets qui, considéré d'un autre côté, devient pour la vie une série de moyens en vue de réagir sur le monde extérieur. Sous ce nouveau rapport, qui est celui de V organisation^ le clairvoyant est supérieur à l'aveugle. Enfin, comment le psychologue nierait-il que l'être qui a plus de sens peut percevoir davantage et, par le moyen de la perception, produire plus d'effets volontaires ? On doit donc dire qu'il est supérieur en intelligence et en puissance. Supérieur n'a encore ici, scientifiquement, que ce sens : quantité et intensité plus grandes de fonctions intellectuelles et actives.

Pareillement, l'intelligence paraît au psychologue une qualité supérieure à Tinintelligence. Dans l'intelligence même, nous avons vu que la psychologie peut établir des degrés. Quand la pensée s'applique aux objets extérieurs et devient science, elle est avant tout une connaissance de lois et de nécessités, un déterminisme de raisons qui, lui-même, implique toujours des raisons de temps et de lieu, par conséquent un mécanisme. De la sorte, comprendre scientifiquement \q^ choses, c'est les ramènera un mécanisme. Rien de mieux quand il s'agit de choses considérées sous un aspect purement mécanique, par exemple les mouvements du système solaire et stellaire. En ce cas, comprendre n'est pas détruire: c'est construire. Mais s'agit-il d'êtres vivants et pensants, surtout de nous-mêmes, la dissection intellectuelle ou réduction à un déterminisme raéca-

OJLSSIFICATION SaENTIFlQUE DES ÊTRES 115

Dique, à un pur automatisme, coûte la vie et Texistence. Quand le sujet pensant se ramène lui-même à un ensemble de phénomènes nécessaires et objectifs, rouages et engrenages d'automate, il ne se voit plus, il n'aperçoit plus en lui d'existence ni d'unité durables; si bien, avons-nous dit dans un autre livre, qu'en cherchant à saisir son être par la pensée, il voit s'évanouir en soi rétre véritable : son moi se perd dans le tout, dans la grande machine universelle (1). Mais, si le mode de comprendre qui appartient à la science physique est souvent une sorte de dissection destructrice de la vie, c'est qu'en réalité il n'est pas le plus haut mode d'intellection. Quand on a disséqué un organisme, on ne Ta pas vraiment compris, car il reste à savoir ce que c'est que la vie même, qui le fait fonctionner et qui ne saurait se ramener au grand ressort d'un mécanisme. Il y a donc compréhension et compréhension. D'ailleurs, aux yeux du psychologue, une intelligence-miroir, plus passive qu'active, n'est pas la vraie intelligence : celle-ci enveloppe l'action et la vie, et, avec le sentiment de l'action déployée, la joie. Un être qui sait plus, peut plus et, pouvant plus, agit plus,jroai7 plus de sa propre action et de son harmonie avec le milieu : jouissant plus, il peut jouir de la joie des autres et aimer. Sous cet aspect, l'intelligence est condition ou élément de la volonté aimante et aimable, qui ne peut jamais être une volonté inintelligente.

— La valeur de la connaissance, objecteront les utilitaires, n'est que celle d'un instrument: c'est à la manière de Targent, dit Bain, que la science est capable de devenir une fin en elle-même (2). — La fameuse comparaison avec l'avarice est l'obsession de la pensée anglaise. Bain et Sidgwick, à l'appui de cette comparaison classique outre Manche, nous montrent la masse des hommes n'estimant les sciences que d'après leur utilité

(1) Critique des systèmes de morale contemporains , p. 302.

(2) Mental and moral Science, IV, IV, 3.

lité par rapport à son absence chez un être non moins insensible ? Il y aurait chez le premier, nous l'avons vu, une complexité plus grande ; et sur quoi porterait cette complexité? Sur des états et sur des actes ^ sur des impressions et des réactions . Le physicien trouverait là un mécanisme à la fois plus varié et plus unifié ; ne fût-ce qu'à ce point de vue, on aurait une machine plus perfectionnée que l'autre. En outre, par rapport aux fins mêmes de toute machine naturelle, le biologiste ne pourrait oublier que les sensations et perceptions engendrent un ensemble d'effets qui, considéré d'un autre côté, devient pour la vie une série de moyens en vue de réagir sur le monde extérieur. Sous ce nouveau rapport, qui est celui de l'organisation^ le clairvoyant est supérieur à l'aveugle. Enfin, comment le psychologue nierait-il que l'être qui a plus de sens peut percevoir davantage et. par le moyen de la perception, produire plus d'effets volontaires ? On doit donc dire qu'il est supérieur en intelligence et en puissance. Supérieur n'a encore ici, scientifiquement, que ce sens : quantité et intensité plus grandes de fonctions intellectuelles et actives.

