CONSÉQUENCES RELATIVES A LA PERFECTION HUMAINE
L'examen scientifique de la nature et de la fin aboutit à l'idéal de la perfection. Nous avons soutenu il y a déjà longtemps, en étudiant la philosophie platonicienne, que la perfection d'un être implique celle des autres êtres avec lesquels il est en relation (2). La synthèse intégrale est la loi suprême de la volonté comme elle est la loi suprême de la pensée ; Tidée-force de perfection exprime cette loi. C'est par leurs limitations que les hommes s'opposent les uns aux autres, non par leur « essence » humaine, comme dirait Platon ; c'est aussi parleurs limitations que l'individu et la société s'opposent. La science moderne demeurera donc fidèle à la pensée platonicienne si elle se représente la perfection
(1) Voir notre Science sociale contemporaine et, dans notre Mouvement positiviste, les chapitres sur la « conception sociologique du monde ».
(2) Voir la conclusion de notre Philosophie de Platon,
de la personne comme ne faisant qu'un avec la perfection de la société. Pour développer l'intelligence et la volonté de findividu, il faut perfectionner en lui les tendances sociale, les idées sociales, les sentiments sociaux ; en d'autres termes, il tsiui socialiser la personne. L'individu, nous l'avons admis avec les hégéliens, ne donne un contenu à son moi qu'en y incorporant le plus de relations possible. Si l'homme ne fait pas siens les éléments sociaux et surtout les éléments universels, les biens sociaux et universels, il ne peut ni exister comme homme raisonnable, ni agir et se perfectionner comme homme raisonnable. D'autre part, la parfaite socialisation est la parfaite individualisation, car les relations de toutes sortes entre les êtres ne deviennent des relations internes et mentales, au heu de demeurer externes et mécaniques, que dans des consciences dont chacune affirme son individualité en disant mo/. A plus forte raison ne deviennent-elles des relations mora/es, des relations de vérité, de justice et de perfection, que si elles sont voulues par des volontés conscientes. 11 est donc nécessaire que Idi personnalité soit parfaitement ^oc/a/e et la société parfaitement joerson/2e//e, pour que le bien individuel et le bien commun soient identihés. Le caractère du monde moral, nous l'avons fait voir jadis en commentant le platonisme, c'est de concilier ainsi ce qui paraissait d'abord inconciliable. Les biens d'ordre matériel ne peuvent appartenir à plusieurs en même temps ; ceux de l'ordre psychique, vérité, beauté, moralité, justice, respect et amour, ont un caractère d'universalité qui leur est essentiel et les rend par cela même sociaux. Il en résulte que l'être incomplètement socialisé est incomplètement moralisé, et réciproquement ; ce n'est pas sans raison que l'on traite le méchant d'Z/zsociable. Pour Hegel et ses disciples (1) de même que
(1) Voir Hegel, Philosophie des Rechts^ p. 258. Voir aussi l'ex cellente étude d'un hégélien anglais, M. Henry Jones, dans le New World, 1898.
pour les PlatoniciCDs, Tindividu et la société ne sont pas séparables ni opposables comme des segments différents à rintérieur d'un cercle plus vaste. Si, en fait, ils se séparent et s'opposent, cela tient seulement à leur imperfection. Si l'un n'est pas Vautre, disent les hégéliens, c'est seulement parce qu'il n'est pas lui-même. Pourquoi la société semble-t-elle trop souvent à l'individu une nécessité toute extérieure ? C'est qu'il n'est ni assez intelligent pour en comprendre la signification intime, ni assez parfait moralement pour s'en approprier les fins. D'autre part, pourquoi la société humaine est-elle, de son côté, un tout encore si imparfait, en grande partie mécanique, en partie aussi organique et purement animal ? C'est qu'elle n'assure pas à ses membres une vie personnelle assez intense et assez extensive. Nous pouvons en conclure scientifiquement que la volonté morale doit être à la fois l'expression individuelle de la volonté collective et l'expression collective de la volonté individuelle. Là encore nous touchons l'unité des contraires, et toute idée qui exprime cette unité a d'autant plus de force pratique qu'elle concilie des tendances opposées et leur imprime une commune direction (1).