LUS MORALISTES FRANÇAIS
Mauvaise renommée, dites-vous. Peindre, mais renommée que toul le monde n'a pas. D'ail le are, elle n'est pas mauvaise partout. Soie/.-en sur, aussi absurde que soit une idée, il y a quelque pari quelqu'un pour qui elle est faite: ils sont Dés l'un ]>our l'autre, ils s'attendaient, ils se cherchaient, et quand ils se rencontrent ils se reconnaissent. Je ne serai donc pas seul, j'aurai des disciples, emendez-vous? El puis, ceux-même qui me comballront commenceront, en puise de préface, par confesser que je remue les idées, que j'en ai de neuves, que je suis un penseur original, un homme fort. Avoue/ qu'il ne vous déplairait pas qu'on dit cela de vous Une fois ma réputation établie, quoi que j'avance, j'aurai l'honneur d'être écouté, d'être discuté; je compte me permettre beaucoup de choses, je suis même décidé à avoir de temjis en temps une idée raisonnable; mes amis me passeront cela, cl je serai comblé de gloire par mes anciens adversaires, qui citeront mes paroles comme le plus éclatant lémoignage qu'une vérité puisse recevoir. Ainsi va ei prospère le paradoxe, que nous voyons depuis quelques années en pleine (leur.
Quand on considère cette destinée du paradoxe, on conçoit ce qu'elle doil exciter de tentations. Sait-on bien ce qu'il faut de courage pour v résister, pour renoncera la fausse originalité des idées, au faux éclat du sljlo et ne s'attacher qu'à la seulo vérité ? C'est pcut-êlre te même courage qu'il faut ailleurs pour préférer à ta richesse subile du jeu la richesse qui vient par le travail el la probité. Malgré loul, ceux qui ont pris ce dernier parti n'ont pas mal choisi. La fortune acquise ainsi
dure; et que vaut la fortune qui ne dure nos autant que nous? Kcrivains qui ambitionnez de jouir vile, prêts à vendre votre âme pour obtenir ce quart d'henni de vogue qu'on a toujours en France quand on veut et qu'on a quelque talent, jouez avec les idées, faites-les paraître etdisparaître, exécutez vos tours surprenants de logique devant le public ébahi ; on ne vous envie rien : on est bien avec sa conscience, et on attend votre public, qui vous quittera bientôt, parce que la raison ne se Irouve bien que chez elle, et que l'esprit de l'homite, comme son oreille et son œil, ne se repose que dans le sentiment des rapports justes Kn définitive, il n'j a que le bon sens de solide, et, comme on l'a dit heureusement, iî n'y a que le lion sens qui soit amusant.
Je désire que M. Prévost- Paradol donne h notre jeunesse le goût de lire les moralistes, qu'il a si bien compris, et j'en vais dire le motif.
Nos moralistes desderniere siècles ont étudié l'homme universel, l'homme de tous les temps et de tous les pajs; leur étude était philosophique; aujourd'hui on étudie de préférence l'homme variable des divers temps et des divers pays; l'élude est devenue historique. Je ne m'en plains pas; l'homme n'est pas une abstraction : il vit dans tel ou tel lieu, il vit dans telle ou telle époque, et inévitablement il s'empreint de la couleur des époques et des lieux où il vit, il est disposé à voir et a sentir d'une façon particulière; nos moralistes actuels, si habiles à saisir, à classer et à décrire ces dispositions, auront donc rendu de grands services à la science, car il n'est pas indiffèrent de savoir que la nature humaine a
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îles formes très-variées, de bien connaître ce r|iT(m appelle des civilisations, et, quand on étudie un individu, dedislinguer nullement ce qu'il a emprunté de eetlc civilisation et ce qu'il a en propre; mais nos savants ont excédé quand ils onl regardé chaque forme de In nature humaine comme un produit falal de la lerre et dii climat. Je vous rencontre ici, écrivains, mes chers confrères, qui donnez de l'éclat à cette erreur; laissez-moi vous chercher querelle, cl permettez celle guerre à quelqu'un qui aime, vous le savez, voire personne el voire talent. Vous croyez que la connaissance philosophique de l'homme universel nesulul pas, qu'il est nécessaire de l'observer en mouvement, comme l'histoire le montre, dans toule sa diversité, soit; mais reconnaissez, je vous prie, que celle diversité n'est pas, en définitive, aussi grande qu'on le dit, que dans tous les hommes il y a l'Iiomme, c'esl-a-dire un être libre; c'est là le caractère ineffaçable qui marque la limite entre les autres créatures cl nous, et qui nous met hors de l'histoire naturelle. Vous aimez les faits; en voilà un, Dieu merci, qui rompt les analogies Irompctisrs. I.e mal que ronl les animaux malfaisants, ce ne sont pas eux qui le font, c'est la nature; le mal que je fais, c'est moi qui le fais.
Mais quoi ! comme si vous craigniez encore de nous comparer aux animaux, parce qu'ils ont une ombre d'indépendance, Vous descendez plus bas, jusqu'aux plantes, esclaves du soi, du soleil, de l'air el de tous les éléments ; vous avez créé une nouvelle variété de plantes qui s'appelle la plante-homme. Ah ! cette fois je me
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révolte, car enfui du a beau être modeste, on a sa dignité d'animal.
L'étude des moralistes, qui peut Cire particulièrement utile dans ce temps-ci, est utile dans tous les temps, parce qu'elle charme et fortifie, lille charme, parce qu'elle nous entretient de nous, de nos passions, de nos plaisirs, de nos peines; elle fortifie, parce que, grâce ii elle, nous voyons ces choses de plus loin et de plus haut, pour ainsi dire comme étrangères, et qu'au lieu d'en ressentir le coup, nous eu suivons le cours dans l'univers. Depuis qu'il y a des hommes et qu'ils observent ce spectacle, il produit sur eux le même effet : nous ne pouvons considérer l'ordre de la nature sans qu'il nous pénétre, sa vie toujours égale sans que notre pouls halte motus vile, ses lois inflexibles sans concevoir l'inutilité de les cuiidiatlre cl la nécessite de noas résigner. Je ne dis pas que ce soit là le bonheur, non, ne n'est pas lui; mais, à son défaut, l'âme goûte cncoiv quelque volupté dans celte contemplation sereine et mélancolique.
(Avril \m.)