‹ Morale des idées-forcesChapitre 76 sur 136 · ÏRALE SCIENTIFIQUE DE LA PERFECTION · texte numérisé non relu

ÏRALE SCIENTIFIQUE DE LA PERFECTION

la raison. Mais faut-il admettre que nous construisions les idéaux uniquement d*après les règles morales formellesj en nous fondant sur une idée de devoii* comme forme de législation universelle ? — Non. Kant ne parle pas de ce procédé comme du seul possible pour déterminer des idéaux de perfection. Quand il décrit la façon dont nous construisons tidéal suprême de la raison pure ^ en ne prenant tjue le positif des réalités pour en exclure toutes les négations, il ne soutient nullement que le devoir soit le seul moyeu de concevoir un idéal divin, Dieu étant au-dessus du devoir, ni un idéal humain, encore moins un idéal de Fanimalité, qui, selon Kant, est au-dessous du devoir. D'oïl il suit que Kant reconnaît lui-même, en dehors de rktklonisme et du moralisme, une possibilité de penser des choses idéales^ bonnes dans leur ffenrcy relativement parfaites et qui, néanmoins, ne se niesu* rent pas uniquement à notre sensibilité, pas plus qu'à noire notion de rinipéralif catégorique. C'est pourtant là ce que Kant nie formellement dans sa Critique de la raison praiique^ où il soutient que nous ne pouvons déterminer un bien objectif quelconque, un bien antérieur à la moralité, sans le réduire tout entier à des considérations de plaisir, Comment concilier cette affirmation avec le chapitre de la liaison pure sur Tidéal de la perfection ? Après avoir montré lui-même dans la fiai.^on pare qu'il y a des valeurs intelligibles, Kant prétend, dans la liaison pratique qu'il n'y af[oe des valeurs hédonistiques ou des valeurs impéralives, 11 faudrait pourtant s'entendre. De même, dans les Fondemenls de la métaphysique des mœurs, Kant parle bien d' « humanité lin en soi j) de « règne des fins », etc- ; et il semble, au premier abord, qu'il s'appuie alors, comme dans la Haison pare^ sur des idéaux de perfection* Cependant, examinez lu chose de plus près, vous verrez que «< l'homme lin en soi » de la Métaphijsiqtie des mœurs n'est plus que la raison pratique identique à la liberté, c est-à-dire la causalité de la raison déterminant des lois univer-

selles. La notion de perfection idéale et bonne en soi n'intervient plus ace moraent. C'est parce que, dans ses traités de morale, Kant veut nous mettre au défi de déterminer quoique ce soit sur la supériorité ouTinfériorité des choses et êtres, sans nous référer soit à notre sentiment de plaisir, soit à Tidée du devoir. Il oublie ce qu'il avait lui-même déduit tout au long: 1** les règles qui, sous forme d'idées de la raison, permettent de distinguer des « degrés et défauts » comme qualités positives et négatives, sans appel au plaisir et sans appel à la morale; 2** les prototypes qui, sous le nom d'idéaux de la raison (non pas de la sensibilité), sont construits d'après ces règles. Que nous ne puissions démontrer la réalité objective ni des idées de la raison, ni des idéaux de la raison, de ce que Platon appelait les IiSt) ou types de perfection, cela ne nous empêche nullement de les concevoir et de les vouloir. Bien plus, selon Kant comme selon Platon, nous ne pouvons pas ne pas les concevoir, car les idées seules fournissent à la raison sa satisfaction finale, en ramenant tout à des unilés et en ramenant les unités à une unité suprême, inconditionnelle. Cette unité clôt seule idéalement la poursuite indéfinie des conditions et fournit un point d'arrêt idéal en dehors de la série infinie des phénomènes. Nous demanderons donc de nouveau aux partisans de Kant de nous expliquer comment un idéal de perfection déclaré d'abord nécessaire pour la raison, indépendamment de Thédonismc et du moralisme, est rejeté ensuite par Kant comme impossible à concevoir sans le secours du plaisir ou du devoir. — L'homme, nous a dit la Raison pure, ne peut pas ne pas concevoir et déterminer problématiquement un bien en soi, en prenant le positif des qualités et en rejetant le négatif, selon des règles rationnelles. ^— Il n'y a pas, dit maintenant la Raison pratique, de bien en soi concevable et déterminable avant le bien moral, car il ne serait déterminable que par le plaisir. Comment concilier? Dans la Raison pure, Kant platonisait

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et péripalétisait; dans [^Raison pratique^ nous n'avons plus la moindre possibilité de mesurer les valeurs en dehors du sensible ou de rinexplicable Tu dois^ prononcé par la Raison purenieni formelle, excluant tout bien concevable en dehors du pur agréable ou du pur obligatoire. On ne soutiendra pas que Kant ait tiré la question au clair; les kantiens devraient bien, eux, faire ce qull n'a pas fait. De même encore, dans la Critique de la Raison pratique , Rant nous affirme que le devoir serait perdu s'il se déduisait, paj'ce qu*il se dédiiiniit uniquement du plaisir ; mnis nous venons devoir que, dans \h liaison pure, ÎJavail reconiui lui-même un édiltce d'idées et idéaux iii} la raison qui permet précisément de déduire le devoir, ou (]ueU]ue chose d'analogue, ou quelque chose de supérieur. Ce point est encore, semble-t-il, un de ceux où la Raison pratique se retourne contre la Raison pure. Les points de ce genre, quoi qu'on dise, sont assez nombreux. Après avoir déclaré impossible tout (^ usage >i de la Raison pure, est-coque Kant se prive, dans la Raison pratique, de rétidilir au nom du devoir une foule de spéculations qu'il avait prétendues absolument impossibles? Dans la question quL nous occupe, inversement, ne voyons-nous pas Rantrenrerser, au profit du devoir, des spéculations sur le parfait et ses deqrés (pli lui avaient cependant semblé possibles, quand il ne considérait que la Raison pure ? A vrai dire, il y a qoelque mythologie dans ces deux Raisons qui tantôt se battent et tantôt font la paix. Le point central de tous ces mythes, c'est la supposition primitive d'une <' forme '^ qui ne serait que lorme, d'une matière qui ne serait que matière. Triomphe de la scotastique. Un bien purement formel, qui n'aurait d'autre caractère que l'universalité et serait cependant le bien moral, — comprenne qui pourra. Une matière sans aucune forme, un bien matériel tpji se ramènerait tout entier à je nesais quoi d'indétinissabte et d'indëterminabh? en dehors de la jouissance sensible, elle-même inexplicable, -- comprenne encore qui pourra. Tout h

système de Kant, aussi bien théorique que pratique, repose pourtant sur cette distinction de la forme et de la matière, de la forme a priori et de la matière a posteriori : nous sommes en plein dans les entités.

Concluons qu'il faut rectifier à la fois Platon et Kant par le point de vue supérieur des idées-forces. Si on reste dans la spéculation, les idéaux platoniciens demeurent sans doute de tous points problématiques; mais, si on arrive à la nécessité pratique de vouloir, ces idéaux deviennent des objets possibles et désirables de la volonté ; ils constituent des idées-forces, ayant une valeur scientifique et non ontologique. Bien plus, l'idéal suprême apparaît comme suprême objet d'une volonté qui ne serait pas uniquement réduite à chercher la jouissance sensible ou à satisfaire les besoins matériels de la vie. Dès lors, on comprend que le meilleur nous apparaisse d'abord comme une idée-force persua^ sive, puis, par simple conséquence, comme devant être et comme secondairement impératif (l).

(1) Voir plus loin, livre troisième.

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