Pareillement, l'intelligence paraît au psychologue une qualité supérieure à Imintelligence. Dans l'intelligence même, nous avons vu que la psychologie peut établir des degrés. Quand la pensée s'applique aux objets extérieurs et devient science, elle est avant tout une connaissance de lois et de nécessités, un déterminisme de raisons qui, lui-même, implique toujours des raisons de temps et de lieu, par conséquent un mécanisme. De la sorte, comprendre scientifiquement Xe^^ choses, c'est les ramènera un mécanisme. Rien de mieux quand il s'agit de choses considérées sous un aspect purement mécanique, par exemple les mouvements du système solaire et stellaire. En ce cas, comprendre n'est pas détruire: c'est construire. Mais s'agit-il d'êtres vivants et pensants, surtout de nous-mêmes, la dissection intellectuelle ou réduction à un déterminisme raéca-

CLASSIFlCATtON SCIENTIFIQUE DES ÊTRES

nique, à un pur automatisme, coule la vie et l'existence. Qurintl le s^ujet pensant se rainène lui-même à on ensemble de pliënomèiies nécessaii'es et objectifs, rouages et engrenages (rautomate, il ne se voit plus, il n'aperçoit plus en lui d'exislence ni iTunilé durables; si bien, avons-nous dit dans un autre livre, qu'en ehercbant à saisir soq être par la pensée^ i! voit s'évanouir en soi rêtre véritable: son moi se perd dans le tout, dans la grande maebine universelle (1). Mais, si le mode de comprendre qui appartient à la science physique est souvent une sorte de dissection destructrice de la vie, c'est qu'en réalité il n'est pas le plus baot mode dlntellection. Quand on a disséqué un organisme, on ne Ta pas vraiment compris, car il reste à savoir ce que c'est que la vie même, qui le lait fonctioruier et qui ne saurait se ramener au grand ressort d'un mécanisme. Il y a donc comprébension et compréhension. D'ailleurs, aux yeux cki psychologue, une intelligence-miroir, plus passive qu'active, n'est pas la vraie intelligence : celle-ci enveloppe Faction et la vie, et, avec le sentiment de Taetion déployée, la joie. Un être qui sait plus, peut plus et, pouvant plus, agit ph\s,Jouil plus de sa propre action et de sou harmonie avec le milieu ; jouissant plus, il peut jouir de la joie des aidres et aimer. Sous cet aspect, rinteliigence est condition ou élément de la volonté aimante et aimable, qui ne peut jamais être une volonté inintelligente.

— Lavaleiu' de la connaissance, objecteront les utililaires, n'est que celle d'un instrumenl: c'est à la manière de l'argent, dit Bain, que la science est capable de devenir une fin en elle-même (2). — La fameuse comparaison avec Favarice est l'obsession de la pensée anglaise. Bain etSidgwick, à Tappui de celte comparaison classique outre Manche, nous montrent la masse des hommes n'èslimanl les sciences qnc d'après leur utilité

(1) Critique dei système,^ de morale conkmporains, p, 302.

(2) Mental and moral Science^ IV, l\\'i.

LES ÉLÉMENTS QUALITATIFS DL» l'LAISIR

intelligent ne saurait éprouver un plaisir exclusiveuïent subjectif cl sensilif* Desquivle plaisii' separtionlarise ot (ctjose inévitable) devient /^/(ilaisir au Hou de rester le plaisir en général (qui n'existe pas) Jl prejul une rornie spécifique et qualitative, ï.e plaisir considéré absolument^ le plaisir qui ne serait que le plaisir subjectif ït^i impossible comme état psyeliologique. Il n*y a aucun mouDemenl en un sens absolu: tout mouvement a uïjc vitesse âéQiiie et une direction définie; il n'existe pas non plus une couleur en général^ mais du verl, du rouge, du bleu, etc. ; de même, il n'y a pas en nous de plaisir absolument parlant^ qui ne serait que plus grand ù\\ plus petit. Cba(pu^ plaisir actuel (non pas seulement possible ou absti'ait) se distingue qualilalivemcnl iW tout autre, comme le rouge du vert. 11 faut donc faire abstraction (te tout le contenu caractérisfique et intellectuellement caractérisable dn bien dont on jouit pour prétendreque les plaisirs olïrent seulement unedidérence de plus ou de moins. En outre, le plaisir est rnpporb'^ à un objet et à une cause, Enlin, ses effets sont prévus. H est donc, au sens large, idée et idée-force en même temps que sentiment. Or, les objets et les causes, ainsi que bmrs elTets, constituent, tout comme les qualités, une nuitière de classification et de comparaison îolcllectuelle, qui aboutit à la hiérarchie des idées-forces.

