‹ Morale des idées-forcesChapitre 67 sur 136 · LE NORMAL · texte numérisé non relu

LE NORMAL

Une mesure essentiellement objective des « valeurs » et du progrès, c'est le normaL Guyau avait déjà montré l'importance du nor/na/ dans la science des mœurs; M. Durkheim, lui aussi, attache un grand prix à ridée de normalité. Selon nous, la grande question est de savoir en quoi consiste le normal et à quels caractères il se reconnaît. M. Durkheim répond que le moraliste doit simplement imiter le naturaliste. Aux yeux de ce dernier, un phénomène biologique « est normal pour une espèce déterminée quand il se produit dans la moyenne des individus de cette espèce ». Est pathologique, au contraire, « tout ce qui est en dehors de la moyenne, soit au-dessus, soit au-dessous» (1). Que fautil penser de cette méthode des moyennes? — Elle a quelque valeur comme pis aller dans certains cas. S'agit-t-il de la taille normale d'un homme de race

(1) De la Division du travail social, p. 33.

blanche dolicho-blonde, on comprend que le plus simple soit de prendre une moyenne des tailles en opérant sur de grands nombres ; la taille étant une question de mesure, quoi de plus logique que de lui appliquer une méthode de mensuration ? 11 n'en est pas de même, selon nous, de toutes les fonctions et qualités d un être vivant ; elles ne sont pas toutes appréciables uniquement d'après des moyennes. D'une manière générale, dès qu'on sort des considérations de pure quantité, pour pénétrer dans le domaine de la qualité, on passe de l'extrinsèque à l'intrinsèque ; les chiffres de moyennes n'expriment plus qu'une résultante extérieure et superficielle, qui n'enveloppe pas l'explication par raisons internes, à'il est normal à un homme d'avoir dans la poitrine un cœur, conformé de telle et telle manière, la vraie raison n'en est pas que la moyenne des hommes a un cœur et que ce cœur est ainsi fait. La constitution de cet organe dérive des nécessités de l'organisme entier, du déterminisme qui fait du cœur une condition de la circulation du sang, condition elle-même de la vie. Prendre des moyennes, ce n'est ni montrer des nécessités, ni donner des raisons suffisantes. Admettez, par impossible, qu'il naquît dans l'avenir un plus grand nombre de monstres que d'individus bien conformés, l'avantage numérique qu'auraient les monstres ferait-il que la monstruosité fût saine et vraiment normale?

Un exemple tiré des qualités esthétiques fera mieux comprendre ce que nous soutenons. Pour savoir comment doit être conformé un beau visage, une figure selon la norme de l'espèce, ce n'est pas sur des moyennes qu'il faut juger; en fait, ce n'est nullement ainsi que nous jugeons. Quand un visage de jeune fille réalise une harmonie de lignes, une proportion intrinsèque qui est rare, ce visage fût-il même d'une beauté unique^ nous ne le jugeons pas pour cela <^ pathologique », c'est un visage normal, quoique exceptionnel, parce qu'il est selon les lois dynamiques et statiques du développement de la face. Au moral, une intelligence très supé-

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