LE DOGMATISME MORALISTE
L'universalité, selon les principes de Kant, ne pourrait devenir loi certaine que si elle était accompagnée d'une intuition du bien ; mais, aux yeux de Kant, l'intuition sensible est insuffisante et l'intuition suprasensible est absente ; il ne reste donc qu'une universalité vide au point de vue supra-sensible et toujours incomplètement remplie au point de vue des intuitions sensibles particulières. Qu'est-ce alors, sinon un idéaly que Kant n'a pas le droit de présenter comme certain ?
On a beau parler d'une certitude apodictique, la raison ne peut être une loi apodictiquement certaine, selon Kant lui-même, que si elle est uniuerseliement et absolument objective en dehors de nous et au-dessus de nous ; or, c'est ce que, d'après la Critique de la Raison^ nous ne savons pas. Donc, conclurons-nous, nous ne savons pas non plus, de science certaine, si la loi morale est vraiment une loi objective, fondée dans la réalité absolue. Donc la raison pratique n'a pas en soi une certitude que n'aurait pas la spéculative. Donc encore il y a, au point de vue de la science et de la philosophie, un doute fondamental qui s'élève à propos de Yaction comme à propos de V intellect ion. L'action volontaire n'est, pour la science, que la pensée réalisée dans le sentiment et la volonté ; la plus haute action n'est, pour la science, que la plus haute pensée réalisée avec l'aide du plus haut sentiment et de la plus haute inclination ; mais la pensée peut et pourra toujours élever un doute sur sa propre objectivité.
En vain Kant répond que dans son impératif apodictiquement certain n'est impliquée aucune affirmation transcendante ; cela est-il bien vrai? La première affir-
mation qu'il fait, — celle d'une Raison universelle et,au fond, divine, qui devient loi certaine et catégorique, — est une affirmation transcendante; bien plus, elle est f affirmation même du transcendant. Théorique, cette aftirniation tombe sous tous les points d'interrogaiion que la raison humaine amoncelle autour de soi et sur soi ; pratique, elle se réduit à agir sous une supposition naturelle et rationnelle, je veux dire la supposition, motivée à une foule de points de vue, d'un suprême idéal du bien, auquel nous nous dévouons de fait sans en pouvoir affirmer l'absolue réalité objective. Le devoir est, selon nous, une \AèQ problématique, qui,, au point de vue théorique, commande problématiquement, quoique, au point de vue pratique, elle nous^ paraisse impérative et catégorique. Cette « Raison plus qu'humaine >>, en effet, a besoin d'être acceptée par notre humaine pensée et notre humaine volonté comme étant réellement universelle et absolue ; or, pour quels motifs Tacceptons-nous ? 11 n'y en a que trois possibles, et ce sont ceux que nous avons tout à l'heure développés : 1° parce que l'idée rationnelle est la plus haute de nos idées et que notre intérêt rationnel, — ([ui est aussi un intérêt profondément volontaire, — nous incite à ne pas considérer comme zéro le suprême intelligible ; '2** parce que la pensée universalise un maxi-^ muni idéal (\q perfection, débouté, de beauté même et de bonheur, qui exerce sur notre sentiment Tattrait du suprême délectable ; 3" parce que notre volonté radicale tend à une plénitude de vouloir et de pouvoir qui est le suprême désirable ou, si Ton peut dire, le suprême appétitif et volitif. Les anciens avaient raison, malgré toute fontologie qu'ils y mêlaient, d'appeler Tidéal le « souverain intelligible » et le <( souverain aimable » ; la science moderne confirme leurs vues. Ou je m'intéresse à cet idéal, ou il me laisse indifférent ; dans le premier cas, je me l'impose, comme résistant aux penchants égoïstes et devenant, par rapport à eux, ce que je dois faire. Dans le second cas, toute scolas-
