‹ Morale et politiqueChapitre 31 sur 113 · L'INTERVENTION EN ITALIE · texte numérisé non relu

L'INTERVENTION EN ITALIE

Dieu me garde il "entrer dans In question romaine.' mais, au point où elle est, elle est vraiment très-inlurcssantc à considérer du dehors. Il y a eu, comme chacun sait, des pourparlers enlre le gouvernement italien et le gouvernement romain ; ces pourparlers doivent être repris; on ne s'aime peut-être pas encore, mais on se voit. L'étonnement a été fort grand en France et dure encore. Quelque chose qui doive sortir de ces entretiens imprévus, ci il serait imprudcntderien prédire, il est certain que le moment actuel esl un moment d'épreuve pour ceux qui se sont occupés de la question et qui n'ont pas, comme le Journal des Débals l'a fait, renvoyé les parties à s'entendre de gré à gré; tous les autres ont quelque sujet de désagrément dans ce qui arrive. Les hommes d'État qui ont pris la peine de régler les points d'une convention à intervenir enlre le Pape et nialic pourront se réjouir si la convention se conclut, mais ce ne sera pas la leur, et, après avoir fait un si important person-

l'intervention en Italie I3S nage dans cette alliance, ils scrontsimplemcnt invités à signer au contrat; ainsi ils auront réussi un peu différemment un'ils ne l'avaient rflvé et se trouveront avoir été plus désintéressas qu'ils ne l'avaient voulu, en sorle que leur joie nesera pas sans mélange. Les personnes qui, au contraire, n'acceptaient aucun accommodement, seront assez déconcertées : elles avaient posé la question abstraitement, logiquement, à la Française, entre le pouvoir spiriiuel et le pouvoir temporel, entre le dogme et la vie civile, entre la théocratie et la société moderne, entre la terre et le ciel; c'était juste, en un sens, car c'est la question de l'avenir; mais ces personnes n'avaient pas vu que la question réelle, actuelle, est entre deux hommes rivants qui se nomment Pic IX cl Victor-Emmanuel; elles avaient aussi oublié qaa Victor-Emmanuel et Pic IX sont Italiens.

Ce qui signifie qu'il y a là de la politique, c'est-à-dire quelque chose de dillicile à comprendre pour nous. Si la Fiance a eu des souverains et des ministres qui ont excellé dans la politique, on peut assurer que la nation en générai, avec sa raison droite et impatiente, l'eulend peu; même elle la considère peu. cl elle a tort, car, en délinitive, séparée de ce que l'ambition y ajoute d'odieux, la politique n'est que la prudence appliquée au maniement des hommes en société, la prudence que le moindre homme de mer consulte, l'art de gouverner avec les courants et les vents. Cet art, je le répète, est peu de notre goût; aussi c'est merveille comme nous savons gâter une situation !

Depuis quelques années seulement, en observant avec

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quelle habileté les Italiens se sont conduits à travers tant d'obstacles, nous commençons à considérer beaucoup la politique et le peuple qui en est aussi capable; c'est pour l'immense majorité des Français une véritable découverte. Nous parlons, bien entendu, de l'esprit politique de la ration et non des héros, qui ne sont pas nés pour

du nord regardent aisément les gens du midi comme des êtres passionnés et insensés, comme des enfants qui n'arriveront jamais à l'âge d 'boni mes. Des êtres passionnas, oui, niais moins insensés qu'on veut bien le croire : ce qui csl souvent merveilleux dans ces natures, c'est la clairvoyance qu'elles gardent au plus fort de leur désir; une fois ce désir conçu, leur esprit prend sa plus grande netteté et sa plus grande pénétration, pour arriver à le satisfaire. Quelqu'un qui a connu M. de Villcle et qui le vil, dans une crise, Irés-irrilé contre ses adversaires, l'entendit dire ce mot caractéristique: «Je leur ferai voir ce que c'est qu'un Gascon qui se -possède- • ; il tint parole, et comptez bien qu'il n'était pas une exception, que ces méridionaux, qui ont l'air d'être menés par une sorte de démon, se possèdent quand ils le tentent, et que cela est vrai surtout de l'Italie, qui est la terre des politiques. Le cœur ardent, la téle froide, on va loin avec cela : on est maître de tous ceux qui n'ont pas de passions on qui se laissent conduire par elles, La force des politiques est de compter avec le temps ; les choses humaines ont un (lu* et un reflui qui couvre alternativement et découvre les mêmes rivages, et fait de lui-même, sans peine, ce que nous nous épuiserions vainement à faire. Les ma-

l'iktbrvbntio.n kx Italie 137 rins novices. quand leur embarcation esi à sec, travaillent inutilement pour la mettre à l'eau ; les marins expérimentés se couchent a» fond île la barque et attendent le flot, Attendre le flot, quelle science ! et comme on la sait dans de certains pays !

Mais il n'est pas même nécessaire do calculer si précisément. Ce monde est si changeant qu'il présente sans cesse un nouveau visage, et qu'un jour ou l'autre il présentera un visage favorable. A mesure que l'on vit, on est de plus en plus frappé de la bizarrerie, de la bigarrure des événements, du caprice qui les amène et les remmène, et compose la grande comédie de l'univers. Ainsi se forme cette sagesse déliée, qui sourit a la disgrâce parcequ'ellc ne la regarde pas comme éternelle, et qui ne se désespère pas comme ceux qui ont cru naïvement que la fortune était honnête.

