DE H" DUPANLOUP
même et reproduite entre guillemets : une phrase prend son véritable sens de ce qui l'entoure, chaque phrase jette son rclletsur lus autres, comme chaque couleur jette son reflet sur les autres dans un tableau. Pour exprimer la pensée d'un écrivain, les mots isolés sont sans doute quelque chose, mais c'est quelque chose aussi que le mouvement, le ton du discours où entrent ces mots. Une pensée était sur le second plan, on la met sur le premier; elle était une atténuation, on en fait la pensée principale ; elle avait une teinte d'ironie, on lui ôte son sourire ; elle était a une adresse, on Ole l'adresse ou oa la change. Ces remarqucs.applieahjes à tous lesécrivains, le sont particulièrement ù ceux qui, en réfléchissant sur les idées admises autour d'eux, ne les ont pas trouvées partout également solides, et en rejettent une part pour garder l'autre : ils auraient besoin do mots nouveaux pour marquer la nuance nouvelle de leur opinion ; mais le Dictionnaire est faiL, et on les presse do répondre par oui ou par non, sans s'expliquer. Convenons-en donc, et tous ceux qui lisent ou écrivent en conviennent, il j a, quand on cite un auteur, mille manières d'être infidèle en étant exact. Aussi les écrivains passent-ils une partie de leur vie ii protester contre les opinions qu'on leur prête; M. l'évéque d'Orléans sait cela, et nous le savons tous comme lui. On lit dans V Avertissement (p. 23), parmi les opinions attribuées à M. Henan, celleci : Notre foi est « une étrange maladie, qui, à la honte de la civilisation, n'a pas encore disparu de l'humanité. (Liberté dépenser, t. III, p. tfî4-i6ii.) • On est un peu étonué de ce langage, qui n'est pas celui de l'auteur,
6 l'avertissement quand il parie de la religion chrétienne ; on va au recueil d'où la phrase est tirée, cl on trouve que l'aulciir combaluniqui'mrnllai:!'u=siw'esiipi'i'-tilioii 1 queMgrDupanloup a traduite par ces deux mots: < Noire foi. » Tous les jours il se fait de ces interprétations erronées, et en toute sincérité, Mgr Dupanloup se rappelle une circonstance de ta l ie dû il s'est ainsi tmmpé sur Voltaire, et nous ne rappelons relie i rn ur que parce qu'il l'a lui-même loyalement reconnue. Voltaire avait publié une de ces inn mu lira Mes pièces qu'il signait d'un nom de fantaisie, el il recommandait à ses amis de ne pas le nommer : «Mentez, disait-il, si nous nous en souvenons-bien, mente/, mes amis; je vous le rendrai.» M. Dupanloup avait pris quelque part celle phrase, détachée du lieu et de l'occasion, cl il avait prêté ii Voltaire do fâcheuses maximes sur le mensonge; il céda do bonne grâce aux réclamations qui s'élevèrent à ce sujet. Nous donnerons un autre exemple. On lit dans la dernière comé.lie do M. Emile Angier : a Le Père Ver nier a o êlé admirable ce malin.... Il a eu sur la Charité des » pensées si louchantes! si nouvelles !» — Giboyer, à part : « A-t-il dit qu'il ne fatil pas la faire 7 > Cela est bien dit [et ne frappe que sur la piélé mondaine ; .Mgr Dupanloup a cité ce dialogue avec indignation, comme uno calomnie cintre les prédicateurs; il est vrai qu'il le cile â sa manière : i Le prédicateur a parlé de la cha- , rilé. — A-l-il dit qu'il ne fallait pas la faire? > On no trouve plus ici le passage nécessaire : a 11 a eu sur la charité des pensées si nouvelles I n et [voilà comment, dans une phrase, quelque chose de changé change tout.