Le seul étnt entièrement subjectif, ce serait nne douleur non localisée, sans réilexion sur soi, sans aucune représentation : i** de sa différence ou de sa ressemblance avec les autres; T" de son objet; Z"" de ses causes en dehors de nous et de son siège en nous; V de sa durée, etc. Cette douleur aboutirait, je suppose, à tels mouvements spontanés et aveugles, cris, tensions et ellorts de muscles. Tout serait alors, par byi>uthèse, subjectif. Je dis par ht/polhùse, car il est plus que douteux qu\il existe ainsi du subjectif pur sans un rudiment quelconque di^ représentation. Toujours est-il <îue de pareils états sont tout animaux ou même végétatifs ; ils ne sont pas du domaine de Téthique. Celle-ci

implique manifestement des représentations et des objets. Dèslors, ces objets représentés font partie intégrante, non plus de la sensation nue, mais du sentiment ou des sentiments en cause, ainsi que des tendances et désirs en lutte. Or, nous venons de le voir, ces éléments représentatifs qualifient le sentiment et font que c'est tel sentiment, non tel autre ; il est donc impossible de rendre compte de l'acte et de l'apprécier en éliminant tout l'objectif, comme si on avait affaire à une brute sans raison, poursuivant son plaisir immédiat sans rien penser. Selon la théorie des idées-forces, nous l'avons mis plus haut hors de doute, les plaisirs d'un être intelligent offrent, par cela même qu'ils sont des senti-^ menls et non des émotions brutes, une qualité appréciable pour ridéation ; et cette qualité n'est pas uniquement un rapport à notre faculté de Jouir ou de souffrir: elle est ou peut être un rapport objectif, représenté par rinlelligence, rapport qui tend à se réaliser dans son objet.

Au reste, il est certain que la représentation de ce rapport objectif sera elle-même accompagnée de l'inévitable élément subjectif, à savoir un état agréable ou pénible. Tant que nous restons indifférents au point de vue de la sensibilité, Tintelligence n'est pas force impulsive, ou elle ne l'est que par le mécanisme physiologique de l'impression plus forte entraînant un mouvement machinal dans le muscle. C'est alors l'équivalent de l'homme qui, à ridée qu'il va tomber dans un précipice, y tombe. Ce dynamisme n'est plus moral. Pour quMl y ait détermination morale, il faut précisément que la sensibilité, au lieu d'être exclue, soit pour sa part en cause ; il faut queje ne sois pas indifférent aux diverses idées d'actions possibles, aux divers futurs dont je conçois la réalisation comme dépendant de ma détermination propre ou,, si vous voulez, comme déterminables par mon propre déterminisme intérieur et conscient.

Ce n'est pas tout : outre que le plaisir enveloppe des éléments objectifs et intellectuels, il enveloppe

lité par rapport à son absence chez un être non moins insensible ? Il y aurait chez le premier, nous l'avons vu, une complexité plus grande ; et sur quoi porterait cette complexité? Sur des états et sur des actes, sur des impressions et des réactions . Le physicien trouverait là un mécanisme à la fois plus varié et plus unifié ; ne fût-ce qu'à ce point de vue, on aurait une machine plus perfectionnée que l'autre. En outre, par rapport aux fins mêmes de toute machine naturelle, le biologiste ne pourrait oublier que les sensations et perceptions engendrent un ensemble d'effets qui, considéré d'un autre côté, devient pour la vie une série de moyens en vue de réagir snv le monde extérieur. Sous ce nouveau rapport, qui est celui de V organisation, \q clairvoyant est supérieur à l'aveugle. Enfin, comment le psychologue nierait-il que l'être qui a plus de sens peut percevoir davantage et. par le moyen de la perception, produire plus d'effets volontaires ? On doit donc dire qu'il est supérieur en intelligence et en puissance. Supérieur n'a encore ici, scientifiquement, que ce sens : quantité et intensité plus grandes de fonctions intellectuelles et actives.

Pareillement, l'intelligence paraît au psychologue une qualité supérieure à rinintelligence. Dans l'intelligence même, nous avons vu que la psychologie peut établir des degrés. Quand la pensée s'applique aux objets extérieurs et devient science, elle est avant tout une connaissance de lois et de nécessités, un déterminisme de raisons qui, lui-même, implique toujours des raisons de temps et de lieu, par conséquent un mécanisme. De la sorte, comprendre scientifiquement \q^ choses, c'est les ramènera un mécanisme. Rien de mieux quand il s'agit de choses considérées sous un aspect purement mécanique, par exemple les mouvements du système solaire et stellaire. En ce cas, comprendre n'est pas détruire: c'est construire. Mais s'agit-il d'êtres vivants et pensants, surtout de nous-mêmes, la dissection intellectuelle ou réduction à un déterminisme raéca-

nique, à un pur automatisme, coûte la vie et Texistence. Quand le sujet pensant se ramène lui-même à un ensemble de phénomènes nécessaires et objectifs, rouages et engrenages d'automate, il ne se voit plus, il n'aperçoit plus en lui d'existence ni d'unité durables; si bien, avons-nous dit dans un autre livre, qu'en cherchant à saisir son être par la pensée, il voit s'évanouir en soi l'être véritable : son moi se perd dans le tout, dans la grande machine universelle (i). Mais, si le mode de comprendre qui appartient à la science physique est souvent une sorte de dissection destructrice de la vie, c'est qu'en réalité il n'est pas le plus haut mode d'intellection. Quand on a disséqué un organisme, on ne l'a pas vraiment compris, car il reste à savoir ce que c'est que la vie même, qui le fait fonctionner et qui ne saurait se ramener au grand ressort d'un mécanisme. 11 y a donc compréhension et compréhension. D'ailleurs, aux yeux du psychologue, une intelligence-miroir, plus passive qu'active, n'est pas la vraie intelligence : celle-ci enveloppe l'action et la vie, et, avec le sentiment de l'action déployée, la joie. Un être qui sait plus, peut plus et, pouvant plus, agit plus, jouit plus de sa propre action et de son harmonie avec le milieu : jouissant plus, il peut jouir de la joie des autres et aimer. Sous cet aspect, l'intelligence est condition ou élément de la volonté aimante et aimable, qui ne peut jamais être une volonté inintelligente.