A ta surprise que nous avait causée la tenue du peuple italien, il faut donc joindre maintenant le coup de politique qui vient de survenir. Puisqu'on nous réduit au rôle d'observateurs, au moins ne manquons pas d'observer; nous apprendrons enfin ce qu'il n'aurait pas été inutile de connaître au commencement, les vrais instincts des puissances dont on a prétendu régler les destinées. Il n'est pas certain que l'Italie etqucRome se privent volontiers de la papauté. L'Italie a été autrefois la té Le d'une monarchie universelle, et quand on a été cela, il est difficile de se réduire a. n'être qu'une nation ; or, la papauté lui r«nd, sous une autre forme, celte monarchie universelle qu'elle n'a plus. Quant aux Romains, sup|»sé même qu'ils n'eussent pas la fui, qu'ils me sein-

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blenl avoir, les plue bornés doivent concevoir que le Pape est leur plus belle antiquité et se rendre compte de ce qu'ils perdraient en le perdant. D'un autre côté, le Pape hors de Rome, quelque part qu'il soit, se sentira toujours en exil- C'est l'histoire qui a lié l'une à l'autre ces grandes existences. Il est vrai qu'à cette heure l'ancienne forma de leur union est devenue impossible : mais si une union d'une autre espèce doit intervenir, qui ne voit que c'est l'ouvrage te plus délicat* que les mains des étrangers sont trop inexpérimentées et trop rudes pour y travailler utilement, et que c'est aux parlies intéressées à essayer une situation nouvelle, à faire ce que nous faisons nous-mêmes tous les jours dans nos relations changeantes? On ne s'arrange bien que lorsqu'on est entre soi.

En attendant ce que l'avenir nous fera connaître, ce qui vient de se passer est déjà curieux et assez piquant. Je me rappelle avoir vu dans un jardin italien une invention tout ii fait ingénieuse. Une balançoire tentait le promeneur ; quand il y était assis et suffisamment lancé pour ne pas en descendre û su volonté, des jets d'eau partaient des deux côtés, qui l'arrosaient à chaque montée «ta chaque descente; il était confus, et ses compagnons ne manquaient jamais de se placer devant lui pour jouir de sa confusion; mais tout à coup partaient d'autres jels d'eau qui arrosaient les railleurs, ce qui consolait beaucoup la victime ; alors, comme tout le monde était pris tout le monde, moitié moqueur, moitié moqué, ûnissait par rire des autres et de soi, ut c'était, en vérité, ce qu'il

l'intervention en Italie 139 if y avait de plus sago. La question romaine a de ces plaisirs'.

réconciliation enlra l'Ilalio et la papauté ï Nous avooa trop oublia,

Espagne, cd 1823 à quel pnint notre présence surexcita les discordes, el l'incroyable apaisement qui se fit à noire départ, comme il parait aujourd'hui se faim au Mexique. L'étranger, dans un pays divisé, est comme un corps étranger dans une plaie : il l'empëclie de se former.

(Note de \m.)

L'iitsioire de Mahomet 1 a été, île noire temps, complètement renouvelée par les travaux de MM. G. Wcil, Caussin île Perce val, William Muir ci A. Sprenger; on est remonté aux sources, on a consulté celles qui existaient, ou en a découvert de nouvelles, ci maintenant les origines de l'islamisme et la vie de son fondateur sont parfaitement connues. Le renouvellement dont nous venons de parler s'est opère surtout dans les vingt ou vingt-deux dernières années ; mais, pour fitre juste, il ne faut pas oublier que la première idée de recourir aux documents authentiques appartient à un Français, naturalisé plus lard en Angleterre, Jean Uagnier, dont le livre parut eu 1732. SIM. Muir et Sprenger ont étudié en pajs mabométaus ; celui-ci a habité quinze ans dans les contrées musulmanes de l'Inde supérieure, fondunt ou soutenant des écoles, créant un journal qui a beaucoup

' Makomtl 'I lr Cil-an. jimvilv .i'utu- IntriHiii'lLiiu sur les devoir! rnutuels do la philosophie cl rie In religion, par M. Barthélémy Sflirii-lliliiiii'. mi'iilIii i- lit* i'IcislUul. Y.n vdIiulh' iu-S. Didier.

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réussi et en a suscité une douzaine d'an Ires également prospères, enfin amassant une énorme collection de manuscrits et de livres qui forment un inestimable trésor. M. Barthélémy &iinl-Hilaire a pensé <|ue le moment était venu de taire connaître au public français le Maliomeî de l'histoire, et de le substituer au Mahomet de la fantaisie. Il continue dans ce volume ce qu'il a commencé dans son livre sur te Bouddha et sa religion', l'entreprise de nous familiariser avec les religions de l'Orienl ; c'est une veine très-heureuse ouverte b son érudition et à sa philosophie. Je laisse de coté pour aujourd'hui la préface, qui, par l'importance des questions qu'elle soulève, demande une étude a pari, el né m'occuperai que de Mahomet.

Le chapitre intitulé : l'Arabie avant le maJwmétisme expose les circonstances an milieu desquelles lemaliométisme a paru, et ce qui préparait les esprits à le recevoir. Placez dans 1a presqu'île arabique de nombreuses tribus adonnées aux soins des troupeaux ou au commerce, perpétuellement en guerre. Chaque année des caravanes marchandes partent du sud pour la Syrie et la Mésopotamie; elles voyagent les armes à la main; forcées de s'éloigner du centre, qui est a peu près inaccessible, elles longent la mer, à l'ouest ou à l'est, surtout a l'ouest : elles y ont quelques stations imposantes où elles trouvent de l'eau et renouvclienl leurs provisions; par-dessus toutes les autres sont la Mecque et Yatlirib, depuis Médine. La Mecque est autre chose encore qu'une station importante. Par une de ces conventions he ureuses

