SI. PAUL UN ET
cœur ce partage: clic remerciait la maladie qui lui avait plus fortement at lâché ses amis et montré toute la grandeur d'une affection plus proche ; elle était parvenue à aimer de Dieu ses dons et ses refus; aussi elle goûtait une pensée qui lui représentait l'elTort de sa vie et qu'elle avait pénêlm: en pratiquant la iloulcur.
Non, pas même ces hautes et profondes jouissances de la vertu ne sauraient nous tenir lieu de tout : ou pciil être heureux par elle et du reste misérable, Les sages disent justement: * Le honheur que procure la vertu est le seul ■ qui soil toujours dans mitre main, le seul qui ne se » corrompe pas, le seul qui soit vraiment à nous, le » plus plein des honiicurs qu'il nous est permis de goili ter ici-bas; > mais la raison a hcati être la raison : elle ne guérit pas ceux qui souffrent, elle ne donne pas à manger à ceux qui ont faim, a notre à ceux qui onl soif, ;i aimer à ceux qui onl soif et qui ont faim d'aimer.
J'ai examiné les différents moyens que l'homme prend pour être heureux, et n'en ai trouvé aucun qui fut infaillible ; mais il n'est pas besoin qu'ils soient infaillibles; il suffit qu'ils servent à l'occasion, et je regretterais extrêmement d'avoir olé û une seule personne la confiance qu'elle y peut avoir. Il est quelquefois si difliciie de vivre, que l'on serait cruel et coupable d'oleràde pauvres créatures la moindre part du courage qui leur est nécessaire. Oui, il y a quelquefois de terribles mo-
merils a traverser. On est connue tin liomme qui serait forcé <Ie marcher sous un poids qui l'accable; on porle partout avec soi une pensée sombre; elle éteint la joie cl glace le sourire; la nuit l'endort, comme les antres maux, mais au malin, a traversée bien-élreque procure le repos, à travers ce plaisir de revoir la lumière,
si vague et l'existence si légère, on se sent oppresse sans savoir pourquoi, on craint de le trouver, on le cherche malgré soi, on le trouve, cl quand on l'a trouvé, quand notre chagrin est réveillé, on se désespère Cependant la vie fait effort pour renailrect finit par percer. imsi, dans la fenle d'un rocher elle cache une graine avec un peu de ferre, el le soleil qui passe y fail pousser une fleur-
La vie esl-elle bonne ? esl-clle mauvaise? Je n'en sais rien. Elle est bonne à l'un, mauvaise à l'antre, bonne dans un temps, mauvaise dans un autre temps: il n'y a qu'une chose qui soit sûre, c'est que rien n'est sûr, et cela même est la grande tristesse de la vie, ceîlc que la jeunesse, heureusement, ne soupçonne point. La belle chose que la jeunesse el la charmante esquisse d'un hommel Comme les grands traits de la nature humaine y sont hardiment jetés ! Comme tous ses mouvements y paraissent ingénument! Comme ses diverses puissances y jouent avec un feu, une grâce incomparable! Que la fierté lui va bien, et les ambitions infinies I Le navire part joyeusement <ous toutes voiles, confiant au ciel : mais les vents mauvais se lèvent; il essaie en vain do lutter, il ramène une première voile, puis une seconde, puis une autre, el rentre presque nu.
Pour que l'homme fût mailrc de son bonheur, il faudrait qu'il fût le maître des vents, c'est- ii- dire de la nature, et il ne l'est pas: et s'il l'Était, cela Désunirait pas, car il vit peu de l'existence vraie, celle des sentiments éternels aux prises avec la destinée, et il s'est créé une existeûce artificielle, où il ne songe qu'à faire figure devant les autres liummes, et rencontre dans celle entreprise de nouveaux plaisirs cl de nouvelles douleurs.
