EXPLICATION DE L INTKRKT PRIS A L UNIVERSEL
des sujets et objets qu'elle règle. Par elle-même, elle n'a pas plus de valeur morale que Tarithmétique qui compte des choses ; ces choses sont-elles des maux, le bon compte que l'on en fait n'eu change pas la nature et la rend plus visible ; sont-elles des biens, ce n'est pas Taction de les compter qui les constitue bons. La généralisation ne modifie pas ce qu'on généralise, pas plus que la <litférenciation ne modifie ce qu on différencie. La possibihté même d'universaliser ne confère à l'objet, par elle seule, que la qualité d'objet universalisablo: il reste toujours à montrer que ce qui est ainsi universalisable est une fin bonne, dont Tuniversalité n'est universellement bonne que parce qu'elle est Tuniversalité d'un bien,
A y regarder de plus près, l'universalité morale n'a d'intérêt que comme expression ù' autrui et de /o«s,que par son intérieur en quelque sorte altruiste, qui, en dernière analyse, est notre moi projeté dans les autres, notre conscience indéfiniment multipliée au sein de la société. Examinez bien ce qui vous arrête devant une méchante action, et vous verrez que ce n'est jamais la seule /^orme; c'est toujours la considération d'un tort positif, d'un mal déterminable fait à quelqu'un. Universalisé par la pensée, ce mal accroît pour ainsi dire son fond et sa forme de toute l'infinité de l'universel, mais sans cesser d'impliquer des sujets vivants et même sentants. Le jour où toute vie, toute activité et toute sensibilité disparaîtraient de l'univers, quel([ue universel que (ùt encore ce qui resterait, — s'il restait quelque chose en ce grand trou — , nous y demeurerions indifférents, ou nous n'y prendrions qu'un intérêt logique et métaphysique, comme celui que nous inspire Tuniversalité de l'espace et du temps (1).
En fait, la forme est déjà elle-même un contenu
(1) Si l'universalisation des maximes est insuffisante, à elle seule, pour proposer une fin et donner le branle à la volonté, ce n'est pas à dire qu'on doive méconnaître la valeur et la nécessité de cette universalisation, une fois la fin donnée et le bien déterminé, pour
OU, si Ton veut, un contenant universel, puisqu'elle exprime, <rune part, la réalité de Tétre universel eu voie de développement, d'autre part Tidéal de la conscience universelle comme terme de ce développement. Dès lors, rintérét dernier qui lui appartient est celui qui s'attache non seulement à riiumanité entière, mais encore à l'univers et à son unité, soit actuelle, soit possible. Cet intérêt, aux yeux de la science, est naturel^ puis(iue le système dont nous sommes solidaires doit naturellement produire en nous, dès qu'il est conçu par notre intelligence, une tendance qui correspond au tout et non plus seulement à nous seuls. En même temps, aux yeux de la science, cet intérêt est morale puisqu'il est le plus haut qu'un être intelligent puisse concevoir, sentir et préférer volontairement. A qui aime tous les hommes dans l'humanité, tous les êtres dans l'être, que voulez-vous demander de plus ? Vous avez ici coïncidence de la Torme et du contenu. Une pensée capable de concevoir l'univers et, en particulier, l'universalité des consciences, dont l'humanité nous offre une première réalisation, ne pourra jamais demeurer absolument indifférente à cette idée ; il se produira toujours un sentiment et une inclination de la volonté dans le même sens. Cette inclination pourra être contrariée par Tégoïsme ; mais, là où Tégoïsme sera supprimé ou réprimé, elle reparaîtra toujours, comme un objet léger qu'on cesse de maintenir sous l'eau remonte à la surface.
régler l'usage de ce bien et discipliner les moyens en vue de la fin. C'est le formalisme théorique de Kant ([ui est inadmissible ; ce n'est pas la règle pratique de l'universalisation.
