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LE SENTIMENT MORAL EN TANT QUE RESPECT ET AMOUR

Nous avons souvent rappelé le mot de Malebranche affirmant qu'une idée pure ne saurait remuer un fétu. Pour Kant, au contraire, l'idée pure de la forme d'une loi peut produire son propre objet par Fintermédiaire d un intérêt pur pris à Tuniversel, intérêt qui ne précède pas la pensée de la loi, mais la suit. La loi morale, dit Kant, produit sans doute un sentiment, nécessaire à son influence sur la volonté « mais il n'y a point antérieurement dans le sujet (c'est Kant qui souligne) de sentiment qui le disposerait à la moralité. Cela est impossible, puisque tout sentiment est sensible, et que le mobile de l'intention morale doit être libre de toute condition sensible ». Par cette doctrine, qui transporte dans le monde supranaturel l'intérêt pris à une loi supra-naturelle, Kant

exige de Thomme non pas seulement, comme les mystiques, le pur amour, mais, ce qui est plus encore, la soumission à la loi sans amour, ou, du moins, indépendamment de lamour.

On se demande si une telle doctrine quelque haute qu'elle soit, ne pousse point le rigorisme à Textrême. Kant dédaigne toute sensibilité, qu'il croit foncièrement égoïste et d'essence physiologique ou « pathologique ». Tous les penchants, dit-il, y compris les bons, « sont à charge à un être raisonnable et, quoiqu'il ne puisse s'en défaire, ils l'obligent à désirer d'en être débarrassé » . Même un penchant « pour ce qui est conforme au devoir (par exemple pour la bienfaisance) peut sans doute concourir beaucoup à l'efficacité des maximes morales, mais il ne peut leur en donner aucune ». Le penchant est « aveugle et servile, qu'il soit ou non d'une bonne espèce », et la raison, là oii il s'agit de moralité, ^< ne doit pas seulement représenter le tuteur à l'égard du penchant, mais, sans avoir aucun égard au penchant, elle doit uniquement, comme raison pure pratique, prendre soin de son propre intérêt (1) ». Kant met ainsi le sentiment en opposition absolue avec la volonté morale, si bien que toute volition motivée par une inclination quelconque lui paraît un asservissement de la personnalité. Contre tous les désirs, quels qu'ils soient, il élève, comme unique principe de l'action morale, la pure détermination de la raison par la pure forme d'universalité. Il y a pour lui entière antithèse entre le désir, qui est la nature ('ans l'homme, et la raison, qui est la manifestation de la sur-nature dans l'homme. « Même le sentiment de pitié et de tendre sympathie, s'il précède la considération de ce que doit être le devoir et devient un principe déterminant, est à charge aux personnes qui pensent bien elles-mêmes ; il porte le trouble dans leurs maximes réfléchies et produit en elles le désir d'en

(1) Raison pratique, Trad. Barni, p. 251.

être débarrassées, d'être uniquement soumises à la raison donnant des lois. » Cette doctrine trop stoïque pourrait se retourner contre elle-même. Si la volonté n'est bonne et morale qu'à la condition de s'affranchir de toute inclination naturelle, elle se donne, en agissant moralement, une inclination à agir de même dans Tavenir; elle se crée donc, dans la théorie de Kant, une sorte d^obstacle par {'habitude de la vertu. Ce paradoxe, devant lequel nous verrons Kant reculer tout à l'heure, fait soupçonner qu'il y a dans sa doctrine une opposition trop tranchée entre raison et sentiment. Autant Kant est sévère pour le sentiment d'amour, autant nous le voyons attaché à celui du respect, qui est pourtant, lui aussi, un état de la sensibilité. C'est que, dans le respect moral^ il voit « le premier et peut-être aussi le seul cas où nous puissions déterminer par des concepts a priori le rapport d'une connaissance au sentiment déplaisir ou de peine» (1). Ce privilège attribué au sentiment de respect est-il acceptable? La connaissance a priori^ c'est celle de la loi morale ; mais le plaisir et la peine n'ont rien d'à priori ; comment donc pourra-t-on déterminer a priori un rapport entre l'idée de la loi morale et un état quelconque de la sensibilité, même « supérieure »? En contrariant nos penchants sensibles, cette idée produit sans doute, comme le dit Kant, un sentiment de peine : mais ce sentiment est une conséquence a posteriori des lois de la psychologie et même de la biologie, selon lesquelles toute inclination, surtout vitale, engendre la peine dès qu'elle est contrariée. Kant veut cependant établir a priori un sentiment pos/Zz/répondant à la loi morale : ce sentiment, répète-t-il, « produit par un principe intellectuel..., est le seul que nous connaissions parfaitement a priori et dont nous puissions apercevoir la nécessité (2) ». — Nous répondrons de nouveau que nulle considération a priori ne peut faire, connaître

(1) Raison pratique, p. 184. Tr. Picavcl, p. i3o.