— La valeur de la connaissance, objecteront les utilitaires, n'est que celle d'un instrument: c'est à la manière de l'argent, dit Bain, que la science est capable de devenir une fin en elle-même (2). — La fameuse comparaison avec l'avarice est l'obsession de la pensée anglaise. Bain etSidgwick, à l'appui de cette comparaison classique outre Manche, nous montrent la masse des hommes n'estimant les sciences que d'après leur utilité

(1) Critique des systèmes de morale contemporains ^ p. 302.

(2) Mental and moral Science, IV, IV, 3.

LES ÉLÉMENTS QUALITATIFS DU PLAISIR

science d*ètre ellê-méiiio une idée-force qaalilaiive en même temps que fjaantitatwe.

LINTUITIONMSME ET LA DUALITI-: ÏNTLJTIVE DES t»LAlSïnS

Dans notre Critique des sijsièmes de morale conlem' porains, nous avons soumis à un examen sévère les thèses de la morale spiritiiaiiste et surtout éclectique sur la prétendue qualité morale ou perfection morale qui existerait dans les êtres et se laisserait percevoir par iniaiiion, sans preuve possible. C'est là le moralisme inluitionniste, tout différent du moralisme formaliste (le Kant. Stuart Mill admettait aussi sans démonstration que telle qualité imatmi^xw moralement qiVnne auti'e. Paul Janet répète la même chose. Lolze, enfin, avait admis une intaiiion de perfections morales et de (|ualités mor(ï/t^m^/î/ suiïérieures, dont on ne peut» selon lui, rendre compte. 11 avait soutenu, avant Paul Janet, que les différentes valeurs nous sont immédiatement révélées par la voix de la conscience.

Tout ce moralisme intuitioiiniste de Lotze^ de Janet, de Mill, semble insoutenable. Sans doute, par une sorte dHnstinct, nous en venons à sentir la valeur hédonis" tique et niénjc la valeur morale ou sociale des choses, comme leur valeur eslhéliqne. N'avons-nous pas une sorte de sens moral, pro^luil d'habitudes héréditaires, de sélections continuées à travers les siècles ? Mais, selon la loi scientifique posée par Guyao, V intelligence réfléchie tend à dissoudre f instinct^ surtout lorsqu'il se trouve en contradiction avec elle. Les valeurs dont nous avons un sentiment Immédiat peuvent donc et doivent èlve jugées par rintelligcnce pour rester scientitîquement valables. Ces esprits si différents, Stuart MilL Lotze, Paul Janet, se sont laisse tromper

par leurs sentiments esthétiques, moraux et sociaux, qui prennent en effet la forme d'intuitions et dUnstincts. Quel est l'homme intelligent qui n'éprouvera pas plus de plaisir esthétique, non pas seulement moral, en se représentant la vie d'un Pasteur que celle d'un loup ? Nous ne pouvons, ici, nous défaire de nos sentiments innés ou acquis. Mais le point de vue scientifique est tout autre et permet, comme nous l'avons prouvé plus haut, une classification des actes, une évaluation objective des qualités, qui aboutira aussi à placer Pasteur au-dessus du loup. Pour revenir à l'exemple donné par Stuart Mill, n'avons-nous pas pu, indépen • damment du beau et du bien moral, établir une gradation raisonnée, scientifique et philosophique, du pourceau qui dévore sa pitance au sage qui meurt en conversant des choses éternelles? Biologiquement, un homme est supérieur à un porc. Psychologiquement, de môme. Sociologiquement, de même. Et s'il s'agit de Socrate, la thèse est encore plus aisée à soutenir. Il reste chez le sage (même en supprimant la sensibilité) un plus grand nombre de puissances, facultés, états et actions de toutes sortes que chez le pourceau, et de plus intenses, et de plus complexes j et de plus unifiées^ et de plus puissantes, et de plus effectives, Socrate est donc plus parfait en vie, en puissance, en intelligence, en perceptions et en réactions motrices, en spontanéité interne, fût-ce même, comme dirait Leibniz, en automatisme spirituel ; il est un organisme supérieur, il est enfin une conscience supérieure. Et toute cette supériorité n'est plus, selon nous, chose intuitive: elle est ou peut être déduite ou induite, expliquée scientifiquement (1). Le fameux « pourceau satisfait » ne peut mettre dans ses jouissances aucune considération précise de qualité, puisqu'il ne peut rien comparer avec réflexion sous ce