.Votre plus conslanle occupation est de nous comparer à ceux que nous connaissons, pour nous trouver supérieurs à eux. Quels défauts ils ont, que nous n'avons pas, et en revanche, quelles qualilés ils n'ont pas, que nous avons! Nous avouons que nous ne sommes pas parfaits ; mais, grâce à Dieu, nous n'avons pas tel et tel travers, et après avoir compte ceux qui nous manquent, ii n'en reste plus que nous puissions nous attribuer. Et songez que, excepté un infiniment pelit nombre, tout le monde pense ainsi de soi, logeant le bien chez lui et le mal chez les autres, en sorte que si on reunit les témoignages que chacun rend de soi-même, l'univers serait peuplé d'anges, et que si on réunit les témoignages que chacun rend des autres, l'univers serait peuple de monstres; mais on ne fuit pas cette réllcxion, et si on la faisait on ne s'arrêterait pas pour si peu. Nous ne nous contentons pas d'avoir celte bonne opinion de nousmêmes, nous voudrions encore la faire partager â ceux que nous rencontrons. Pour cela, nous ne manquons pas de rapporter, à l'occasion, ce que nous avons dit elce que nous avons fait dans telle ou telle circonstance, et •te fsiiMicr um^i qui l-ju- *• ■. Ii.*p[>i'r — >Ki.n:lii-< n-î M*-
moires d'outre-tombe; mais nous ne pouvons pas y revenir trop souvent, parce que nous donnons un droit pareil à ceux qui nous écoulent, cl i]iic leurs récils nous importunent ; en outre, si varié qu'il soit, ce sujet s'épuise. Nous avons donc inventé un moyen de parler perpétuellement de nous, de faire pei péluelieincnt noire élogrc sans fatiguer ceux qui nous écoutent, et de les écouler, nous aussi, sans fatigue, c'est de juger les autres, dans ces vifs ynirtf liens, où, mliqu.mt les absents a frais communs, chacun fournissant son trait, ceux-ci livrant leurs ennemis, ceux-là leurs amis, nous avons
le pl ■ ■ i n-if.- 1 .1 ii-.-.
riles et nos vertus par la condamnation île loulcc qui n'y ressemble pas. On n'entend que ces mois par le monde: « Ah ! si j'étais lui. i Eli bien ! si vous élira lui, vous feriez ce qu'il fait, et il ferait ce que vous faites: ainsi il vous critiquerait en ce moment.
Nous passons donc notre lomps à comparer et à préférer nos qualités naturelles aux qualités naturelles îles autres, et nous v trouvons dr -i and- l ouleulcmenls; que
on
ne comprends pas comment c'est un u dans une société si chrétienne que lièremcnl chez les femmes, toujours
si occupées de se mesurer entre elles et de marquer les rangs. J'ai lorl de parler de mépris : ce sentiment suppose qu'on aperçoit une personne, au-dessus de qui on est; mais il y a mieux que cela : nous sommes capables de nous placer si haut que tic celle hauteur nous ne dislinguons plus bien les aulrcs créatures, ce que l'on appelle, je crois, des gens de peu ou de rien. Si l'homme se voyait tel qu'il est, ii ne pourrait pas se supporlcr; la Providence lui a donne la vanité , qui fait qu'il s'aime.
Qu'il s'aime donc et se préfère à lous, puisque cela lui est si agréable; mais voici où je le trouve injuste, c'est lorsqu'il exige que ses semblables soient heureux à sa manière. Il ne se fait pas faute de les conseiller ; s'ils ne l 'écoutent pas, il n'a pas pitié d'eux: qu'ils soient donc malheureux et qu'ils pleurent. Oui, je le répèle, cela est injuste , car chacun est chargé de soi, cl si on pressait ces beaux directeurs, on aurait bien le droit d'exiger aussi de ceux qui sonl si habiles à faire le bonheur des autres, qu'ils aicnl eu d'abord l'habileté de faire leur propre bonheur; mais, entendez-les, il sonl les plus infortunés des hommes, et si vous le contestez, ils se fâchent. V a-til une plus flaganlc contradiction?
