LE DEVOIR NE PEUT-IL SE DEDUIRE. — RAPPORTS ENTRE VOULOIR ET DEVOIR
Après avoir vu comment rintérùt pris à la forme de Tuniversel dérive naturellement de Tintérét pris à son contenu, nous devons rechercher jusqu'à quel point la philosophie des idées-forces en peut déduire le « devoir », soit sous forme impérative, soit sous forme persuasive.
Selon nous, s'il y a réellement un devoir, il n'est pas arbitraire, il n'est pas une création de la fantaisie individuelle, comme le soutient Nietzsche; il n'est pas une pure résultante de Teffet accumulé des expériences ancestrales, comme le prétendent Darwin et Spencer; mais il n'est pas non plus primitif en tant que devoir, comme l'admettent les Kantiens; il faut donc, en dépit de Kant et de Fichte, le « déduire ».
Déjà, dans la Liberté et le Déterminisme, nous Slwous^ proposé une déduction analytique do l'idée-force du devoir : « Le bien doit être, cela veut dire, au fond, il est souverainement bon (jue le souverain bien soit; si doncle bien peut être par nous, il est souverainement bon (ju'il soit par nous. »
En réalité, le bien est un idéal suprême que nous concevons, et nous le concevons comme objet final de volonté et d'activité, en même temps que d'intelligence. On vient d(* voir (jue le suprême rationnel, h\ec son universalité, n'est encore ([ue la forme du suprême intelligible : dans son contenu, il a[)pclle le suprême aimable, qui seul satisfait notre volonté et aussi, indivisiblement, notre intelligence ; c'est pourquoi nous disons qu'il doil être et que nous devons le réaliser.
Non seulement on peut ainsi déduire le devoir descaractères de l'idéal, mais on peut aussi le rattacher à ceux du réel et du vrai. 11 y a, selon la doctrine des idéesforces, une profonde unité de la morale avec la philosophie première, qui étudie la réalité ultime, comme avec la logique, qui étudie la vérité. Dès lors, il faut se dcmand(M* si le doit être n'est pas réductible à quelque forme de Vêtre, s'il n'a pas son dernier fondement dans (|uelque uérité elle-même inhérente à la réalité. En d'autres termes, la nécessité morale doit reposer sur (pielque nécessité à la fois intellectuelle et réelle ; sans quoi, le devoir constituerait une sorte de monde à part, suspendu dajis l'éther, attendant pour ainsi dire la vérité ou, tout au moins, la réalité dont il a besoin. D'autre i)art, une conception totale et vraie delà réalité doit envelopper en elle-niéme le doit rattaché à lest. Le seul moyen de réconcilier ainsi les divers termes, c'est, ainsi que nous l'avons fait, do concevoir le doit comme une idée-force, la plus haute de toutes, mais dont la vérité est fondée elle-même sur la réalité la plus radicale à nous coîume, le vouloir, avec la conscience ([ui en est inséparable. En se réfléchissant sur lui-même, notre
IMPÉRATIF CATÉGORIQUE OU SUPRÊME PERSUASIF ]9î
vouloir arrive à concevoir aussi l'ensemble des autres volontés et l'univers idéal qu'elles peuvent former par leur union. Je dois signifie, au fond : je veux Tunivers idéal que je pense ; je le veux sans condition et sans restriction tant que je le considère en soi, parce qu'il est la suprême satisfaction et de ma volonté intelligente et de toute volonté intelligente. Le devoir est donc un vouloir qui se pose, s'affirme et se conçoit comme vrai, intelligible, rationnel autant que réel.
Si rien ne contrariait ce vouloir, qui est la bonne volonté radicale, il se réaliserait de lui-même en se concevant ; l'idée-force suprême serait action indéfectible. Mais la réalisation du vouloir impliqué dans Tidée de devoir est soumise à des obstacles et exige un effort. C'est cette nécessité d'un effort qui change le je veux en je dois. Je veux rencontre au dehors de nous et au dedans même de nous des puissances opposées qui semblent dire, elles : Je ne veux pas. L'idée de devoir est une relation de la votante intelligente à ses limites, (|ui, pour le philosophe, se ramènent à d'autres volontés. Le devoir est donc une opposition de volontés.
Non seulement ye dois nous parait signifier je veux, mais il signifie encore : je veux devoir, j accepte de devoir, parce que cela est plus conforme à l'idéal suprême de ma volonté, démon intelligence, de ma sensibilité, de tout mon être, idéal qui est aussi celui de tous les autres êtres. La conception de cet idéal devient d'abord, sous forme impersonnelle, celle de ce qu'il faut faire, puis celle de ce que nous devons faire personnellement; aussi a-t-elle fini par acquérir, dans la consciçnce humaine, l'apparence d'une loi impérative. Devant la volonté de l'universel placez des volontés contraires, des forces faisant obstacle (et il y en aura toujours), faites-la se heurter, en nous et hors de nous, à i'égoïsme né du besoin ; c'est alors qu'elle prendra cet aspect impératif. Elle déploiera une sorte de force impulsive ou répressive qui, au point de vue psycho-
logique, sera Tanalogue d'un commandement. L'impératif est cette force inhérente à l'idée la plus haute que nous puissions concevoir, idée impérieuse par rapport aux idées inférieures et qui pourtant, en ellemême, est une idée de libération^ non de sujétion.