DE M« r 1>UI'ANL0LT 7
Que dirait Mgr Dupanloup s'il lisait dans an journal ou une revue que, non content- do signaler les erreurs des écrivains, il les dénonce ■ aux magistrats? » Il courrait à sa brochure, il s'écrierait que cela est impossible, qu'il a horreur du bras séculier, qu'il l'a proclamé à une autre page decemûme Avertissement; ci pourtant il est vrai que, dans un moment d'indignation contre des écrivains qu'il nomme, il s'adresse aux magistrats. Sous qui connaissons son cœur et son courage, nous osons assurer que si la juslice se fondait sur sa plainte pour accuser ces hommes, il accourrait à la barre pour les défendre.
Combattons les erreurs ; mais, de grâce, soyons réservés à l'infini quand il s'agit d'affirmer que ces erreurs sont en effet dans telle phrase, dans tel livre ; no recommençons pas éternellement l'affaire des cinq hérésies, qu'il fallait jadis non seulement condamner, mais encore avoir vues dans Jansénius. Sommes-nous donc revenus aux formulaires?
Une fois ces réserves failes sur l'écrit de M. l'évoque d'Orléans, si nous y considérons seulement une vivo attaque contre des opinions qu'il croit dangereuses, une vive défense des opinions qu'il croit seules vraies et seules bonnes, il nous conviendrait, sauf les violences do langage, que tout le monde fil comme lui. La Suite est bonne aux esprits : c'est le mouvement qui les empêche de croupir; mieux vaut encore un peu de fièvre que l'apathie, l'atonie et l'effacement universel. Sortons de celle chambre de malade où on n'ose ni respirer, ni bouger, ni parler; risquons-nous au grand air,
S l'avertissement de u» du pan loup
eliillons, force contre force, courage contre courage; que ce soient des hommes qui luttent, et non des ombres.
Nous ne demandons qu'une chose, qui est ici de droit, le respect des convictions confraires. On ne croit pas ce qu'on veut, on croit ce qu'on peut, et nul n'est responsable que du soin qu'il a pris de chercher la vérité. Une fois qu'on esprit se met à réfléchir, il n'est plus maître de s'arrêter ; ii va, poussé par une force irrésistible, sans savoir ce qu'il trouvera. Nous nc.sau rions dire quelle estime nous avons pour un homme qui, après avoir cherché sincèrement, s'il lui arrivede tomber dans des idées différentes des idées reçues, ose l'avouer, renonce au plaisir si désirable partout, surtout en France, de se sentir d'accord avec ce qui l'entoure, et s'expose à mécontenter des gens qu'il considère et qu'il aime. Nous fui souhaitons, pour prix de sa sincérité, de croire à une idée consolante, de porter en lui-même un monde enchanté, où il pourra se sauver des misères de celle vie ; mais s'il a le malheur de ne pas croire à cela, s'il n'a, en face des idées admises, que des négations et des doutes, il est respectable, car il faut aimer singulièrement la vérité pour la suivre jusque dans ces déserts.
I.a liberté de conscience, mère des erreurs et des vérités, est le premier des biens. L'écrit de M. l'évéque d'Orléans, l'occasion où il a paru, l'usage <jui en a été fait, nous ont semblé porter atteinte a. celle liberté, et nous avons pensé qu'il était de notre devoir de le lui dire.
(Avril 1863.)
Ce sujet, du bonheur, est un sujet qu'on n'aime pas à traiter, parce que tout le monde y est compétent, et juge vite ce qu'il y a d'incomplet dans ce que vous en dites ; chacun a son expérience personnelle, le souvenir de ce qu'il a vu ou senti, et se fuit là-dessus une idée de la vie, qu'il veut retrouver dans les écrits qu'on lui présente. M. Paul Janet, qui suit cela, n'aurait pas parlé du bonheur s'il n'avait eu la conscience d'être utile jwr de sages conseils, et je n'en parlerais pas non plus, s'il ne me semblait juste de recommander un ouvrage qui a de quoi consoler et fortifier. La pensée de M. Paul Janet est facile à saisir. Il ne croit pas que le parlait bonheur existe sur terre, il croit qu'il dépend do nous d'ajouter au bonheur ou au malheur que nous avons ; il nous enseigne donc quel usage nous devons faire de nos facultés et comment nous devons recevoir les biens et les maux qui surviennent, pour obtenir la meilleure condition
' Philosnphic d* btmhrtir, par Paul Janet, tncmbro do l'Institut. Dcuxièmo editiou, un vol. in-B". Michel L*ry.
