LE PERSUASIF SUPRÊME
La morale la plus élevée n'est pas celle de Tobligation proprement dite, de la légalité, qui conserve encore je ne sais quoi de physique : elle est la morale de la liberté. La suprême expression du bien n'a pas lieu en termes de loi. La morale des idées-forces relègue au second rang Tidée d'obligation ; elle ne la considère, nous venons de le montrer, que comme une expression symbolique du vouloir le plus rationnel rencontrant dans la réalité des volontés ou forces contraires.
C'est pourquoi, au-dessus des impératifs, il faut placer ce que, depuis longtemps, nous avons appelé le persuasif suprême, expression plus exacte du rapport entre le bien idéal et la volonté. N'entendez point par là une sorte de persuasion arbitraire et comme contingente, semblable à faltrait que peut produire tel goût particulier ou telle tendance spéciale. La persuasion attachée à la suprématie de Tidée du bien est installée au cœur même de Têtre conscient. Nous ne pouvons pas ne pas être attirés par le bien universel, dès que son idée n'est plus contrariée en nous par les idées égoïstes Venues des besoins de la vie. Il y a là, en quelque sorte, un charme souverain, et c'est nous-mêmes, dans ce que nous avons d'universel, nous-mêmes en tant qu'unis au tout, qui nous per-
suadons (1). En un n)ot, le persuasif suprême est infaillible comme motif, non en vertu d'une nécessité de contrainte, mais en verlu même de la disparition progressive des nécessitais et contraintes. Ce que nous devons, encore une fois, c'est ce que nous voulons déjà au fond même de notre être et de notre conscience, par cela même que nous avons en nous un vouloir qui va à Vuniversel comme notre pensée, non pas seulement un vouloir concentré dans le moi égoïste. Ce qii'on est convenu d'appeler devoir est Texpression de ce vouloir intellectuel qui se pose en face du vouloir-vivre sensible. La crainte de la pénalité sociale, la crainte de Topinion publique ne fondent que des impératifs de contrainte ; la satisfaction directe attachée à Yaction morale cl surtout fattrait exercé par la contemplation de ïidéal moral, voilà le persuasif de la liberté.
Nous avons depuis longtemps admis, avant Guyau, que, sous sa forme supérieure et chez les esprits élevés, la moralité cessera d oiVrir le caractère proprement obligatoire (2). Sera-ce donc là ce que Guyau a appelé un « équivalent » de l'obligation ? — Comme le plus est l'équivalent du moins, La volonté de Tidéal universel est plus et mieux qu'une loi impérative ; elle est déjà la moralité commencée, tendant à envahir tout notre être par la vertu des idées-forces; elle est le point de coïncidence du vouloir et du devoir. Ce point de coïncidence, nous l'avons reconnu au fond même de l'acte par lequel l'homme prend conscience du moi dans son rapport aux autres et au tout. L'a conscience immanente, (\\\\ nous pose individuellement et nous unit à tous les autres, s'élève au-dessus de la société humaine, qu'elle déborde, au-dessus de l'univers, qu'elle corrige. C'est ce fait de la pensée personnelle concevant par la réflexion sur
(!) Nous ne parlons pas encore de la persuasion qui aboutit à l'acle, mais de celle (jui nous lait simplement juger et sentir que l'idée du bien universel est vraiment suprême.
(2, \'()ir la IJberlé et le Délerminisme.
soi ridéal universel, c'est ce fait qui, selon nous, explique le « devoir » : Thomme s'impos3 spontanément, par auto-porsuasion, de réaliser dans sa conscience individuelle, dans la conscience sociale, dans lo monde entier, autant qu'il est en lui, un ordre idéal qui soit universel comme la pensée. Et cet ordre idéal n'est pas simplement de nature intellectuelle, il est de nature sensitive et volitive : il est un idéal de bien volontaire, de beau volontaire, de bonheur se produisant lui-même par l'effort de chacun et de tous. Comment ne serait-il pas persuasif, puisqu'il répond à notre plus haute volonté ?