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CONSÉQUENCES RELATIVES A LA VALEUR HUMAINE

Au point de vue delà synthèse ou conciliation universelle, — point de vue supérieur que nous avons adopté depuis notre Philosophie de Platon, — l'idée de la valeur humaine doit subir les mêmes transformations que celles de perfection, de fin et de nature.

Posons d'abord en principe que l'individu, outre sa valeur sociale, a aussi sa valeur propre y\ainemeui niée

\l) Voir notre Philosophie de Platon et la Liberté et le Déterminisme.

parles sociologues intempérants. Grâce à la conscience (le soi, le moi personnel, — quoique universel par la pensée d'autrui qui est inséparable du moi, — acquiert une activité constitutive et organisatrice qui lui appartient ; il acquiert aussi une finalité qui lui appartient. L'individu conscient n'est donc pas vraiment subordonné à la société ; il n'est pas pour elle un instrument^ car il a en lui, au sens scientifique du mot, ïessence de la société. C'est en effet la personne, dans sa conscience la plus profonde, qui constitue essentiellement la société même. Vérité trop négligée qui n'en est pas moins capitale.

Aussi ne pouvons-nous, avec quelques philosophes, nous contenter d'établir entre le moi et la société le rapport de la partie au tout. Ce rapport existe sans doute sur une foule de points, matière de la vie empirique; mais, en tant que je suis un être capable de penser ma propre individualité et de penser aussi l'universel, je ne suis plus une simple partie d'un tout: je suis un constituant de la société humaine, qui, sans moi et les autres êtres pensants, n'existerait pas et ne serait qu'un mot. La nature universelle du moi^ que nous avons plus haut mise en lumière, est ce qui rend la société humaine réalisable et ce qui s'y réalise : c'est parce que, en posant le moi, la conscience de soi pose autrui et se réalise par ses rapports avec autrui, que la société, à son tour, est réalisable entre êtres doués de la même conscience. Voilà pourquoi le moi et la société ne sont pas dans le rapport du particulier à l'universel : l'universel est déjà dans le moi et, en tout cas, ne peut être conçu que par le moi ; c'est une idée-force qui ne trouve qu'en moi sa condition d'efficacité. On voit de nouveau comment la conscience de soi, par son universalité native, réconcilie l'individuel et le social.

S'il en est ainsi, nous ne sommes pas seulement unis dans la société, mais, par certains points, nous y sommes un, 11 y a d'abord des objets communs à tous les individus d'une même collectivité, et ces valeurs objectives

sont essentiellement identiques chez tous, malgré les éléments accidentels et individuels qui s'y ajoutent : ce sont, nous Tavons déjà dit, la vérité, la beauté, surtout le bien, toutes les idées-forces collectives. Aussi avons-nous vu se produire plus qu'une simple « solidarité » entre moi et tous sous le rapport du bien moral, objet de la volonté ; nous avons reconnu là une identité foncière, non plus seulement une réciprocité de causalité ni même une réciprocité de finalité. L'unité de valeur est, pour la science mo<lerne, ce que les anciens appelaient Vanité d essence, et ils avaient raison d'élever une telle unité au-dessus de toutes les choses extérieures. Pourtant, il y a quelque chose de plus profond encore que les relations objectives et que l'unité d'objet où elles se résument ; du côté des sujets eux-mêmes, n'avons-nous pas montré, par une foule d'exemples, le lien intime sans lequel l'objectivité n'existerait pas, le lien indissoluble de moi à autrui? La valeur intrinsèque de l'individu vient de ce qu'il vit plus ou moins une vie collective, de ce que la société vit plus ou moins en lui. Un fonctionnaire prévaricateur, a-t-on dit, ne représente la société que par son uniforme l; ; en réalité, il agit pour soi et ne consulte que son intérêt égoïste, loin d être vraiment fonctionnaire />m6/ic ; c'est pour cela qu'il est un citoyen malhonnête. Un soi-disant député de la nation, comme il y en a tant en France et ailleurs, peut fort bien ne représenter le peuple que par son titre, alors qu'il est réellement le très humble serviteur d'intérêts locaux ou privés, La didérence de valeur morale entre les divers hommes vient du degré auquel ils se montrent capables de faire pénétrer en eux les relations sociales et même universelles, de se constituer ainsi en « foyers » particuliers de la vie collective.

De même que l'individu trouve dans la société sa valeur et le terme de son développement intégral, la société

(1) Voir Henry Jones dans The Xew World, 1898, 455.

trouve dans l'individu sa valeur et le terme de son progrès. Elle devient ce que deviennent les individus qui la composent, elle vaut ce qu'ils valent. Nous ne voulons pas dire simplement qu'elle est la somme de leurs existences, mais qu'elle est conçue, sentie, aimée et voulue en eux: elle existe d'autant plus qu'elle est plus réalisée comme idée-force dans la pensée, le sentiment et le vouloir des individus. Si Tindividualité consciente reste incomplète tant qu'elle ne s mcarne pas dans la vie sociale et dans les relations avec la nature, la société consciente, à son tour, ne se constitue que dans et par les individus. En outre, fût-il aussi omnipotent et aussi omniprésent que le révent les socialistes, le lien social serait toujours limité et passager ; or, l'individu pensant a en lui-même « une parenté avec réternel » ; il déborde donc la société humaine ; il conçoit Tinfini, il peut vouloir l'universel ; il rentre, comme tel, sous l'idée-force de valeur infinie. On peut sans doute attribuer à la société elle-même une valeur infiniment infinie, mais c'est parce qu'elle est composée d'individus en nombre virtuellement infini dont chacun emprunte sa dignité propre à la pensée.

Par rapport à la nature comme par rapport à la société humaine, Têtre pensant porte en soi une valeur qui lui appartient. Leibniz voyait dans la conscience un miroir de l'univers, mais ce n'est pas assez de dire avec lui que nous mirons le monde ; nous constituons pour notre part, grâce à ridée même que nous en avons, non seulement l'unité de la société humaine, mais Vunité de r univers. Sans l'unité de la pensée, en effet, l'univers ne serait plus qu'une multiplicité indéfinie de phénomènes détachés. En outre, par le vouloir inhérent à l'idée de l'universel, nous établissons et commençons une communauté de volonté qui seule peut faire l'unité la plus profonde du Cosmos. Le monde moral est le dégagement progressif de ce vouloir commun, par lequel les autres êtres deviennent vraiment mes autres moi. Si la diversité de nos volontés humaines a pour symbole l'extériorité de

nos corps les uns par rapport aux autres, Tunilé consciente de toutes les volontés est donnée de fait en chaque acte moral et y trouve sa première réalisation. C'est donc bien la personnalité qui fait ou peut faire la valeur^ non seulement de la société, mais encore de la nature entière.

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