possiblo ici-bas ; il n'a point pour cela de reccltes équivoques : il nous invite à pratiquer les maximes d'une saine philosophie. Nous ne le suivrons pas dans le détail : il y aurait peu à critiquer, et rien ne remplacerait la lecture du livre. On y retrouvera l'auteur du livre de la Famille et de VHisloire îles idées morales, une sagesse tempérée, qui ne méconnaît aucun principe ni dans la raison ni dans le cn'iir ih: rhutnme, et qui donne à la fois la règle et l'élan. Je me bornerai à quelques réflexions parmi toutes celles que le sujet fait naître.
M. Droz a écrit, dans son Essai sur l'art d'e'ire heureux, que, pour être heureux, it faut avoir une bonne santé, quelque aisance, des loisirs indépendants, le goùl des livres et de la musique, de bons amis, une aimable femme. Vraiment ! rien que cela ! Savez-vous que, s il l'a dit en souriant, c'est un des plus jolis mois que l'on conuaisse, et lit plus charmante satire du bonheur? Songez a ce qu'il arriverait s'il manquait une seule ife ces choses. Mettez le reste, el supposez que la femme n'est pas aimable, ou que l'aisance ne sulllt pas, ou qu'on aime la bonne musique, et qu'on en entend souvent de médiocre, ou qu'on n'a pas du loisir, ou qu'on n'est pas absolument indépendant ; à lu moindre condition qui manquerait, tout serait perdu.
Pour peu qu'on y songe, on reconnaît combien le bonheur est difticile à réaliser. 11 est d'abord une chose très-complexe el toulc relative. Si l'homme était simple, son bonheur serait simple aussi; mais il est comme composé de plusieurs cires, dont chacun veut être satisfait et ne l'est qu'à sa façon. Le corps a ses plaisirs,
M. PAUL JAHET 1 i
l'âme a les siens, et dans L'Ame il y a l'intelligence el les puissances morales, qui ont d'au 1res objets, par conséquent d'autres contentements. Admettons que toutes les aspirations qui se trouvent dans un homme à un moment soient contentées ; comme l'homme est essentiellement ondoyant, il faudrait donc que, dans un nouvel état, tout fut prêt pour le contenter, et que ce fragile édifice de son bonheur, à mesure qu'il tombe, ae réparât de lui-même tout aussitôt. Et quelle difficulté lorsqu'il s'agit, non de faire un lieureux, niais de rendre tous les hommes heureux à in foisl Dans cette immense multitude, il o'y en a pas lieux qui soient semblables : la race, lu famille, le tempérament, l'esprit, l'instinct, l'éducation, l'expérience, la réflexion mettent entre eux une diversité infinie. Le bon lieu r devrait doue varier d'autant, et s'il est nécessaire que l'ordre des choses qui nous entourent ne nous contrarie pas, il devrait y avoir autant d'univers qu'il y a de personnes ; or il n'y a qu'un univers. Je ne veux point exagérer et ne nie point qu'il y a entre les hommes des sentiments communs, et, par suite, des plaisirs communs, ccu\ que donnent les livres, la parole, les théâtres, les compagnies et les fêles ; mais ces plaisirs ne les unissent qu'un moment ; ensuite ils reviennent a eux-mêmes, avec leur nature personnelle ; - ils sont aussi étrangers les uns aux autres que les atomes qui se dispersent après avoir volé dans le même rayon de soleil ou dans le môme tourbillon.