(i) Voir notre Idée moderne du droite où nous avons recherché les conditions du mécanisme et de ïorganisme les plus parfaits, même indépendamment du plaisir et du bien moral.

sLEiMENTS

FATIFS DC

ÎSÏR

rapport et qu il ne conçoil même pas ridée de (/ualilé. La bête trouve son plus grand plaisir là on sa nature le lui tait trouver spontaném(?nt ; l'homme trouve son plus grand plaisir dans des choses tonles différentes, que la rëllexion lui déeouvre. Et nous jugeons scientitîquemetit le plaisir humain su (teneur en qualité au plaisir animal, parce que ses objeh^ ses causes, ses effels^ sont supérieurs et que riiomme lui-même est au-dessus de ranimai. C'est pourquoi, nous Favuns dil ailleurs, chacun est déjà Jugé par sesplaisirsj non pas seuh:*ment par ses actes (1). N'avons-nuus pas va qu'un philosophe ne peut jouir de la même manière qu'un animal et qu'il est obligé d'emprunter sa satisraction, mêon^ sensilive^ à des sentiments d'ordre intellectuel, à des sentiments de qualité subjective et objective, irréduetiblt^s euxmêmes à une pure quantité de jouissance personnelle? Un Socratene peut être heureux que << dialeetiquemenl », TLixxkyivTi^ et sa volonté suit la même dialectique que son intelligence.

Paul Janet écrit : « A qui me demandera de lui prouver que la pensée vaut mieux que la digestion, un arbre qu'un tas de pierres, la UJ^erté que la servitude, Taraour maternel que la luxure, je ne pourrai pas plus lui répondre qu'à celui qui me demande de lui prouver (|u'un tout est plus granit que ses parties. » A ootî'e avis, au contraire, la démonstration est possible et même facile ; elle est œuvre de science. La supériorité lIc la pensée sur la dig(^stion peut se prouver pRV le rapport intime {[ui existe entre ces àeux fonctions. Tune simple condition de F autre et, pour un être capable de réllexirm, simple moyen de fautre. Qm.' la liberté soit supérieure à la servitude, on le démontrera encore sans peine. Quaid à la siq>ériorilé de Tamour maternel sur la luxure, psycholugues et biologistes s'accorderont à en donner d'innombrables raisons. ÎS'ous sommes loin, ici, des axiomes mathématiques comme le tout est plrn^

(1) Voir le Moraliême de Kanl eî l amoral isme contemporain.

grand que la partie, ce qui, d'ailleurs, n'est pas un axiome et peut encore se démontrer.

Vintuiiionnisme appliqué aux qualités des plaisirs est donc insoutenable ou ne convient qu'au point de vue instinctif et habituel, dont ne peut se contenter la science. On n'a nullement prouvé que nous soyons dépourvus de tout moyen scientifique d'apprécier la qualité de nos plaisirs ; toute la morale des idées-forces est précisément une appréciation de ce genre, qui porte à la fois sur Ih qualité et ï intensité de nos sentiments, ramenés à leurs causes et envisagés dans leurs effets personnels ou sociaux.

OBJECTIONS DU MORALISME KANTIEN A L'ÉVALUATION SCIENTIFIQUE ET QUALITATIVE DES PLAISIRS

I. — Parmi les adversaires de l'évaluation qualitative appliquée scientifiquement aux plaisirs, nous rencontrons le moralisme kantien. On se rappelle que, selon Kant, l'homme ne peut jamais comprendre comment un plaisir quelconque est lié à une cause quelconque ; Vexpérience seule nous apprend que, en fait^ tel plaisir est uni à telle condition, que le goût d'une pèche est agréable, que le son de l'accord parfait est plaisant, etc. Le plaisir, pour Kant, ne vient jamais que du sens et est analogue à la sensation ; or, de même qu'un aveugle ne peut prévoir ce que sera lasensationdubleuoudurouge, de même personne ne saurait, sans l'expérience, prévoirque ceci ou cela lui causera du plaisir. Kantconclut que tout système de morale qui tient compte d'un attrait sensible quelconque ou d'un ensemble de plaisirs, fût-ce le bonheur, est purement empiriste, fondé sur des rapports de fait et a posteriori, dont on peut bien tirer des maximes subjectives ^ non des lois objectives, universelles et nécessaires.

LES ELEMENTS QUALITATIFS DU PLAISIR 129

Il y a, croyons-nous, dans cette théorie de Kant, une conception trop élémentaire du plaisir. Cette conception ne convient qu'aux plaisirs exclusivement sensilifs (s'il y en a), non aux sentiments. Est-il vrai que nous ne puissions jamais rendre compte de nos plaisirs et prévoir que telle chose nous plaira, non telle autre? Pour quelles raisons le goût du citron fut d'abord désagréable à Descartes, puis lui devint agréable, c'est sans doute ce que Descartes lui-même n'aurait pu expliquer ; mais c'est qu'il s'agit là d'un plaisir relativement passifs lié à des conditions organiques de la vie végétative ou animale, dont la science ne saurait prévoir le détail particulier. 11 n'en est pas moins vrai que la science peut déterminer d'avance les conditions générales du plaisir. Kant lui-même a fini par expliquer le plaisir sensitif en le considérant comme la conscience d'un accroissement de vitalité en nous ; il aurait donc pu, étant donné que tel état ou telle action entraîne un accroissement notable de la vie et de la conscience du mouvemeul vital, prédire, selon les méthodes scientifiques, que tel état ou tel acte déterminera le plaisir, au moins chez la moyenne des hommes normalement constitués et conformes au type humain ; et il aurait pu donner des raisons objectives de ce plaisir.