Puisque personne ne se gêne pour conseiller, conseillons à noire tour. Il nous semble que nous ne retirons guère de la société des autres, ni pour eux ni pour nous, le profit qu'elle peut procurer, et que c'est la faute de ce terrble moi, qui consent si peu à s'oublier lui-même. Si nous parlons de celte société étroite, composée do la
famille el des relations familières, sur lesquelles nous pouvons tant, soit eu bien soit en mal, sommes-nous sans reproche ? On vent avoir raison, on veut gouverner, el nue loul aille selon nos ponts el nos humeurs; il y a assez de ces gens difficiles à vivre, qui ajouteraient des arêtes aux poissons cl îles Opines aux buissons; ainsi on ne se donne pas la peine de se réformer, et on gâte par quelques travers de caractère le bonheur de ceux qui nous approchent el le fruii de grandes qualités ou môme de grandes vertus. Si on pénétrait dans les plus intimes sociétés, dans combien ne Irouverail-on pas celte plaie secrète? lit, jour venir à ce qu'on appelle le monde, tandis que la société bien entendue est comme un concert où chacun mel du sien pour faire aller l'ensemble, combien de fois on ne considère que soi, et on gèle le plaisir commun ; et c'est grand dommage, car enlin c'est un des plus assurés. Si les hommes étaient sages, ils conviendraient,' quand ils se rencontrent, d'endormir un moment leurs peines par le doux mouvement d'un commerce aimable et bienveillant. Je dis endormir rt non pas étonner. Il est des douleurs sacrées qu'il faut garder religieusement; le temps émousse leur première violence, et il est bon qu'il en soil ainsi, car naus ne pourrions pas y résister; mais enlin elles vivent , el elles sont en nous comme un lieu réservé où nous n'entrons qu'avec respect. On éprouve une compassion profonde pour ceux qui portent de semblables douleurs, cl on se senl attendri quand on les voit causer cl sourire, pour vous épargner l'impression de leur chagrin. Mais, dira-t-on , on ne gagne par là que des
moments ! Mais, mon Dieu ! qu'y a-t-il aulre chose que des moments dans la vie ? et si vous gâtez les jours et les heures, qu'espérez -vous des années?
Le beau livre qu'il y aurait à écrire sur l'art d'être malheureux; On n'a pas l'idée du génie que l'homme emploie à se tourmenter; nou e plus cruel ennemi ne pourrait faire contre nous plus que nous ne faisons nous-mêmes. Il exagérerait nos maux et diminuerait nos biens; il nous rendrait insensibles aux biens naturels, dont nous sommes maîtres, et nous forcerait de courir auprès des biens factices, qui ne dépendent pas de nous, de mettre notre bonheur à faire figure devant le public, de l'attacher au caprice des hommes et de la fortune ; il nous enflammerait de l'ambition de paraître, d'une ambition que rien ne rassasie et qui ne jouit de rien, par la pensée de ce qui lui manque, et à qui il manque toujours quelque chose tant qu'elle n'a pas tout; il nous rendrait jaloux des autres, irrités de leurs sucrés, qui nous élaient dus et qu'ils nous enlèvent, enfin il nous créerait une existence déplorable sans contentement et sans repos. Je ne demande pas qu'on mette de la méthode à élrc heureux : il y a dans la méthode une roideur déplaisanle ; si ce n'est de la raideur, c'est au moins de l'artifice ; et il j' a dans cû bonheur mécanique une naïveté béate et quelque chose qui donne envie de pleurer; mais il faut envisager nettement la condition humaine; et une fois qu'il est connu que les biens et les maux s'y succèdent comme le beau et le mauvais temps, sans que rien puisse nous assurer des biens ni nous garantir des maux, il faut, dis-je, aceep-
•JH DU BONHEUR
1er avec reconnaissance tout ce que la destinée nous accorde de favorable, en exprimer le bonheur qu'il renferme, et l'étendre, s'il se peut, par la comparaison avec les infortunes qui s'abattent autour de nous.