Arrêtez-vous dans quelque rue ou sur quelque houlevart fréquenté, quel singulier spectacle do considérer celle foule qui recommence sans lin; mais laissez cela et
songez à quelque chose de plus élrange. Chacun de ces individus va, pousse par une idée, par une passion, et celle idée cl celle passion ne sont pas celles de l'individu qui le coudoie; elles s'ignorenl mutuellement; lous ces individus passent étrangers à coie les uns des autres, absorbés dans leur préoccupation; chacun est un monde, comme seul dans l'espace, cl la lempéle qui le bouleverse y est renfermée; les attires ne s'en doulcnl seulement pas. Quelle presse donc 1 mais en infime (empsquel isolement! Et je ne m'étonnerais pas si, après avoir considéré les hommes ainsi avec quelque suite, ils finissaient par paraître comme des somnambules qui marchent dans leurs rfives. Tous révcnl le bonheur et chacun en rfve un autre.
Le premier el le plus universel instinct est de rechercher le plaisir. Cela va bien ii l'âge des désirs et de la force, quand on croilque les désirs et la force seront éternels ; alors on hoil le plaisir, et il semble que ce ne sera pas assez de toute la vie pour l'épuiser ; mais ou le plaisir manque ou il lasse : il perd la nouveauté, des désirs plus sérieux nousagilent.et enfin, quel qu'il soit, il n'est pas fait pour combler l'Aine humaine ; comme l'a dit admirablement Lucrèce : i Du sein même de la jouissance il s'élève je ne sais quelle amertume qui vous serre la gorge el oppresse la volupté : •>
Medii dr fanfi Upomu Surgi! antari alï,/vul, >/»■!■< !« ij.sn fariitts anjil .
Le plaisir est charmant dans sa saison; mais si quelqu'un s'en est contenté, il ne sera jamais un homme, car pour devenir un homme, il faul d'autres efforts, et
rien n'égale l'attrait de la jeunesse en sa fleur que la pitié ou le mépris pour l'âge mûr et la vieillesse qui n'ont pas connu les troubles profondsdu cœur humain.
La passion les connaît; vienne donc la passion; mais qui sait ce qu'elle apporlera, et si on ne regrettera pas de l'avoir appelée. Elle a des enchantements incomparables et des douleurs pareilles a ses enchantements. Amour, amitié, affection de famille, attachement à la vérité, à la beauté et à la justice, plénitude de l'âme que ces sentiment possèdent, mouvement puissant de tout notre être vers un objet auquel il voudrait être filé éternellement, est-ce lë bien, est-ce le mal que vous enfermez? Si c'est le bien, heureux celui qui a éprouvé votre douceur et qui a élé pénétré do votre feu; si c'est le mal, heureux celui qui vous ignore, celui qui, justement tempéré par la nature, est né sous des astre; amis et a vécu en paix avec soi et avec le monde. Il ne sait pas combien il est pénible de poursuivre la vérité qui fuit ; de comparer avec l'idée que l'on conçoit l'expression imparfaite; de voir souffrir la justice et la liberté; il ne connaît ni l'aspiration ardente, ni les inquiétudes, ni les ennuis, ni les blessures, ni les défaillances, cette existence misérable de la passion, traversée par les hommes et par les choses, et qui, à défaut des hommes et des choses, se tourmente elle-même. Voltaire a dil : * La Tin de la vie est triste, le commencement doit être compté pour rien, et lemiliéu est presque toujours un orage; » oui. et ces orages de l'àme sont comme les orages physiques : ils aveuglent, ils paralysent et ils consument.
Quelle guerre dans ce pauvre cœur humain! Comme on voit là ii l'œuvre celle loi fatale qui ne laisse rien subsister dans son état qu'un rapide moment! Lorsqu'une passion nous saisit, le bonheur qu'elle nous donne semble devoir Cire éternel ; mais il y a des causes éternelles qui travaillent à le détruire. Ou bien l'habitude rémousse; ou bien, dans l'abandon d'un commerce plus familier, les caracléres reprennent leur liberté et les oppositions se dessinent; ou bien, par une infirmité de certaines natures, impatientes du calme, avides d'émolions, on veut une existence plus excitée, du mouvement, du roman, du drame, du draine, en effet, qui lue le bonheur; ou encore, tourmenté par la jalousie, par l'idée qu'un aulre pourrait partager le bien que l'on possède, on n'en jouit plus et il devient un supplice.