qui se retrouvent souvent dans les pays en proie à la guerre, il s'était établi une trêve de quatre mois que l'on ne violait point sans sacrilège ; pendant cette irore il se tenait des marchés où on venait de tous les points de l'Arabie ; Ocàih, près de la Mecque, était un de ces marchés; on y réglait ses différends, il y avait des concours de poésie où le prix était donné par toute l'assistance, et le vainqueur pouvait voir sa pièce île vers transcrite en lettres d'or sur les murs de la Cauba de la Mecque. Cette ville enfin était un lieu saint, de tous le plus vénéré : on attribuait la construction do la Caab& à Abraham lui-même; la source de Zamzera était celle que lange Gabriel avait faitjaillir du sol pourdésaltérer Israël et sa mère, prêts ii mourir île soif : la pierre noire incrustée dans un des angles du temple, pour marquer le point de départ des tournées des pèlerins, avait été apportée des. cioux par Gabriel. Le respect attaché au temple s'étendait a la vallée entière, qui formait une enceinte sacrée, le Haram. Du reste, si le lieu était consacré par une tradition commune, chaque tribu, en entrant dans le Haram, y apportait sa croyance particulière ei y logeait ses dieux ; au temps de Mahomet il y en avait prés de quatre cents, et, comme dit M. Sprenger, c'élait une religion fédérative.

l'ar ces divers caractères, la Mecque était un endroit privilégié, marqué pour l'histoire future de l'Arabie, tin politique, crissa vy, avait compris cela. De Iribu en tribu, la garde du temple avait passé a celle des Corajcliites, à laquelle Cossavy appartenait. On n'avait pas usé bâtir dans le Haram, il y bâtit une ville, se lit cou-

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struire un pillais où se tenait le conseil de la Confédération. Outre cette présidence du conseil, c'était lui qui remettait, dans l'occasion, le drapeau confédéré, qui répartissait les fonds de secours consentis pour les pèlerins, lui qui distribuait l'eau entre les habitants de la ville et conduisait les cérémonies religieuses ; enfin il possédait un droit qui s'étendaii jusqu'aux limites de l'Arabie : il réglait le calendrier, il fixait l'époque do la trêve. Ce pouvoir considérable fut entre ses mains pendant prés d'un demi-siècle. Ses dignités se divisèrent, maisellesrestèrentdanssa famille jusqu'au grand-père et aux oncles de Mahomet. Ajoutons enfin qu'il s'était formé entrequelquei-uncs des principales familles corajchite* une ligue du bien public, pour réprimer les violences exercées siïr les faibles, ligue consacrée par le serment, et qui faisait reconnaître ses arrêts, clans l'absence d'une justice énergique.

On le comprend, pour qui devait jouer un rôle en Arabie il n'était pas indifférent d'être né à la Mecque et dans la famille des gardiens du Haram ; mais achevons. L'Arabie était divisée en plusieurs religions : elle comptait des juifs, des chrétiens, surtout des idolâtres; de tout temps il y avait eu quelques hommes qui, par delà le christianisme et fe judaïsme, prétendaient se rattacher à la foi d'Abraham: ils s'appelaient Hanyfes, n oyaient ;'i un Dieu unique, à la volonté de qui est due une absolue soumission, ce que l'islam signifie; Abraham et Isaae, dans le mémorable sacrifice, étaient les modèles de cette soumission. Mahomet fut eu rapparia suivis avec quaire Coraychiles qui avaient déserté le

culte îles idoles pour chercher une vie meilleure, principalement avec Zeîd le poêle, qui prêchait à ses compairiotcs un ni lie cl une morale plus purs, ci dont les prédications ont passé dans le Coran.

Tflli * ' lu» ni ir.'.'ii^Uii.v .p->lili.)U''.:i i l reliait an milieu desquelles naquit Mahomet. De lionne heure orphelin, n'ayant jamais connu son père, privé de sa mère dans ses premières années, demeuré ainsi seul et pauvre, longtemps réduit à garder les troupeaux, puis associé à ses oncles dans leurs expéditions de commerce ou de guerre, chargé en tin de la conduite des caravanes, on le voit dans sa grave jeunesse, à la fois fort et doux, sobre," chaste, dés intéressé, bienveillant, fidèle à sa parole, doué d'un jugement précise ; sa fidélité le Faisait appeler • l'homme sur 1 et lui donnait un grand crédit dans la ligue que nous avons rappelée; sou jugement faisait de lui un arhitre respecte. Toutes ces qualités le destinaient à une grande influence dans les actes civils et politiques de sa tribu; mais il avait quarante-deux ans, que le réformateur religieux n'avait pas encore percé. Il accomplissait les exercices de la religion selon la règle commune; [lourtanl ces exercices ne lui suflisaienl pas :

■ Chuouc année il se retirait, comme Ira [lersoa nages les plus dévots de la Mecque, sur le mont Hira. pétulant les mois de la Irtve, et là. dons une potte ,'lrtiilo. irni avait servi à bien d'autres ermites avant lui, il s'aliatidminai! ù sus tvllciitnis. pi iil.,"trc même ù ses eitases. dans le silence le [dus absolu et dans la tranquillité la plus profonde, sous un climat brûlant, au milieu d'une nature aride et descente par un soleil inaltérable. Il ne sortait do la solitude que ]nui

M. BARTHELEMY 5AINT-HIIAIRE 145 aller do temps à outre chercher dans sa maison les aliments indispensables, et il so hâtait de revenir ù ses chères méditations. On conçoit quelles excitations ce régime de vie devait causer ù une organisation telle que la sienne ; il parait qu'il eut dès lors ces inspirations ardentes d'où plus tard il tira lo Coran. ■

Un jour enfin la crise éclala; M. Barthélémy Saint- Hilaire raconte ce moment tragique où paraissent d'une manière saisissante la sombre ardeur du Prophète el la foi et la grâce de sa chère épouse Kha'lidja.