De plus nous venons de voir qu'il y a des plaisirs fondés sur des idées, des connaissances, des raisons ; la perception même de ces raisons nous cause ipso facto du plaisir, ne fût-ce que le plaisir d'un accroissement de vitalité intellectuelle, non plus seulement végétative et animale; en un mot, nous avons des sentiments et non pas seulement des sensations. Or, dans le sentiment, un plaisir peut être prévu par ses raisons mêmes et évalué pour ses raisons. Le plaisir de connaître une vérité, comme les lois de la télégraphie sans fil, et surtout le plaisir de découvrir une vérité, ne nous paraissent plus arft/fra/res comme le goût ou le dégoût du jus de citron (qui lui-même, d'ailleurs, ne nous semble arbitraire que par ignorance des raisons physiologiques).

laO MORALE DES IDÉES-FORCES

Une science rigoureuse ne peut donc pas mettre dans la même classe et sans distinction la jouissance d'Archimède découvrant son principe et celle du Romain qui mangeait une lamproie nourrie avec la chair de ses propres esclaves, ou (pour ne mêler ici rien de moral) la jouissance d'Archimède lui-même mangeant son brouet ou pulmentum. Bref, il y a une différence scientifiquement intelligible et intellectuellement saisissable entre un plaisir sensitif^ éprouvé sans quon sache pourquoi^ et un plaisir intellectuel^ éprouvé en sachant pourquoi^ ou encore un plaisir volitif^ éprouvé par conscience de notre acte propre, de notre effort propre réussissant à atteindre un but, de notre pensée réussissant à réaliser son propre objet. Dans le plaisir intellectuel et dans le plaisir volîtif, qui sont Aes joies et non plus de pures jouissances sensitives ou passives y nous trouvons à la fois cette chaleur et cette lumière dont nous avons parlé plus haut, je veux dire la réalité etTintelligibilité. Kant a considéré pêle-mêle les plaisirs et il s'en est tenu sur ce point à des notions vagues. La condamnation en bloc de toutes les jouissances et de toutes les joies, sous le prétexte qu'elles nous tombent arbitrairement des nues et ne peuvent être connues qu'après coup, est une doctrine unilatérale, superficielle, antiscientifique. La psychologie insuffisante de Kant a rejailli sur sa morale. La force de réalisation qui appartient aux idées d'objets selon leurs qualités objectives, contredit la morale de Yimpératif catégorique conçu comme seule source de qualification possible. On répondra : — Soit. Nous pouvons arriver à connaître certaines causes de nos plaisirs ; mais cette connaissance de leurs causes ne change rien à leur valeur La question AeXeur origine ne modifie ni \eur nature, m leur qualité, — Nous répondrons à notre tour que, tout au contraire, l'origine des plaisirs sert à déterminer leur qualité et leur valeur,en déterminant leurs éléments composants et leur nature essentielle. Un plaisir résultant d'idées fournies par la recherche d'une vérité impor-

LES ELEMENTS QUALITATIFS DU PLALSIR

ianto est composé autrement que le plaisir de déguster nu vin où se mêlent des essences subtiles ; ses causes entraînent ses éléments et sa gualilé, donc sa valeur, Kaul objecte : — « k lljomnie qui a besohi dargent pour ses dépenses, qu^imporle que for ait été extrait de la montagne ou du sable, pourvu que cet or soit partout accepté avec la même valeur? De niême,qu*importe rorigine du plaisir ? (1) n — On peut répliquer d'abord que, dans le cas de l'or, la montagne et le sable sont tout à fait extérieurs et élninc/ers à celui qui Tait usage de la monnaie; au contraire, s'il s'agit de nos joies, les origines sont en nous; le sable, la fange même sont parmi nos propres fficultés et tendances. Nous ne pouvons donc plus nous désintéresser de la riuestion de savoir si la fange est ou n'est pas en nous: Tappréeiation de ce fait est elle-même jo^îH/e intégrante de Vensemble d'aetes et d'étals qui constitue notre bonfieur : elle est un(^ idée-sentiment, une idée-force. — Brûlez dans une cheminée du liois vulgaii'C ou de précieux meubles sculptés, vous aurez finalement la même chaleur; de môme, répète Kant^peti importe d*oû vient le plaisir. — Cette nouvelle cumparaison nous semble encore renfermer un i^aralogisme, La sensation de chaleur n'est ntdlement modiliée par Tidée de sa propre origine, quoiqu'il puisse ejjcore s'y mêler des sentiments capables de changer Tctat général de la sensibilités si, par exempte, je me chauffe au moyen de bois vole, ou si un Néron se cbauflTi? au moyen de chrétiens enduits de poix. Mais, quand il s'agit de sentiments de plaisir épi'ouvés par un être intelligent» où c'est rélémeut intellectuel lui-même qui est lié à une joie» comment soutenir que ridée de Vobjel, origine du plaisir, est indifférente, alors qu'elle lait précisément partie des causes du plaisir, des idées-senliments devenant idées-forces? Kanl s'est encore ici contenté d'une analogie extérieure. La doctrine des idées-forces est nécessaire, conelu-