Il y a même une autre jalousie, qui ne craint pas de partager avec un autre, mais qui se plaint qu'on ne lui donne pas tout. C'est la nature de certains sentiments de rapprocher les âmes, et les sentiments plus étroits rapprochent les âmes plus étroitement; mais un a beau faire : si prés que l'on soit, et au moment même où l'on s'efforce de se confondre, on reste soi, une personne, une liberté. Or c'est justement à cela que l'affection en veut. On a un si fort instinct du dévouement, on se sent capable de saci'ilkys si culiei's, si absolus, qu'on les exige pareils chez ceux qu'on aime, qu'on voudrai!, s'il était possible, meltrc son àinc dans leur âme, les faire penser de nos pensées, sentir de nos sentiments, vivre de notre vie; si peu qu'ils se réservent d'eux-mêmes, nous en sommes jaloux, nous crions à l'égoïsme : on
nous prend notre bien ; et alors, ou nous attestons le ciel de celte injustice, ou nous nous obstinons II enlever de force ce qu'oit nous refuse, au risque de dérar ciner l'affection.
Voulez-vous plus ? voulez-vous un exemple de ce qu'il y a d'insensé dans le cœur de l'homme? Un jour on aime ; après les jours vides, après de longues tristesses, d'insupportables langueurs, vous vous trouvez tout a coup i'àme occupée par un sentiment qui la comble; mais en même temps que vous le bénissez de remplir voire vie, vous mesurez avec terreur la place qu'il y lient, le vide qu'il y ferait, la profondeur de ce vide où vous êtes suspendu, sans force pour vous relenir de rouler jusqu'au fond, et quelquefois il vous en passe la sensation, comme dans un songe; alors vous vous débattez, vous vous efforcez d'arracher ce sentiment de votre cœur ou de vous assurer qu'on ne le brisera pas; mais vous ne pouvez ni l'arracher ni obtenir aucune assurance, et votre triste bonheur végète, pareil à ces arbustes qui.au lord de l'Océan, sont tourmentes par tous les vents et arrosés par l'eau amére.
Il me semble deviner plus d'un do ces blessés de la vie parmi celte multitude de personnes qui se jettent dans le tourbillon du momie. Aisément on les croit légères et heureuses; peut Cire que ni l'un ni l'autre n'est vrai. Légères? savez-vous si elles lo sont ou si elles ne cherchent pas à s'étourdir par ce mouvement et ce LruilT Heureuses? le public le croit; mais le public n'est pas juge de ce qu'il en est, et il n'y a qu'un seul juge, celui qui pratique cette existence. Si, après un plaisir tint, il
en prend vile un autre, c'est hien; par malheur, i! y a les intervalles, les entr'acles obliges; puis il ne suffit pas que le plaisir porte ce nom, il faut encore qu'on le goiHe, or telle est la nature humaine que l'usage d'un plaisir en affaiblit le goût. Il se pourrait donc que ces personnes fussent a^sez à plaindre, condamnées à courir après des plaisirs qui ne leur plaisent plus, contraintes de faire bonne mine, grimaçant le bonheur, excédées de la faiigue de ce mouvement perpétuel et incapables de se reposer, parce que tout vaut mieux que de se retrouver seul avec soi.