■ 11 semble bien njuslolo que c'est précisément dans uu rêve que Mahomet crut avoir la première révélation do sa mission future. L'sngs Gabriel lui apparut durant son sommeil, tenant et lui donnant uu livre qu'il lui enjoignait de lire. MjIkjilii-1 résisln trois fois à cet ordre, et ce ne fut que punr éviter les violentes de Fange qu'il consentit enfin à lire ce qui lui était présenté. A son réveil, il sentit qu'un livre avait été écrit dans son cœur; c'est l'expression dont il se servait lui-même, si l'un en rruit la tradition, pour rappeler celte apparition merveilleuse. 11 en fut profondément troublé, et. après avoir raconté à Khadidja le rêve qu'il venait d'avoir, il retourna sur le mont Hira. livré au désespoir et à l'égarement. 11 so croyait postédé des esprits malins, et il allait peut-être s'ôter la vie en se précî pilant du haut d'un rocher, pour se délivrer du mal affreux qu'il redoutait, quand une voix descendue du ciel, et qu'il prit pour celle de l'ange, lui dit ! ■ O Mahomet, tu es l'envoyé de Dieu et je suis ■ l'ange Gabriel. ■ Puis, levant les yeux, il vit l'ange sous une forme humaine et il put le suivre quelque temps du regard jusqu'à ce qu'il le perdit de vue ù l'horizon. Cependant Khadidja. elfrayée de sa

sa femme, il lui lit pari de -a vit inn nouvelle avec nue émotion qu'il ne pouvait calmer. Kli.ninija le rassura [le : ;..u mieux, et comme elle

ne pouvait moUro ou doute la parfaite sincérité do son mari, qu'elle connaissait depuis do si longues années : ■ Dieu est mou appui, ditelle; Une permettra pan que tu aies le malheur d'être un poète ouquel personne ne doit avoir confiant», ni nu possédé des Djintu. Tu dis toujours la vérité ; tu ne manques jamais à te parole ; nos pnranis le savent aussi bien que moi. Celui qui tient la vie de Kliadidja entre ses mains m'est témoin que tu seras le prophète de celte nation. Risaureloi et bannis la trouble de les esprits. •

Le mahométisme était fondé; il avait son premier disciple. A partir de là, Mahomet prêcha sa doctrine, et le Coran est le recueil de ses prédications. Elles furent d'abord secrètes, puis, quand elles transpirèrent, elles soulevèrent de violents orages : les Coraychites idolâtres, gardiens de la Caaba, résistaient de toutes leurs forces a ce nouveau culte, qui leur enlevait leurs honneurs, el ils auraient tué Mahomet s'il n'avait appartenu à leur ligue. Averti par cette inimitié, il usait de prudence, et s'adressait aux étrangers, aux marchands de Médiue, rivaux de ceux de la Mecque, qui étaient moins surveillés dans leur patrie. Dans une entrevue avec douze de ces convertis, il leur fit prêter un serment resté célèbre dans l'histoire de l'islamisme, et qui fut renouvelé plus tard dans une réunion pins nombreuse; enfin il choisit douze apôtres pour préparer sa venue, fil émigrer par petites troupes les musulmans de la Mecque, et s'enfuit à Médine, comme on sait, en 622. Il y avait dix ans qu'il avait déclaré sa mission pour la première fois; il avait cinquante-deux ans à ectto date. 11 organisa le culte et unit les musulmans émigrés et les musulmans indigènes dans une même famille, pour prévenir de

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dangereuses rivalités. La rivalité entre les idolâtres de la Mecque et les musulmans de Médine croissait; elle amena en 621 la bataille de Bedr, où l'ardeur des nouveaux croyants suppléa à leur petit nombre. Vainqueur dans cette bataille, qui fut gagnée par ses soldais |icndanl qu'il était en prières, il combattit intrépidement a la bataijle d'Ohod, y Tut défait et blessé, se releva de cet échec dans de nombreux assauts où il se montra grand général, «l eut la joie de soumettre la Mecque et de la convertir.

Comment se conduisit-il dans ces temps violents? Les historiens hésitent sur le jugement qu'il faut porter de lui. Si, à la bataille de Bedr, il insulte les morts, dans celte scène de iiainc où, penché sur le puits qui contient leurs cadavres, il les appelle par leur nom, s'il ordonne aussi le meurtre de deux de ses ennemis personnels, il montrera souvent des instincts plus généreux : il arrêtera la colère d'Omar qui, après avoir élé un idolâtre fanatique, était devenu un musulman fanatique; il rétractera le vœu qu'il avait fail de muliler trente Coraychites comme un des siens avait élé mutilé ; il fera grâce a un misérable, envoyé pour l'assassiner, a la femme qui a essayé de l'empoisonner, an secrétaire infidèle qui a falsifié ses récitations, au poète qui a attaqué l'honneur de sa femme Aycsha, et à l'homme brutal qui a causé la mort d'une de ses filles; il défendra de déshonorer les cadavres, de tuer les femmes, les enfants, les serviteurs, el d'exterminer les vaincus, selon le droit en vigueur; il arrêtera la convoitise de bandes avides de pillage; enfin, malgré quelques actions uruelles, on le trouvera, pour

l'humanité, à une dislance infinie au-dessus des peuples qu'il conduisait. Sa mort est bulle : « Musulmans, dit-il, » si j'ai frappé quelques-uns d'entre vous, me voici : qu'il >me frappe à son tour. Si je l'ai blessé dans son hon- » ncur, qu'il merendc à celte heure injure pour injure. Si » j'ai enlevé à quelqu'un ce qui lui appartenait, qu'il re* » prenne son bien sur tout ce que je possède, ei qu'il ne » craigne pas d'irriter ainsi ma haine, car la haine n'a "jamais élé dans mou cœur, > Chacun gardant le silence, il répéta ce qu'il venait de dire, et comme un homme de la foule lui réclama une légère somme d'argent, jadis prêtée, il la lui lit restituer aussitôt, en ajoutant : * il vaut mieux avoir à rougir dans ce monde-ci » que dans l'autre. »