(Ij /?, pratique, Ir. Picavet. p. 12.

rons-nous, à la solution du problème qui nous occupe. D'une part, pour estimer la valeur du plaisir, on est obligé de faire appel à d'autres principes que le plaisir abstraitement et isolément considéré ; d'autre part, tous les systèmes qui admettent des valeurs et les déduisent d'une source plus haute, se trouvent obligés, pour les justifier complètement et les achever en quelque sorte, de faire intervenir, outre les autres éléments, le plaisir même, fût-ce celui de Tintelligence, sans lequel ne subsisterait que la relation du vrai et du faux, non celle du bon et du mauvais. La morale des idées-forces concilie le point de vue objectif et le point de vue subjectif, en introduisant comme forces impulsives des idées ayant des objets comparables entre eux et évaluables.

II. — Dans son premier ouvrage, la Morale anglaise contemporaine, Guyau, examinant la théorie de la qualité chez Stuart Mill, avait essayé de faire voir, conformément à la doctrine kantienne, que la qualité des plaisirs peut se ramener à de la quantité, La sensibilité d'un animal, disait-il, est moins délicate et moins vive que celle de Thomme ; V intensité de ses plaisirs sera donc moins grande. « L'intelligence de l'animal, tout entière enfermée dans l'instant présent, ne peut ni se rappeler, ni prévoir véritablement les plaisirs, qui deviennent une série de sensations agréables non reliées entre elles et n'ayant pour ainsi dire pas de vraie durée (i). » La remarque est fine. Toutefois, pour ce qui regarde Vintensité, on peut faire observer que ce caractère du plaisir croît souvent à mesure que le plaisir même est plus physiologiquement vital, plus matériel, plus grossier. Les sensations agréables les plus violentes n'appartiennent pas aux joies intellectuelles. Sous le rapport de la durée ou quantité protensive, les plaisirs dft l'être plus intelligent reprennent sans doute l'avantage, grâce k sa mémoire plus déve-

(1) Morale anglaise contemporaine, p. 232.

LES ÉLÉMENTS QUALITATIFS DU PLAISIR

loppée; toutefois, on peut bit^n admetlre que la bête elle-même» quand elle a englouti sa nourriture, a assez de mémoire pour se rappeler ce ([u*elle vieut de faire: tout le iongde son repas* elle ne perd nullement le souvenir du repas. Il semble donc bieo, quîiîid nous apprécions la qualité comparée des plaisirs de Tanimal et des plaisirs de l'homme, rpie nous faisons entrer en ligne de compte autre chose qu'un calcul inconscient d'inlensite ou de durée. C'est, du resle^ ce que Guyau devait admettre plus tard; mais, dans sa Morale arifflaise coniemporaine^ il sï^tait efforcé, en examinant celles des qualités qui ne sont pas réductibles à la quantité, de les ramener, comme Kant. à une appréciation de moralité. Il avait montré d'abord qu'une considération morale se mêle presque toujours, plus ou moins secrètement, à nos évaluations du plaisir. Un être intelligeni.p^v exemple^ n'est pas nécessairement un être moral ; mais, d'autre part, un être ininîelUgeni est nécessairement privé de moralilé. Par conséquent nous ne pouvons nous empêcher ûe pressenlir^ dans Finfelligence même, la moralité qui lui donnera son plus haut prix, u Vouloir être imbécile, vouloir être ignorant, c'est, d'une manière indirecte, porter une atteinte profonde à la moralité ; au contraire, vouloir acquérir plus d'intelligence, c'est vouloir acquérir plus de moyens d'être moral. » En ce sens, concluait Guyau, les partisans de Téthique idéaliste pourront alTirmer qull s'attaclie aux plaisirs de Pinleîligcuce un vif sentiment tVobligalion morale, u Je me sens oblij^é à monter tians t'échelle des êtres, je me sens obligé au progrès. Alors même qu'il me serait indifférent, à un autre point île vue, de restera nn degré de réchelle ou à un autre, de comprendre un peu plus ôu un peu moins, il ne saurait m'être inditlcrent d'être près ou loin de cet idéal moral placé au sonmiet de réchelle, dont chaque degré franchi par mon intelligence rapproche ma volonté. Descendre, ce serait déchoir moralement; tomber dans rimbécillité complète ou dans cette imbécillité partielle qu'on appelle l'igno-

rance, ce serait une faute ; se métamorphoser soimême en pourceau, ce serait un suicide (i). »