Osons dire la vérité sur le bonheur. On se le représente ordinairement comme un état fixe, comme un rcpos;or l'homme est un être vivant, son bonheur est donc de vivre, et la vie est un mouvement, par conséquent un effort, un regret, une espérance et une crainte. Pascal a dit avec profondeur : « Nous ne cherchons jamais les » choses, mais la recherche des choses. » Telle est visiblement la nature de l'esprit humain. Quand ou annonça à saint Anselme que probahlenieiil Dieu le rappellerait ii lui dans quelques jours, il répondit : « Si telle » est sa volonté, j'obéirai de bon cœur ; mais s'il aimait » mieux me laisser encore parmi vous au moins assez
> longtemps pour résoudre une question que je médite » touchant l'origine de l'Ame, j'accepterais avec recon-
> naissance, d'autant que je ne sais si, après ma mort, » personne la résoudra. ■> M. de Rémusat, qui cite celte louchante réponse, ajoute 1 : < La recherche de la » vérité passionne encore ces grands et inquiets esprits r au moment où ils vont à elle; ils préfèrent l'amour à ■ la possession, et sur le seuil du ciel, ils regrettent delà n terre le travail et l'espérance. >>
La vie pratique est comme la vie spéculative, toute en mouvement. Si vous voulez bien voir l'instinct de la nature humaine, considérez les jeux des enfants, ce qu'ils mettent d'action pour creuser un trou ou élever une
' StitU Ausrlm» de Canlorbtry, i vol. in-S". Didier.
M. PAUL JANKT 27
montagne Je sable, jiuîs aussitôt pour combler ce (rou et (Lt-molir celle montagne; plus lard ils mellcnt la mime ardeur à l'équitalion, a la navigation, à la danse et à la chasse; il faul consomment leur donner quelque chose à fairi!. 3ï! les hommes sont comme les jeunes gens et les enfants : euv. aussi, il faul qu'ils fassenl quelque cliosc. Dans la plus grande fortune, ils no jouissent de rien, s'ils sont l oinlannn's , r i rwicr désuni vrés, et dans la condition in plus misérable, dans le chagrin, en exil, en prison, s'ils parviennent à s'occuper, le sentiment de leur misère s'allège.
Chacun sait que pour les hommes qui ont eu un travail régulier, quand ils entrent dans îa retraite, i! y a un moment de crise très- pénible : ils ne savent que faire d'eux, ils souffrent, quelques-uns en meurent; il faut qu'ils ressaisissent vile un autre travail ; cl le soincie ceux qui les aiment est de le leur offrir pour les sauver, l'our prendre tout de suile le plus grand exemple du jiassage d'une activité démesurée au repos absolu, miel spectacle que celui de Napoléon à Sainte-Hélène! Comme son historien nous le représente, réduit îi l'inaction api 6s avoir pendant quinze ans Imulcversé le monde, consumé parle temps qu'il dévorait autrefois, comptant avec triomphe les heures dont il est venu à- bout; puis, dans line fièvre d'agir, se levant avec le jour, faisant lever sa maison et se mettant en nage à remuer de la lerre, jusqu'il ce qu'il se dégoûte de ce travail et retombe sur
I.a devise de l'humanité est : • Plus loi». • L'instinct qui la pousse en avant, et que l'absolu repos effraie, cet
instinct se ira li i t jjvce une force prodigieuse dons un mot de ce mime homme au temps de sa fortune. Il causait un jour avec Duroc 1 : « On me croit donc bien ambitieux? lui dit-il. — Il y a des gens qui s'imaginent que vous prendriez, s'il vous laissait faire, la place de Dieu le pire. — Ah ! je n'en voudrais pas, dit l'Empereur, c'est un cul-de-sac. » N'est-ce pas que ce mol est enrayant? Mais il sort du cimir humain. Ceux mimes de nos sentiments qui paraissent les plus fixes ont une vie interne qui les transforme; je parle de l'amour maternel. Celte mire, heureuse de porter son tils dans ses bras et de l'idée qu'il ne peut se passer d'elle, aspire à le voir marcher seul, et elle est ravie de ses premiers pas; puis elle l'éloigné d'elle pour qu'il s'instruise, et elle veut qu'il ait des succès; puis elle l'excite à entrer dans une carrière, pour que son enfant soit un homme, et elle partage les ambitions qu'il a ou lui donne les siennes; elle, l'institutrice île.