Quelle était donc la religion que Mahomet avait apportée? L'ne religion qui a ceci d'étrange, qu'elle est sans miracles et sans mystères. Sans miracles, en effet, *si on été l'intervention de l'ange Gabriel, qui inspire le prophète; du reste, ce prophète n'a aucune puissance sur la nature; aucun signe merveilleux n'atteste sa mission. Non seulement il ne prétendait pas faire de miracles, mais il ne permit pas de croire qu'il en fui fait en son honneur. Ainsi, lorsqu'il perdit son fils Ibrahim, le seul enfant maie qu'il eût, ce qui rendait rctte perte encore plus cruelle, une éclipse de soleil étant survenue ce jour même, on voulut voir dans celte rencontre un signe du ciel ; il arrêta court celte inter prétation : « Le soleil •> et la lune ne s'éclipsent ni pour la mort ni pour la » naissance de qui que ce soit Ce sont des merveilles «divines par lesquelles Uieu t manifeste sa puissance,

i alin qu'on le craigne. Quand vous voyez une éclipse,

■ mettez-vous en prière, et reslez-y jusqu'à ce qu'elle

■ soi! passée. »

L;i religion nouvelle n'avait pas davantage de mystères. Rien n'est plus simple : pour toute métaphysique, un Dieu unique, providence, la vie future, avec la séparation des lions cl des méchants; pour toute morale, la résignation, la prière, la tempérance et l'aumône. C'est, comme on le voit, le judaïsme relevé par la croyance formelle à l'immortalité, un mélange delà Bible el de l'Évangile, comme dans l'esprit de Mahomet se confondait la vénération pour Abraham et pour Jésus. Tel est l'islamisme, ou plutôt telle est ia matière de l'islamisme ; l'âme est dans le Coran, dans la parole qui verse partout le lorrent et la llamme. Mahomet a, comme le dit son historien, fondé une religion, un peuple el un empire ; l'empire est tombé, il reste un peuple et une religion : le peuple arabe, qu'il a révélé à lui-même, et une religion de cent millions de fidèles, que nul clTorl ne paraît encore entamer.

M. Barthélémy Saint-Hilairc a réhabilité le mahomélisme, non pas en le comparant an christianisme, mais en le comparant aux croyances et aux mœurs du temps où il parut; il parle aussi de Mahomet avec une grande admiration, sans s'abstenir de condamner sévèrement certain s actes de sa vie. Ce qu'il met hors de douie, c'est sa sincérité. Il voiten lui un homme tourmenté par une maladie nerveuse, crédule aux songes et en proie à des hallucinations ; puis, dans ce malade, il place un esprit de premier ordre, qui donne sa forme à ces songes et a ces liai-

lucinalions par lesquels il s'exprime comme dans une langue extraordinaire. On se rappelle la scène étrange que nous avons rapportée : l'ange Gabriel déposant le Coran dans le cenur de Mahomet, qui se débat contre la peur des démons et déclare à Kbadidja le tourment qui ['obsède; M. Barthélémy Saint -Hilaire en parle avec un juste sentiment :

■ Dira VêM ueluel du du Dde rallgiara où nous sommes, nom comprenons ]ieu ces niixiélés i'l ivs iKiuk'Vi'iMTLii'iili- des aines en quête de nouvelles croyances. Parée que nous ne sentons plus les 1cmpOles. nous nuus les !t-|jr."r>i':it..i]S mal dans les uutres temps, oii nous ne vivons que [un Hi;- luire. Unis quand elle» 6'olovent dans ce» grands ciuurs et data ces puissants Renies, l'aspect éclata ui de. la Târitiï qu'ils aperçoivent les •■Ijiuilîi i-t ii-s Irinr.jinri.' Imrs de toutes les voies do l'humanité, l.n euntael de l'iuniii, qu'ils uni un instant entrevu, les transfigure ; ils no se eroienl plus et on ne les -croit plus des hommes comme les autres. De fuit, il n'y a point li d'erreur ni surtout d'imposture. Ces chefs des humains différent du vulgaire, ainsi que dons uns: année le p'nérril tliltére des suidais qui le suivent cl lui obéissent, ■

A ce jugement on reconnaît noire siècle, toute une philosophie, qui a pénétré dans l'homme plus avant qu'an ne l'avait fait, et a vu à l'origine des religions autre chose que des trompeurs et des dupes. Mais auparavant on élait si loin des idées qui ont maintenant prévalu, l'origine îles religions était si naturellement attribuée à l'imposture par leurs ennemis, et leurs amis avaient si bien celle accusation devant les yeux, que la préoccupation oit l'un Était des deux parte a donné naissance à la plus singulière méprise. Averroès, au dou-

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ziL'iinr siècle, avait écrit quelque part, dans son arabe : « les théologiens des trois religions, » entendant par là celles de Moïse, de Jésus-Christ et de Mahomet; par un contre-sens, on traduisit . les bavards des trois religions, » et on lui attribua le mot des (rois imposteurs. Désormais, ce fut le mot qui, pour les hérétiques, exprima le dernier fond do leur pensée, et le crime qu'on reprocha à tous ceux qu'on voulait perdre. Le mot devint un livre. « Vingt personnes, dit M. Renan ', parmi lesquelles Averroes, Frédéric III, Boccace, Arétin, Serve!, Giordano Bruno, Spinosa, Hohbes, Vanini, ont été successivement les auteurs de ce livre mystérieux que personne n'a jamais vu (je me trompe, Merscnric l'a vu, mais en arabe), qui n'a jamais cxislé. » Ce ne fut qu'au milieu du dix-huitième siècle que l'idée vint de remplir le titre du livre ; on ne lit rien que de misérable. Aujourd'hui, heureusement, on n'en est plus là.

