RAPPORTS ENTRE POUVOIR ET DEVOIR
Nous sommes arrivés au plus intime de ce que Ton appelle la moralité, et nous ne devons pas craindre d'insister sur ce point fondamental. Outre la coïncidence (jue nous venons d'admettre entre le vouloir de Tidéal universel et le devoir, nous devons maintenant reconnaître une coïncidence non moins {)rofonde entre le pouvoir et le devoir. Mais c'est sur la nature de ce pouvoir qu'il faut s'entendre. Il apparaît d'abord comme restrictif. L'action réprimante que l'idée morale exerce sur les mobiles sensibles est, d'après ce qui précède, une résistance opposée à ces mobiles par notre conscience du moi, conscience plus que « formelle », conscience réelle qui, en saisissant son être, saisit aussi plus ou moins explicitement l'être d'autrui et l'être universel, en c(mtraste avec les mobiles particuliers. Cette résistance, à son tour, implique conscience d\\ne puissance^ et d'une puissance impulsive, non plus seulement restrictive. Cette puissance est en elle-même un vouloir, non seulement un youioiv-uivre mais un vouloir-e/re et un vouloir-e/re universellement, La conscience profonde
<du sujet, dans son rapport à Tobjet, tend à se maintenir et à durer, à être pour soi et à durer pour soi ; bien plus, elle tend à s'accroitre au-delà de toutes limites, même celles de l'individualité, à être et à durer pour autrui ; telle est la tendance positive et impulsive, non pas supra-naturelle, mais naturelle, qui prend une forme négative et limitative par rapport aux obstacles également naturels. Quoique cette tendance apparaisse alors, avec plus ou moins de vérité, comme impératif catégorique, ordre et commandement, nous y avons reconnu un vouloir conscient qui s'affirme lui-même devant tout ce qui le nie ou le contrarie. Ce n'est pas le vouloir intemporel de Kant, dont l'homme n'a aucune conscience ; c'est le vouloir radical et immanent qui nous •constitue et dont nous avons la conscience perpétuelle. Ce vouloir, jusqu'à présent, s'est exprimé par les deux conceptions, d'ailleurs exotériques, du libre arbitre et de la loi morale. On suppose, d'un côté, une loi venue d'en haut, de l'autre, un pouvoir des contraires qui est capable de l'exécuter, enfin un choix, un coup de volonté qui réalise un des deux contraires alors •qu'il aurait pu réaliser l'autre. Cette représentation des rapports du pouvoir au devoir est sujette à une foule d'objections. Ce n'est pas le lieu de les développer: ne l'avons-nous pas fait depuis longtemps dans la Liberté et le Déterminisme! Disons seulement qu'il faut ramener à quelque unité plus profonde le devoir et le pouvoir, faire même sortir le premier du second. €'est ce que Guyauatenté. L'être est, selon lui, tenu à produire ce qu'il est capable de produire et de créer : il a le sentiment d'une puissance positive qui doit parce qu'elle peut. « On a trop interprété, jusqu'ici, le devoir comme le sentiment d'une nécessité ou d'une ■contrainte ; c'est, avant tout, celui d'une puissance. » On ne saurait mieux dire, pourvu qu'on interprète bien cette puissance. Nous accordons à Guyau que « le devoir est une expression détachée d'un certain pouvoir » qui nous est immanent; sans cela, comment y aurait-il
devoir, puisque la fin conçue n'envelopperait pas en même temps une causalité capable de la réaliser, puisque ridée ne serait pas force? C'est le point de vue qu'avait développé la Liberté et le Déterminisme. Mais Fauteur de VEsqiiisse d^une morale considère tout pouvoir, quel qu'il soit, comme engendrant une sorte d'obligation proportionnelle à agir, pour la seule raison (mécanique et dynamique), qu'un pouvoir est une force demandant à se déployer et exerçant une pression sur les obstacles. C'est ce que Nietzsche devait soutenir à son tour. Ainsi l'eau du fleuve retenue par une digue et qui peut couler, doit couler. Il y a là, semble-t-il, confusion de la nécessité physique et de la nécessité morale. Pour nous, la seule idée-force qui ait un pouvoir identique au devoir ou capable de s'exprimer en termes de devoir, c'est ridée du bien universel engendrant bonheur universel. Nous venons de voir que cette idée-force, qui est l'idéal supérieur, ne prend la forme d'une contrainte que relativement à tous les objets particuliers, dont aucun ne lui est adéquat, à tous les mobiles particuliers qui, chez le sujet, répondent à ces objets. En elle-même, cette idée-force nous a paru un pouvoir spontané, ne faisant qu'un avec le vouloir radical qui, sans les obstacles nés des besoins et nécessités physiques, tendrait spontanément au maximum de bien enveloppant le bien des autres. Par celte conception, qui remonte à notre livre sur la Liberté et le Déterminisme, la morale des idéesforces lait une part légitime et à la théorie de Guyau, selon laquelle le devoir est une expression de la force intensive et extensive inhérente à la vie, et à la théorie de Nietzsche, qui place au-dessus de tout, au-dessus même des « devoirs », comme une idole, la '( volonté de puissance ». La puissance vitale de Guyau et la puissance métaphysique de Nietzsche ne sont, selon nous, que des extraits du vouloir psychologique, qui est en même temps pensée et amour, et qui fait, en détinitive, le fond de toute idée-force.