EXPLICATION DE l'iNTÉRÊT PRIS A l'uNIVERSEL 185
INTÉRÊT ARCHITECTONIQLE ET SPÉCULATIF DE l'iNTELLIGENCE
Dans le sentiment moral, outre les éléments qui précèdent et qui constituent Tintérêt pratique, il faut encore faire une part à l'intérêt spéculatif de 'a raison, qui ne contribue pas peu à expliquer faction de Tidée sur la sensibilité et la volonté. On sait que Kant a non seulement distingué, mais séparé l'intérêt spéculatif de Tintérôt pratique, il nie obstinément, par exemple, qu'il y ait un intérêt spéculatif à admettre, comme fondement de la [)0ssibilité de Tidéal, une réalité supérieure à ce monde visible qu'on nomme la nature; il prétend qu'il n'y a là qu'un intérêt tout pratique et moral (1). C'est ce que nous ne saurions concéder. La science de la nature, pour se constituer et se développer comme connaissance positive des phénomènes sensibles et de leurs lois, n'a sans doute aucun besoin de faire intervenir en son propre sein une « réalité intelligible » ; mais Kant n'a-t-il pas montré le caractère limité et insuffisant de toute science phénoménale du monde, non seulement au point de vue pratique et moral, mais encore au point de vue intellectuel et philosophique ? Dès lors, étant donnée notre constitution avec ses lois, peut-être avec ses illusions essentielles, il y a un intérêt spéculatif à concevoir, soit comme possible, soit comme réelle, une condition inconditionnelle de la série des conditions phénoménales. Kant lui-même admet des « choses en soi » ; pourquoi ? D'ailleurs, dans sa Critique de la Raison pure (2), il reconnaît que la raison a un intérêt architectonique qui l'engage à faire de toutes ses connaissances un système et, pour cela, à les unifier au moyen de f idée d'inconditionnel ; or un tel intérêt est
(1) Raison pure^ tr. Barni, p. 82.
(2) Tr. Barni, p. 86.
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manifestoment spàcnlttlif et de nature philosophique. Malgré cela, Rant soutient ensuite que la raison, sans un miévi'i pratique et moral, sans la considération de IV/ciion, serait réduite à un état d'oscillation perpétuelle ; ^lle ne verrait aucun motif et n'aurait aucun mobile pour admettre Tunité fondamentale plutôt que la pluralité de rétro, la liberté plutôt que la nécessité, l'absolu plutôt que Tuniverselle relativité, la nécessité plutôt que la contingence, etc. Que devient alors rintcrét archilectonique précédemment admis?
Un des plus intimes fondements de la moralité, selon nous, c'est i)récisémont cette disposition scientifique et philosoi)hique qui caractérise Thomme: sens de Tunité, aspiration à la synthèse totale, réduction de toutes les formes et de tous les êtres à un centre plus ou moins précis, soit force primordiale, soit volonté primitive, soit pensée universelle. On ajustement cité comme preuve de notre instinct philosophique la formation du langage : hiérarchie des mots représentant la hiérarchie des idées qui s'enveloppent, catégories intellectuelles et même « catégories verbales », qui impliquent, elles aussi, la tendance à l'unité. C'est Tarchitectonique de Tintelligence. Dans la société comme en soi-même, l'homme conçoit et veut l'unité : son sens philosophique est choqué par toute conduite qui tend à la dissolution et à la ruine de Tensemble, à la réalisation du desordre, de la multiplicité sans loi et sans règle. Cet intérêt architectonique de la raison, quand il s'applique au monde des qualités, des biens, des valeurs, la pousse à la conception d'un idéal de perfection suprême, idéal qui, parmi ses caractères, contient l'universalité. Comment ne prendrions-nous aucun intérêt à ce type exemplaire d'existence universelle et de consei(Mice universelle ?11 est impossible de ne |)as vouloir exister et vivre universellement, au moins par la pensée, de ne pas commencer en soit par la pensée même une vie universelle ; or, nous avons vu que cette vie commencéi^ par l'intelligence tend, sous la loi des idées-forces.