(2) Voir plus haut.

l'existence d'un sentiment original dans notre sensibilité, puisque celle-ci est objet de conscience empirique. Tout sentiment positif est produit par l'expansion d'une tendance naturelle ; or, la raison pure pratique, s'afflrmant elle-même sous forme de loi morale, n'est pas, selon Rant, une tendance naturelle, explicable par les lois de la psychologie ; quand donc il ajoute que la conception de la loi cause un sentiment positif, il ne peut invoquer qu'un fait psychologique, explicable par le naturel plaisir pris à l'exercice et à l'expansion de l'intelligence. La prétendue déduction a priori d'une sensibilité « supérieure » déguise ou un simple fait de conscience et d'expérience, ou une hypothèse transcendante et invérifiable.

Aussi la célèbre analyse kantienne du respect, à côté d'éléments de vérité profonde, contient-elle bien des incertitudes, peut-être même des incohérences. Kant commence par nous dire : « Le respect s'adresse toujours aux personnes, jamais aux choses; » et il déclare trois pages plus loin : « le respect pour la loi morale, en tant que ce sentiment ne se rapporte à aucun autre objet qu'à cette loi, est donc incontestablement un mobile moral et le seul qui mérite ce nom. » — Mais la loi morale est-elle une personne, pour que (d'après le principe posé tout à l'heure par Rant) nous puissions la respectera Une loi purement formelle^ dans laquelle l'universaUté seule et la rationalité sont prises en considération, va-t-ellc inspirer un sentiment qui « ne s'adresse qu'aux personnes ? » Pour éviter une contradiction menaçante, il faut dire que la loi formelle a pour matière la personnalité même, c'est-à-dire l'être doué de raison et de volonté, l'être capable de moralité libre. Et c'est bien ainsi que Rant pose la maxime de l'homme fin en soi. Mais a-t-il trouvé par là une matière de la loi aussi purement rationnelle que la loi même ? Faut-il entendre que nous devons respecter le rationnel (forme), parce que nous devons respecter la raison (matière) ? C'est le sens le plus plausible qu'on pourrait

donner à la théorie kantienne. Reste toujours à savoir pourquoi nous devons respecter la raison, la pure raison? Si Têtre raisonnable n'aime pas la raison, s'il ne jouit pas de rexercice même de sa raison, s'il n'y voit pas un pouvoir d'universaliser autre chose que de simples lois rationnelles, respectera-t-il encore sa raison ? Les lois rationnelles théoriques sont celles d'identité et de raison suffisante, qui s'appliquent nécessairement et indépendamment de nous ; en quoi pouvons-nous respecter ces lois ? La raison pure pratique^ il est vrai, impose comme règle d'agir conformément à des maximes qui puissent devenir lois universelles et soient ainsi un type de l'universalité. Mais alors se redresse Téternelle question: — Est-ce V universalité seule, indépendamment du contenu, qui inspirera la vénération? S'il ne s'agissait pas de vivants esprits, doués non pas seulement de raison, mais de volonté, et non pas seulement de volonté, mais d'amour, nous ne verrions plus rien de respectable dans la loi, parce qu'elle n'aurait plus aucun contenu aimable, parce qu'elle n'envelopperait plus aucune fin qui pût mouvoir notre volonté. Si donc un homme n'accorde pas une valeur intrinsèque à la raison même en tant qu'acte supérieur A' intelligence, à la volonté^ à ïamour, à la bonté, au bonheur voulu et trouvé dans l'amour, il ne respectera pas l'universel, parce qu'il n'aimera pas ce qu'on veut qu'il conçoive universel.

Kant déclare lui-même à la fia que « le pur amour de la loi (laquelle dès lors cesserait d'être un ordre, de même que la moralité, une fois élevée dans le sujet à rétat de sainteté, cesserait d'être vertu) doit être le but constant, quoique inaccessible, de nos efforts. En effet, dans les choses que nous estimons par-dessus tout, mais que pourtant nous redoutons (à cause de la conscience de notre faiblesse), la facilité plus grande que nous acquérons change la crainte en inclination et le respect en amour, et elle donnerait à nos dispositions envers la loi toute leur perfection, s'il était possible à une

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