tique échouera pour me faire sortir de l'indiflFérenee et me faire prononcer le : je dois. Une considération de « législation pure a priori » ne me touchera pas, à moins que, dans ce code de formes, je ne replace une réalité, qui sera la perfection consciente et la béatitude de tous les êtres, y compris moi-même. Nous ne nous intéressons au suprême aimable i|ue parce que nous l'aimons. Il y a des hommes qui n'aiment pas, ou plutôt n'aiment pas assez, d'autres qui aiment davantage : voilà la vraie classification humaine. Quant à mesurer les responsabilités, nul ne le peut. Donc, en somme, aimez-vous la « raison » ? Aimez-vous, sous la raison et par la raison, le règne du suprême et mutuel amour produisant la suprême félicité ? Voulez-vous, en pensée et en acte, conférer lobjectivité à toutes ces idéesforces liées entre elles ? Voulez-vous du moins agir comme si elles étaient objectives, comme si le souverain idéal était déjà ou pouvait devenir la réalité souveraine ? De votre réponse et de sa traduction en actes dépendront votre moralité, votre bonté, votre beauté intérieure, votre dignité d'être raisonnable concevant Tunivers. Mais il ne s'agit plus ici d'un jugement catégorique, qui, en définitive, reposerait lui-même sur une hypothétique Raison divine ; il s'agit d'un ultime objet de pensée et de volonté, que la science même peut et doit reconnaître comme existant dans l'esprit de Thomme. Puisqu'il reste ainsi unac dans l'impératif prétendu calégorique et apodiclique, il faut que moi, pratiquement, par respect et amour de Tidéal le plus élevé, c'est-à-dire par auto-persuasion, je fasse abstraction de cet x pour me subordonner et, au besoin, me sacrifier à V'\dédi\, advienne que pourra.
Pourquoi ne pas accepter franchement ce doute théorique et pratique ? Le dogmatisme moral de Kant ne peut que faire illusion ; il contredit son doute spéculatif ; il compromet l'autorité même du « devoir » en voulant la fonder sur une portée objectivement absolue et certaine que la critique de l'absolu objectif a d'avance frappée
de suspicion. Soyons sincères ; ne prétendons pas plus pratiquement que théoriquement sauter au-dessus de noire propre tête. Impossible d admettre que la Raison, quand elle est spéculative, pose un simple « pro- . blême » — le noumène — et que, quand elle est pratique, «lie formule cependant un impératif catégorique. Si le noumène n'est qu'un problème, Timpératif n'est catégorique que problématiquement, au cas où il se trouverait qu'il existe effectivement des noumènesy qu'ils auraient une causalité, enfin que la forme de cette causalité serait V universalité. Telle est la vraie conception critique, à laquelle Kant veut substituer une affirmation dogmatique. Le procès, d'ailleurs outré, qu'il avait fait lui-même à Isl raison pure ne saurait, sinon par une inconséquence, aboutir au dogmatisme également outré delà raison prati(|ue. Il faut rendre à la raison ses titres spéculatifs pour lui conserver des titres pratiques, et, si les titres spéculatifs ne constituent pas une certitude apodicliqiie, les titres pratiques ne constitueront pas non plus une certitude absolue. Ne vaut-il pas mieux, comme nous le faisons, dire franchement que le devoir, qui est une nécessité psychologique et sociologique certaine, qui est aussi une déduction certaine do notre constitution d'êtres conscients et « raisonnables », devient, dans son dernier et absolu fondement, qui est plus que social et aussi plus que psychologique, un problème touchant la nature et le sens de la réalité objective? Ce problème est posé non seulement par les nécessités de la pratique individuelle et sociale, mais par notre structure môme d'êtres conscients et aimants ; noire amour pour l'idéal persuasif peut seul le résoudre pratiquement et par le fait.
En substituant ainsi le terme de persuasif à celui d'impératif, nous ne nous figurons i:)as avoir trouvé le dernier mot qui exprimerait les choses d'une manière adéquate. Là encore, il subsiste quelque cbose de métaphorique, puisque c'est nous-inêrnes qui nous persuadons, puisque c'est au fond de notre conscience que
Tidéal universel prend vie. Le mot d'auto-persuasion n'en est pas moins l'expression la plus exacte de cette force de conviction à la fois intellectuelle, sensitive et volitive, qui appartient à l'idée suprême.