Tout le temps qu'on étudie le mahométisme, on est frappé de ce singulier paradoxe d'une religion qui est, dans son ensemble, très-saine, et du triste état où sont réduites les nations qui l'ont adoptée. Comment résoudre cette contradiction? On pourrait y arriver en réfléchissant qu'un seul vice dans une doctrine, comme dans une personne, est capable de corrompre plusieurs vertus, et que la doctrine ellc-m^me devient funeste si elle s'empare si fortement des esprits, qu'elle y détruit l'homme pour ne plus laisser que le croyant. Ici le vice

' Attire/» <l VAatmOimt, î" édition, un volume in-B, Michel Lévy. — Voir oussï. Bur les origines de l'islamisme, les ElaJu d'histoire rtlijitxat, un volume in-M, 6" tfdilion, Michel Léty.

particulier que noua avons en vue est la polygamie, le fatalisme peut-être ; le mal radical est le fatalisme ; arrêtons-nous à les considérer.

Je ne sais pas au juste quelle part il convient d'attribuer au fatalisme dans la décadence des peuples musulmans ; je ue sais pas bien non plus jusqu'où va ce fatalisme, car enfin il est difficile de lo pousser jusqu'au bout et de le pratiquer à la lettre ; quelque disposes qu'ils soient à se remettre de tout sur la Providence, on voit tous les bouimes faire les mêmes actions; ils sèment, ils labourent, ils bâtissent, ils éteignent les incendies, ils essaient de se guérir s'ils sont malades, ils se battent (les musulmans se sont assez bien battus); cl des gens qui font ces choses ne sont pas des fatalistes absolus ou du moins des fatalistes bien conséquents. Nous avons vu des chrétiens, comme- les jansénistes et les calvinistes, exagérer la doctrine de la grâce et de la prédestination, élalrtir une sorte de fatalisme du salut, et pourtant il y a peu de partisans du libre arbitre qui aient travaillé à leur salut avec autant d'énergie, ce qui prouve que l'homme ne peut se passer d'agir, et que, lors même qu'il attend son sort des décrets de Dieu, il ne peut s'empêcher d'y mettre du sien, de travailler pour que ces décrets soient ce qu'il désire.

Le fatalisme ne cause donc pas autant de mal qu'il le devrait si les hommes étaient conséquents, et en Angleterre ou en France, chez des peuples très -agissants, l'islamisme le plus dur au libre arbitre n'aurait pas de graves dangers ; mais il resterait à examiner si les peuples qui ont adopté le mabométisme avaient en eux le ressort qui

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est en nous, si la conscience ik la liberté ('luit aussi forlc die?, eux (|ue clicz nous, et si une religion qui affaiblissait ce ressort, qui allait dans le sons de leur instinct, au lieu de le corriger, ne risquait pas de leur Être nuisible. Ramenée à cetle mesure, l'influence de l'islamisme aurait sans doute sa part dans la décadence des peuples

maltométans.

Quant à l'influence de la polygamie, on n'en est pas aux conjectures. Il n'y a pas une famille partout où il y a un père, une mère et des enfants; il y faut quelque chose de plus : il faut que la femme soit femme, c'est-à-dire une compagne respectée, et non une favorite ou une esclave ; la famille, telle que la fait la polygamie, avec un maître qui ne connaît que son caprice et des enfants dont il sait ù peine le nombre et le nom, n'est pas la famille, c'est un troupeau. Ce que la famille vraie suscite de force et de dévouement avorte dans la polygamie, et c'est une grande perte pour l'âme humaine, une grande perte aussi pour la sociélé. L'effet naturel de la famille est que, partout où elle parait, il se forme un centre qui vit de sa vie propre, il naît un monde. Sans doute ce petit monde n'est pas indépendant: il entre dans l'autre ; mais, en y entrant, il en reste distinct, et un Elat constitué ainsi n'est pas une communauté qui absorbe les individus, une armée ou un couvent, c'est la sociélé civile, notre société. Il y avait beaucoup à apprendre, en fait de morale domestique, ii des peuples qui tuaient les filles à leur naissance et même ies enferraient toutes vives ; Mahomet interdit cette horrible coutume ; mais il n'interdit pas lu polygamie, il se contenta

de la réduire, et, par malheur, dans ses dernières années, il l'autorisa de son exemple, jusqu'à l'abus, qu'il justifiait par une communication du ciel.

Par delà le fatalisme, plus ou moins logique, et la polygamie, plus ou moins étendue. le principe incomparablement le plus actif du mahomélisme est le fanatisme des peuples qui l'ont adopté. M. Barthélémy Sainl-Ililaire, qui ne le nie pas, ne paraît pas lui donner loule sa portée, et cite avec trop de complaisance les passages du Coran où la tolérance est recommandée. Oui, il y a des versets qui respirent la tolérance : « Ne faites point » violence aux hommes à cause de leur foi. » — « Obéisd sez à Dieu et a son prophète. Si vous êtes rebelles, son n ministère se borne à vous prêcher la vérité. > Il est même dit : « Combattez vos ennemis dans la guerre en- » [reprise pour la religion ; mais n'atla<|ucz pas les pre- ■ miers : Dieu hait les agresseurs. • Mais ce précepte no rassure pas entièrement, car la question de savoir qui a attaqué le premier est aisément indécise, et, quelques lignes plus loin, on trouve cet autre précepte : c Com- » buttez vos ennemis jusqu'à ce que vous n'ayez plus ù » craindre la tentation, cl que le culte du Dieu unique » soit établi.* La nécessité d'éclmppcr ù la tentation peut mener bien loin, jusqu'à l'ejUcrmi nation de ceux qui vous tentent, la pensée dominante du Coran est que les inlidèles qui résistent à être éclairés sont pervers, que Dieu les bail, ruine les empires qu'ils ont élevés sur la lerre, et les attend dans une autre vie, où il se vengera en les précipitant dans le feu de l'enfer. • Le Seigneur » ne pardonnera point aux idolâtres. Il remet à son gré

