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CHAPITRE V

IDEE-FORCE DU MONDE INFINI

I. Conception de ritnmensité ; son effet moral. — II. Conception de la vie universelle ; son effet moral.

CONCEPTION DE l'iMMENSITÉ ; SON EFFET MORAL

L'idée-force directrice de la morale objective est celle de l'univers, tel que nous concevons qu'il es/, qu'il devrait être et qu'il devra être pour Tintelligence qui l'embrasserait d'une vue aussi complète que possible. Cette intelligence est celle que, par pure hypothèse, nous attribuerions à un esprit qui serait capable de saisir le tout. Évidemment, nous ne pouvons ici que projeter dans Tinfini notre intelligence supposée sans ses limites, projection qui donne lieu à des objections théoriques de toutes sortes. Mais, l'omniscience fût-elle impossible absolument parlant, il y a néanmoins un état idéal de connaissance qui s'en rapproche ; en passant à la limite, on peut donc imaginer une vue adéquate de l'univers. Par là, Thomme conçoit un monde idéal et intelligible, c'est-à-dire le réel qui doit être un jour et sera un jour, parce qu'il est seul rationnel. Cette idée suprême de la pensée ne peut pas ne pas se traduire dans l'activité de l'être pensant. Quelle action exercera donc Tidée-force du monde infini, sous ses divers aspects ?

Tout d'abord, elle apparaît corame idée de rétendue infinie et de la durée infinie. En morale, Tinfluence qu'on doit attribuer à ces deux notions, c'est de servir à la conception scientifique et pratique de V universel. Elles nous arrachent en partie à nous-mêmes et nous obligent à nous dépasser ; efies sont les formes les plus larges de Vobjel qui n'est pas nous, qui du moins n'est pas nous seuls. Elles constituent donc déjà une délivrance du moi individuel, borné à tel point de Tespace ou du temps et qui, à vrai dire, est le corps. Elles commencent à éveiller non pas seulement le « tourment de l'infini », mais aussi Tattraitde l'infini :

L'absolu, réternel ; rien après, rien avant.

Hors de cet horizon, 1 esprit n'est pas vivant (1).

Nous voudrions, en quelque manière, remplir Timmensité et Téternitc. Nous croyons d ailleurs les remplir par ce qu'il y a de plus intime en nous, et de là vient le mot de Spinoza : — Nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éternels. Du moins l'idéeforce de Téternité nous fait-elle, en tant que nous la concevons, vivre dans Téternité. Et Spinoza eût pu ajouter: — Nous sentons, nous éprouvons qu'il y a en nous une certaine immensité. Nous pouvons participer à l'immense et à 1 éternel non seulement par Texistence et la pensée, mais par l'action, en prenant pour but un bien conçu comme nous dépassant de l'infini, projeté idéalement dans la pérennité du temps et dans l'immensité de l'espace. Nous agissons alors intentionnellement en vue du tout, nous voulons universellement ; d'où il est permis d'induire que, d'une certaine manière, nous vivons universellement ou, si vous préférez, que nous vivons la vie universelle.

Ce qui est incontestable, c'est qu'un être concevant l'infinité du monde acquiert, par cela même, la cons-

(1) Victor Hugo.

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cience d'une dignité et d'une valeur supérieures; il ne peut plus ui se confondre ni confondre ses semblables avec rorganisme où sa vie est emprisonnée, avec le point du temps et de Tespaee qifil occupe. En concevant ce point, il le déborde par la pen-

|.sée. Aussi, dans leducalion morale, ne saurait-il être indifférent rrélever les esprits à In contemplation de l'inlini sous les formes de rimmensité et de réternité, Deseartes a indiqué, dans ses Lettres, le rôle de Tidée du ruoude sans bornes. \ ses yeux, cette idée renverse la linalilé géocenlri(|ite et aulhroi>ocenlrique de raueieniie ontologie : riiomnie redevient pour la science une partie intiuiment peOte, au (joint de vue corporel, d'un tout infiniment grand. <resL coque, après Descartes, vit

|si bien Pascal: dans le roseau pensant, il releva d'autant plus Tesprit concevant le tout que te corps est plus facile à engloutir sous funivers qui l'écrase. Kant disait de Tastrononiie, en un sens qui rappelle à la fois Descartes et Pascal: « elle anéantit mon importance » ; mais Kant aurait pu ajouter : elle relève mon imporiance au point de vue de la pensée et de Taction. Un être capable de calculer |)ar la science la marcbe du soleil, capable de dire à Tétoile: « Dans