- iiicniii'ivs urinées, elle esl charmée qu'il pense par lui-mime et mime qu'il ait raison contre elle ; enlln elle consent à partager son affection avec une autre femme, pour qu'il lui donne une nouvelle famille, où elle se sentira renaître. Les autres sentiments soin semblables à celui-là ; comme loul ce qui vil, ils ne durent qu'en se nourrissant ou se transformant, et ceux qui ne peuvent pas se nourrir ni se transformer se flétrissent et meurent. Telle est la loi de la nature de l'homme. Il cherche le repos, mais il n'y a de repos pour lui que dans l'action, j'entends que, lorsqu'il agit, il se sent dans son élément, et que, s'il n'agit pas, il s'agite. Nous voyons
1 Bi.-iir.-s ÊOitcrtiirs in cnutt .l'Est ■>",■„!<■/, 1 vol. in-IB. JJcnlu.
une foule de nos semblables s'agiter ainsi, et nous sommes tentés de nous impatienter contre eux, sans songer que nous serions comme eux à leur place, qu'il y a la une force inemployée qui, par la faute des circonstances, ne sait où se dépenser, et que ces mouvements fiévreiii; sont le symptôme d'un mal profond. Il y a dans ce monde des ouvriers sans ouvrage, et de bons ouvriers, je vous l'assure.
Pour satisfaire re besoin d'activité qui nous possède, je ne connais qu'un goût ou un devoir. En fait de goût, j'en entends un qui soit aisé à satisfaire, et rien en ce genre ne remplace l'application ait* lettres, a une science ou à un art, parce qu'avec la facilité de s'y livrer et le plaisir qu'on y trouve à chaque fois, il y a cet autre plaisir de sentir qu'on y profite. Celui qui n'a pas un goût est possédé par l'ennui ; on ne peut l'approcher sans que cet ennui transpire et vous pénètre; pour lui les heures sont de plomb ; il les pousse en vain , et il passe sa vie à observer avec désespoir l'aiguille qui ne marche pas. L'objet de l'éducation devrait être, en même temps qu'elle donne des connaissances, de développer un gont qui subsisterait quand beaucoup de ces connaissances seraient échappées et qui vous suivrait dans toute votre existence, pour en remplir les vides. Un goût n'est pas assez : il ne serait pas mal d'en avoir plusieurs, pour éviter la manie. Pourtant je ne dirai pas de mal des manies : elles sont bien agréables à celui qui les a, et n'en a pas qui veut Si une fée me permettait de faire trois souhaits, ainsi que j'ai lu dans les contes, je serais prêt. Mon premier souhait serait qu'elle m'accordât une
manie; le second, qu'elle put Olrc satisfaite sans Irop de frais; le troisième, qu'elle ne le fùl jamais complètement. La bonne chose qu'une bonne manie ! On ne s'éveille plus avec la terreur des longs jours, qu'il faut remplir ; on ne s'endort plus avec le remords des jours mal employés; on ne s'égare plus en de vains désirs ; on ne s'agite plus de vains tourments ; on ne cherche plus à quoi sert la vie : on l'a trouvé. J'ai demandé ii dessein «no manie innocente , et ne mcls pas toujours dans re nombre les collections de livres ou de lableaux; mais trois fois heureux ceux qui se passionnent pour rassembler toutes les variétés d'une famille végétale et vivent dans une succession de soins qui foui paraître les années trop courtes : pratiquer îles échanges, classer les sujets, les mettre en terre, les arroser, les voir pousser, puis fleurir, les préserver du soleil, du vcnl cl de la pluie, s'exiasirr sans tin tin coup d'oui et s'émerveiller des surprises. J'ai demandé enlln que ia collection ne fût jamais complète, qu'on poursuivit une variété qui n'existe plus ou qui n'existe pas encore, ou qui ne peut pas exister, car il est bien dangereux de n'avoir plus rien à désirer, et !c parfait bonheur languit.