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» tous les autres crimes ; mais l'idolâtrie est le plus » grand des attentats. » — t Ceux qui blasphèment contre ■ l'islamisme recevront la peine de leur impiété. » — « L'orgueilleux qui s'écartera de l'islamisme, et qui re- » niera la vérité, sera dévoué aux flammes éternelles. » Il nous semble qu'il est impossible d'attribuer à Dieu de tels sentiments sans que celui qui veut lui plaire les partage et commence a exécuter la justice qui doit s'achever plus lard. Comment aurait-il des scrupules d'humanité à l'égard d'un être qui n'est plus un homme et duquel il a été écrit : « L'incrédule qui refuse de croire s à l'islamisme est plus vil que la brute aux yeux de > l'Éternel. » Il y a donc une guerre qui est la guerre sainte, la guerre contre les infidèles, pour les convertir ou les punir, et Dieu, qui ne trompe pas, promet aux combattants le Paradis, avec ses jardins et ses Heurs et ses éternelles délices.

On voit clairement en quoi le mabométisme diUère ici du judaïsme et du christianisme. Les juifs n'ont pas l'idée du prosélytisme : ils sont le peuple de Dieu; ils ne veulent pas communiquer ce privilège, ils ne naturalisent personne, ils sont une caste fermée, ils sont l'aristocratie du monde et n'ont que du mépris pour le reste des nations, qui sont les peuples des faux dieux; quand ilsrenconlrent ces nations, ils nesongent qu'à les détruire. Les chrétiens ont un prosélytisme ardent: ils croient, eux aussi, être le peuple de Dieu, mais un peuple qui se recrulc de loules les nations de la terre et aspire ù n'en faire qu'une seule nation. Pour accomplir ce dessein, les chrétiens ont un seul moyen, la parole,

qui éclaire les esprit; el louche les cucurs; Ici était du inoins le premier christianisme et Je vrai. Les mahomélans, au contraire des juifs, ont le prosélytisme; au contraire des chrétiens, ils exercent ce prosélytisme par le fer et par le feu ; ils sont les soldats de Dieu, soldats terribles, qu'on a vus à l'ouvrage.

Ce combat à outrance contre tout ce qui n'admet pas l'islamisme est le premier effet du fanatisme mahoméian; un autre effet est la persécution intérieure contre la science indépendante. En général, on ne connail guère les mahomélans que par les Turcs, et cela est injuste, car il n'y a aucun rapport entre le génie grossier de ces derniers peuples et le lin génie des Arabes, qui sont bien aussi des mabométans. N'oublions pas que ces Arabes ont eu pendant quelque temps le dépôt des connaissances grecques el latines, perdues ailleurs, et l'onl transmis a l'Europe. Un jour le mouvement des esprits s'est arrêté ; c'est le fanatisme mahomélan qui a fait cela, ce qu'un autre fanatisme, celui de Philippe II, devait faire plus lard pour l'Espagne. M. Renan, dans sou livre sur Anrroëset l'Areiroïsme, a raconté celte triste histoire. Sous Ilakem, l'amour des belles études avait établi entre les chrétiens, les juifs et les musulmans une rare tolérance; mais lorsque Almansour cul usurpé l'autorité du fils d'Hakem, il jugea qu'il était politique d'accabler la mémoire de ce kalife et de s'appuyer sur les haines des imans et du peuple contre les savants: il lit rechercher les livres amassés par Hakem; on les brûla, on les enterra sous des décombres, on les jeta dans des puits et des citernes, au nombre, dit-on, de

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quatre-vingt mille, ne gardant que les livres de théologie, de grammaire et de médecine. 11 y eut, sous des kalifes moins barbares, un instant de repos, et on trouve, vers le milieu du douzième siècle, des philosophes en faveur à la cour; mais la disgrâce survint, et un autre Almansour, par un caprice contre la philosophie, ordonna une nouvelle destruction des livres savants, n'esccplant que la médecine, l'arithmétique et l'astronomie élémentaire. L'émir, dans son décret, déclare « que " Dieu a créé d'avance pour le feu de l'enfer les impies » qui osent dire que la raison seule peut nous donner » la lérilé. • Les philosophes furent persécutés, obligés de cacher leurs études, jetés en prison, et même mis à mort, comme il arriva à tel philosophe de Séville.

Si de la science on passe à la vie, -j la vie. civile, on irome que le fanatisme encore l'a étouffée dans un cercle de fur; car leCorau n'est pas seulement une religion, c'est aassi un code civil, non pas, comme le reinanjoe V. Barthélémy Salnt-Hiloire, que Slahomet t'ait voulu, mais parce que la foi des croyants y a cherché une régie de toute la vie privée et publique. Disons-le, il n'est bon nulle part que le droit civil s'appuie sur le dogme. Le dogme prend l'homme intérieur, dans ses rapports avec Dieu et l'éternité; le droit civil ne prend que l'homme extérieur, dans ses rapports passagers avec ses semblables; il arrive de là que le juste et l'injuste ne sont pas [es mêmes pour ces deux autorités et que le dogme déclare criminelles un grand nombre d'actions indifférentes pour le droit civil. De plus, la foi est immuable et elle ne saurait sepréteroux changements iné-

vi tables que le temps apporte dans les relations des citoyens. Le véritable arbitre du droit civil n'est pas ttn dogme rigide, c'est une raison nexible ; la France et le monde moderne l'entendent ainsi; aussi ils sont ie monde moderne et la France. On conçoit de quelle conséquence est cette erreur pour la société mahométane : elle l'a immobilisée.