Icent mille ans tu seras ici ^% un tel être ne peut juger sa valeur propre, en tant que pensant et voulant, comme réduite à celle du bieuf ou du cheval. D y a encore là un principe d'évaluation scientitique et philosophique, qui ne se réduit point à im simple calcul de plaisir et d'intérêt* Se figure-t-ou un Kepler ou un Laplace comme éqnkmlenl à un cii'on ? Sans doute nous retrouvons encore, dans celte mesure même de la valeur intellcctueliCt

\m\ élément sensible : la joie que cause la pensée d'une intelligence embrassant l'infini et, au sein de rinfini, le mouvement des sphères; mais, eu éprouvant celte joie contemplative qui est celle du savant, cette joied'élreà la fois annihilé corporellement par funivers et ca[)able d'annihiler intellectuellement Funivers, nous classons une telle joie, à cause de son objet, inliniment au-dessus

du plaisir de respirer l'odeur d'une rose ou de savourer une orange. Et cette classification a bien un fondement scientifique, s'il est vrai que, au point de vue même de la science, ce qui se rapporte à l'univers est plus que ce qui se rapporte à un fruit ou à une fleur odorante. Elle a aussi un fondement esthétique, s'il est vrai que le sentiment de l'infinité du tout et de l'universalité de ses lois éveille en nous le sens du sublime, par lequel nous sommes tout ensemble rabaissés à Tinfiniment petit et rehaussés jusqu'à l'infiniment grand. Enfin ce sentiment scientifique et esthétique est propre à éveiller le sentiment moral, effet d'une idée-force qui nous excite à vouloir plus que nous-mêmes^ puisque nous pensons plus que nous-mêmes. La conception de l'infinité, qui rompt le cercle de notre milieu humain et nous met en rapport avec le milieu universel, nous transporte sur un plan supérieur, sur un sommet. Nous sommes obligés de nous adapter pratiquement à l'atmosphère des hauteurs : notre horizon intellectuel n'étant plus borné, nous ne pouvons plus borner notre volonté: le plaisir que l'explorateur éprouve sur une cime vierge ressemble-t-il à celui de la taupe en son trou noir ?

Mais le point de vue de l'infini purement astronomique ou physique demeure encore trop abstrait. Le monde nous apparaît comme vivant : nous nous élevons à ridée de la vie universelle, A l'immense « machine du monde » que nous représentait la mécanique céleste ou terrestre, nous substituons le mouvant organisme que font concevoir les sciences de la vie. Par là, ridée scientifique de finalité interne et immanente prend une plus haute importance en notre pensée : nous nous voyons membre d'un grand corps animé dont la vie dépasse à l'infini la nôtre dans le temps et dans l'espace. La société humaine n'apparaît elle-même à la science et à la philosophie que comme un système particulier d'organes dans ce grand tout vivant. Alors se pose le point d'interrogation devant lequel la pensée philosophique reste anxieuse : — Que poursuit la vie ?

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Pourquoi s'agite-t-elle? Pourquoi s'interrompt-elle dans la mort ? Jusqu'à quel point et sous quelles formes • recommence-t-elle ailleurs ? L'organisme universel at-il un sens et un but? Ce que nous voyons, ce que nous connaissons, ce que nous concevons est-il vraiment le tout de l'être, ou ne serait-ce point encore une simple partie de Texislence, une parcelle du vrai Tout? La considération de la vie, en nous et au dehors de nous, nous amène ainsi devant des problèmes qui ne sont plus seulement biologiques, mais psychologiques et philosophiques. Nous sommes enlevés à la vie purement « matérielle », à ce que les moralistes nomment la vie des sens : un être qui se pose des questions sur la signification du Tout peut-il agir avec la même insouciance enfantine, avec le même culte de son pauvre moi, avec le même égoïsme instinctif que l'animal muré dans le besoin présent ?