Voici d'autres gens, des habiles ceux-là, qui, trèsforts sur les dangers que présente la vie, ont inventé tout un arl de s'en prémunir. On connaît les sage; préceptes pour conjurer les maux physiques : • Évitez le » froid, évitez le chaud, évitez la fatigue, prenez garde » à ce que vous mangez, prenez garde à ce que vous bit- » vez; i et ainsi de suite, en sorte que c'est une affaire d'art infini d'éviter h-< maladies et que c'est le travail le plus laborieux. D'autres ordonnent la vie morale sur cet exemple : « Évitez ies émotions, ne désirez rien vive- » ment, ne vous attachez fortement nulle part, crainte » des pertes et des déceptions et du trouble que cela jet- > leraitdans votre existence; neréfiécliissezpns trop, de d peur des inquiétudes et des doulcs ; » et le reste à l'avenant. Toute celte prudence esl trés-rcmarquable, eton ne conçoit pas que les hommes soient assez peu amis d'eux-mêmes pour ne pas l'écouter. C'est probablement qu'elle a quelque défaut qui les empêche. Mon Dieu, oui, on ne demande pas mieux que de se bien porter;
Digilized B/Cl
mais ce n'est point aise? Voici qu'il faut défendre votre pays ou soigner ud des vôtres qui est en danger : évitez doue la fatigue; voici, sous vos jeux, quelqu'un qui se noie; vous vous jetez à l'eau pour le sauver : surtout évitez bien le froid. Hélas! vous n'écoulez rien; un instant, une oecusiou. suiFiscnl pour perdre tous les fruits d'une si bonne Éducation ; et il en va de l'amc comme du corps: en dépit des avis les plus salutaires, l'esprit se met à chereber cl le cœur à aimer, comme s'ils n'avaient que cela à faire dans ce inonde. Telle est la témérité de la nature humaine. Elle veut se mouvoir, elle veut agir à ses risques et périls, elle veut vivre, et elle trouve que ce n'est pas la peine Je tant soigner l'existence, si on n'en fait rien ; Il y a en çllc une sorle de bravoure qui se refuse à celle médiocrité et méprise les pauvres conseils de celle morale hygiénique.
Quand je songe à cette morale, i|aimerais aulani, lorsque je pars en voyage, qu'on me dit, pour me préserver des accidents de ebemins de fer, des rencontres de locomotives ou des déraillements, des contusions et fractures qui en sonl la suite : ■ Restez suspendu en équilibre, ne vous appuyez pas, ne dormez pas, n'ayez pas de distraction : du reste, amusez-vous bien et profitez de vos voyages. ■
11 y a une espèce d'optimisme niais qui trouve que tout ce qui arrive est toujours pour le mieux ; et il ne lui suffit pas de ce conlenlement béat, de ce parti-pris une fois pris, il a, dans toutes les circonstances particulières, des arguments particuliers pour prouver qu'il était préférable qu'il en fût ainsi qu'autrement ; il prend des airs
de raisonner qui irritent. Il y a aussi toute une classe de dévots pourvus d'une telle résignation, qu'au plus fort de leur amitié pour vous, ils sont tout prêts ii vous perdre, et que vous pouvez mourir sans la crainte de leur causer trop de chagrin. J'admire beaucoup ces optimistes et ces dévots, surtout je leur porte envie; mais si je choisissais des amis, peut-être en clioisirais-je d'autres, car, par un égoïsme dont il est bien difficile de purger le cœur humain, on souffre un peu de l'idée que si vous veniez à mourir, vos amis trouveraient qu'il n'y a pas de mal a cela. C'est bien de se consoler, mais ils sont trop consolés.
Le monde connaît licurcuscmenl une autre vertu, la résignation des ames vraiment religieuses, qui, convaincues que Dieu existe el qu'il est parfaitement sage et bon, lorsqu'il leur envoie quoique grande douleur, se courbent sous s,es décrets et adorent en pleurant la main qui les frappe. Je m'incline devant vous, âmes saintes, qui, au milieu de cruelles épreuves, avez gardé la foi et l'espérance. Quelques-unes, dans un mouvement d'héroïsme, passent par-delà la résignation, lin écrivant ceci, j'ai sous les jeux une pensée deJoubert, écrite sur un signet, il y a un an à peine, par une personne qui n'est plus : « Il faul aimer de Dieu ses dons et ses refus ; ajs mer ce qu'il veut el ce qu'il ne veut pas. s Itelle pensée, et singulièrement louchante, copiée par cette main. Madame la comtesse de Circourt avait reçu les dons qui charment l'existence des autres : l'esprit, la grâce, la bonté délicate; il ne lui avail été refusé que les biens qui auraient été pour elle seule ; elle aceeplait de bon