Au défaut d'un goût, cl mieux encore, ce qui occupe la vie, c'est un devoir. Heureux celui qui goûte son devoir, celui qui va de bon cœur à sa tâche de chaque jour! Mais fallût-il chaque jour se combattre cl se vaincre, il y a dans la conscience du devoir accompli quelque chose de plein, qui fait senlir que malgré tout la vie est bonne.
Revient ici la question s'il vaut mieux pour le bon-
il. PAUL JANET .11
heur que la nature soit ou non cultivée, s'il est sage de cultiver son intelligence et son ;Vme, au risque d'éprouver des douleurs que les autres ignorent et de sentir plus vivement celles qu'ils sentent aussi. A comparer les biens et les maux que cette culture apporte, j'oserais prononcer contre elle, si ce n'était qu'une affaire à faire; mais il y a là autre chose en jeu. Disons-le, à l'honneur de la nature humaine, de ces civilisés, de ces délicats, qui posent la question, car le reste ne la conçoit, seulement pas, il n'en est peut-être pas un seul qui consentit à échanger sa condition contre l'autre ; même au moment où il souffre le plus, il ne changerait pas sa souffrance contre de certains plaisirs. I.e monde connaît bien de cruelles douleurs ; il n'en connaît pas de plus cruelles que le vide inlini d'une âme qu'une affection a remplie et comblée; il rencontre souvent encore la douleur de ltacfiel, « qui pleurait ses lîis cl ne voulait pas se consoler, parce qu'ils n'étaient plus; » j'ai approché plus d'une fois de pareils chagrins avec la plus profonde pitié, mais j'ai trouvé aussitôt dans cet excès de misère un sentiment où éclalait la vaillance du cœur humain. Si un Dieu puissant eut offert à ces malheureux de n'avoir jamais connu ceux qu'ils pleuraient ou de les oublier tout à coup, pas un n'aurait accepté; ils souffraient, mais ils avaient aimé, et s'ils avaient oublié ces êtres si chers, ils auraient cru les perdre une seconde fois.
L'homme n'est pas né pour être heureux ; mais il est né pour être un homme, à ses risques et périls. Comme cela est hon de se sentir dans sa loi, et jusque dans les plus grandes agitations, combien i! y a de vertu dans
3Î DU BOKHEUR
celle pensée, combien ii y a île calme el île force ! I! faut donc aller à la vie comme on va au feu, bravcmcn!,sans se demander comment on reviendra; el si on est mortellement blesse, je crois , pour moi, qu'il y a quelqu'un qui voit nos blessures.
Je termine ici sur ce sujet du bonlieur. Je disais, eu commençant, <?ue je ne l'aimais pas, parce que chacun y est compétent et reconnaît ce qui manque chez ceu\ qui en parlent; j'ajoute maintenant, parce que c'est un sujVi Iriste. On ne peul y songer ?ans revenir sur sa vie passée et pans que quelque douleur mal guérie vienne à se réveiller. Quelques-uns se révoltent, parce qu'ils n'ont pas cesse d'espérer ; d'autres (sont-ils plus mal ou mieux instruits?) disent comme Madame du Ile flan d : « Je ne cherche plus le bonheur; c'est vainement qu'il se cache, »
(Mors 184t.)