La science de la nature et de la vie, reposant sur ridée de loi et de réciprocité des lois, aboutit nécessairement à la conception d'un cosmos^ qui est à la fois le postulat et le but final de ses recherches. Les savants contemporains de TAnglelerre ont appelé « émotion cosmique » le sentiment que nous fait éprouver la nature considérée comme ordre infini. L'émotion cosmique est l'admiration du monde entier présent à chacune de ses parties. On peut distinguer deux sortes d'émotion cosmique : celle qui se rapporte au grand monde où, selon la science, nous sommes engloutis, et celle qui se rapporte au petit monde de notre conscience, qui a aussi son infinité :

Toute rimmensité, sombre, bleue, étoiiée Traverse l'humble fleur du penseur contemplée (1).

Nos émotions relatives au grand ou au petit univers s'accompagnent d'impulsions analogues à elles-mêmes,

(1) Victor Hugo.

qu'on pourrait également appeler cosmiques. Quand nous pensons Tordre infini, nous éprouvons ce qu'éprouve le musicien qui fait sa partie dans un orchestre : il ne peut entendre Tharmonie qui l'englobe sans être entraîné à jouer lui-même avec plus de force et de subordination à l'ensemble. Pour le savant comme pour le philosophe, l'univers est un orchestre où notre voix se mêle à des milliers d'autres voix : toute représentation vive que nous nous faisons de l'harmonie générale, du rythme qui entraîne le grand monde visible et le petit monde invisible, toute émotion associée à cette représentation de l'immensité autour de nous et en nous, suscite nue propension à agir dans le sens même où semble se mouvoir le cosmos, elle suscite aussi une force corrélative : nous sommes soulevés, nous sommes entraînés par le concert universel. C'est cette impulsion à agir dans le sens de l'univers et de ses lois, c'est cette idée-force qui apparaît à notre conscience sous la forme d'une loi sublime de l'intelligence, quoique ne contraignant pas la volonté individuelle, c'est-à-dire d'une obligation. Scientifiquement considérée, l'obligation morale est à la fois humaine et cosmique.

Bien plus, elle peut apparaître à beaucoup d'esprits comme dépassant le monde actuellement ou virtuellement visible, comme exprimant un ordre de choses plus fondamental que tout le reste, l'ordre de l'être véritable par delà les humaines apparences. L'émotion devient alors philosophique. L'idée même d'une existence qui, par hypothèse, serait supérieure aux phéno mènes mobiles du temps et de l'espace, l'idée d'une « vie éternelle », c'est-à-dire divine, est une conception métaphysique et religieuse qui a toujours exercé sur l'humanité un attrait analogue à celui du ciel sans fin ou de l'océan sans bornes. Quelque incertaine pour la science positive que puisse être une vie éternelle, comme elle est l'idéale continuation de notre être au delà ou plutôt au-dessus de tous les temps, elle ne peut

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manquer d'intéresser notre amour profond de l'être. Le sentiment d'éternité vient ainsi se mêler à celui d'universalité.

La philosophie des idées-forces doit donc admettre une morale cosmologique, qui est parallèle à la morale psychologique. La théorie même de l'évolution aboutit à cette morale, vers laquelle, sans s'en douter, convergent toutes les sciences de la nature et de l'homme. La cosmologie donne un contenu objectif et scientifique à la forme abstraite d'universel, que Kant considérait comme loi de la pensée et de l'action. Toutefois, ce contenu est trop illimité pour devenir à lui seul une « règle », d'autant plus que nous ne pouvons pas, nous autres hommes, agir directement sur l'ensemble du monde sans bornes. L'homme doit donc toujours descendre à la considération des objets finis et de leur valeur relative. Seulement, cette relativité des choses particulières n'acquiert à ses yeux tout son prix que dans Tidée de Xinfini, L'homme aspire à être aussi complètement que possible un être humain; or, à un tel être non seulement « rien de ce qui est humain », mais rien de ce qui esl n'est étranger ; il en résulte que l'idée de l'homme complet enveloppe celle même de l'univers.

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