Ces observations sont hautes et vraies ; mais elles ne suffisent pas à démontrer qu'il n'y a point dans Tintelligence même une valeur intrinsèque dift*érente à la fois, au point de vue scientifique, de la quantité de plaisir et de la moralité. Bien plus, on peut demander aux idéalistes que Guyau met en scène comment ils conçoivent leur « idéal moral placé au sommet de l'échelle », leur exemplaire de perfection, ainsi que leur obligation de progrès. Qui dit idéal dit qualité autre que la pure obligation ; qui ait progrès dit aussi un certain développement qualitatif autre que l'impératif catégorique. La question reste donc toujours de savoir si, contrairement à la thèse du moralisme, Tintelligence, par elle-même et par ses effets (autres que les effets moraux), n'a pas une valeur qualitative différente de la quantité des plaisirs qu'elle procure, et si ces plaisirs mêmes ne proviennent pas précisément de la conscience que nous avons, dans Vintellection^ d'un agrandissement de notre être, d'un perfectionnement qualitatif de notre être s'identifiant de plus en plus à Vêtre.

Guyau, dans sa Morale anglaise contemporaine, s'était aussi demandé s'il est vrai que les plaisirs esthétiques puissent être dépouillés de tout caractère moral et si leur beauté même ne viendrait point d'un secret rapport à la moralité. L'existence du sentiment moral, dit-il, apparaît dans le contraste des plaisirs esthétiques et des plaisirs sensibles. « Supposez que je sois contraint de choisir entre la lecture de beaux vers et une partie de chasse ; je suis, par hypothèse, capable de sentir vivement la beauté des vers et capable aussi de goûter vivement le plaisir de la chasse. 11 est très possible, selon la remarque de Kant, que je préfère la partie de chasse : ce qui n'aurait pas lieu si, comme le

LES ELEMENTS QUALITATIFS DU PLAISIR

croit Stoart Mill, il y avait une qualité inhérente aux plaisirs supérieurs et qui les rendrait» non seulement pins estimables, mais aussi plus désirables^ Après avoir ainsi sacrifié le plaisir esiliélique, éprouverai-je simplement ce regret banal qtfon éprouve lorsque, forcé de choisir, on n'a pu prendre de deux choses qu'une? N eprouverai-je pas une sorte de regret mo/vi/ et comme un léger remords ? N'aurai-jc pas le sentiment d^avoir délaissé un plaisir vraiment moral et d'avoir enfreint» pour ainsi dire, un devoir esthétique (1)? »

11 est certain, dirons-nous pour notre part, qu'un élément moral vient toujours se mêler à nos plaisirs esthétiques ; cependant, ce serait un moralisme exagéré qu(^ de les réduire à des éléments mf^rnux unis à des éléments de quantité hédonistiqae, Guyau devait lui-même excellemment mi>ntrer, dans un ouvrage ultérieur, le rapport intime du sciitiment esthétique au sentiment de la vie et de sa croissance, noji seulement en intensité, mais en extension (2)* Il y a, selon nous, un rapport non moins intime du sentiment esthétique au sentiment intellectuel, je veux dire au plaisir que cause le développement de rintelligence saisissant plus de variété dans Tunité ou plus d^inité dans la variété, apercevant ainsi devant elle fa réalisation visible d'un idéal dans un individu.

Résumons et concluons. — Les comparatifs et les superlatifs n'ont pas tous nécessairement un sens liédonistique ni un sens moral. Il y a des comparatifs de ([uaidité, d'iiîtensjté, de qualité, de variété et d'unilé, de force et de puissance, de vie plus ou moins complexe ou plus ou moins simple, de développement et d'évolution irius ou moins avancée ou relardée. La science, la science pure, sans considérer le plaisir et sans con-

[%) Les Problèmes de lEsthéHque tonlemporuine. Cf. (Art au poînl de vue sociologique.

sidérer la moralité, peut donc comparer les êtres ou les qualités, comme elle compare les quantités. Elle peut aboutir non pas seulement à une classification, mais aussi à une hiérarchie, à une échelle dont les degrés vont par gradation, augmentation, renforcement, du moins au plus, quantitativement et qualitativement. C'est, comme nous l'avons vu, la hiérarchie des idéesforces. Nous ne nous en tenons pas, comme les intuitionnistes, à une sorte de sentiment vague du contenu des biens, ou, comme Kant, à une appréciation formelle par le moyen de Tuniversalisation ; nous ne nous en tenons pas, avec Guyau, à la formule très générale de la vie intense et expansive, ou, avec Nietzsche, à la formule encore plus générale du déploiement de puissance, Macht auslassen. La morale des idées-forces peut, par une méthode scientifique, évaluer les qualités, les quantités, les causes et les effets, d'abord au point de vue biologique, puis au point de vue psychologique, enfin au point de vue sociologique. De la réalité sort ainsi Tidéal, qui se retourne ensuite vers la réalité pour rélever à lui.

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