Impitoyable au dehors et au dedans pour tout ce qui n'est pas le Coran, le mahométisme s'est mis lui-même hors la civilisation. Un esprit civilisé est un esprit ouvert, à] tontes les idées que la réflexion suggère ou qui viennent dn dehors ; la- prétention de posséder à un moment la perfection absolue, de savoir tout ce qui sera jamais su, de faire mieux toutes choses qu'on ne les fera jamais et de n'avoir rien a emprunter à personne, celte prétention juge celui qui l'a. Notez que ces deux éléments, le travail sur soi-même et les acquisitions étrangères, n'ont pas toujours été nécessaires au. même point. Autrefois, un peuple qui s'isolait du reste n'était pas incivilisé pour cela, s'il avait une intelligence active: les Grecs auraient été séquestrés de l'univers, qu'ils avaient en eux-mêmes do quoi s'en passer, tant ils étaient une race vivante; mais aujourd'hui cela ne se pourrait plus : toutes les parties du monde sont dans une étroite communication; si l'une se meut, il faut que les autres se meuvent; celles qui vont moins vite sont arriérées el celles qui ne remuent pas mourront, ou plutôt elles ne mourront pas, et bon gré mal gré il faudra qu'elles vivent. Concevez- vous , par exemple, sous ce règne de l'économie politique, un Lycurgue blanc, jaune

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ou noir, qui interdise le eomraerco à son peuple et ressuscite à cet effet la fameuse monnaie de fer ? Qu'a fait de la Chine la grande muraille où elle s'est enfermée T et que lui est-il arrivé quand elle a cru effrayer l'artillerie de la France et de l'Angleterre avec ses dragons de carton peint T Voyez chez les nations avancées l'émulation des armes et des vaisseaux, et le réveil de l'Italie, et le malaise de l'Espagne, et la crise lerrible des États- Unis, et la Turquie qni no dure que par artifice, et Rome agitée dans ses ruines, et. la France qui ne peut s'asseoir ! Comment ne pas reconnaître ici la force des idées modernes, un sang nouveau qui coule dans les veines de l'humanité et une vie plus jeune qui cherche son équilibrer C'est la civilisation.

Nous ignorons quelles épreuves elle reserve au mahométisme, mais dès maintenant on sait ce qu'il est : c'est an monde immobile et fermé. L'islamisme a été trop puissant : an lieu de pénétrer dans les populations pour y déposer nn germe de vie, il les a fondues à son souffle ardent en un dur métal qu'il a frappé de son empreinte ; c'est une médaille admirable, mais c'est une médaille, et je connais quelque chose de supérieur: 1a plante vivante, qui charme l'homme de ses fleurs et de ses feuilles et le nourrit de ses fruits.

L'histoire dn mahométisme peut nous avertir. Il y a . un grand prestige dans le spectacle d'une religion qui commande en môme temps à la croyance, a la science, a la morale et à la politique, enfin a tout l'homme, qui discipline la société comme l'individu et fait régner partout l'unité; nne si belle logique captive notre rai-

son. I.cs religions ont facilement, on le sait, ries ambitions pareilles ; car, comme elles croient qu'il n'y a ]a« d'ordre en dehors de leur principe, elles sont portées à croire que rien ne dorl échapper à ce principe; celles même qui, en naissant, paraissent être des doctrines tout intérieures et n'affecter que le gouvernement des âmes, passent aisément au-delà. Le christianisme n'était d'abord qu'une régie spirituelle ; le catholicisme a entendu prendre les âmes et les corps, cl il a presque réussi au moyen-âge; lorsque !c protestantisme, à son tour, a acquis un peu de force, il a montre la mémo prélention, et on a vu Calvin gouverner Genève, comme le caHiolicisme avait essayé de gouverner l'univers- la civilisation a brisé tous ces empires, sans détruire l'instinct qui tend à les réformer : s'il y a un catholicisme qui accepte l'idée moderne, l'absolue séparation de la foi el de la loi, et l'absolue liberté de la science, il y a aussi un autre catholicisme qui se repatl de l'illusion qu'il pourra restaurer un régime parfaitement fini ; il se trahit de temps à autre par d'étranges saillies. On comprend par l'exemple de l'islamisme ce qui arriverait s'il devenait le maître : le monde se glacerait entre ses mains.

Terminons en remerciant M. Barthélémy Sainl-Hilaire d'avoir éclairé d'un jour si vif celte imposante figure du prophète arabe, d'avoir étudié si profondément un des plus grands hommes qui oient paru, et de nous avoir encouragés par son exemple à de semblables entreprises. Quand on cherche ii s'expliquer les principales révolutions politiques, religieuses philosophiques, révo-

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Jutions de loi» ordre que l'histoire rapporte, on trouve d'abord un peuple, c'est-à-dire une certaine natur e d'esprits, pois un mouvement qui le travaille, presque toujours enlin une urne dans laquelle cette nature et ce mouvement se rencontrent avec plus de puissance que dans les autres, et où ce peuple se reconnaît. Celui qui n'a pas vu que ces âmes sont grandes ne sait rien d'elles ; mais s'il l'a vu, il ne sait pas tout : il lui reste à y pénétrer aussi avant que possible, à chercher par quoi elles excellent. C'est une des plus belles recherches qu'on puisse se proposer, car elle nous met dans la plus bonté société de ce monde ; et elle n'est pas chimérique, car si grands que soient ces hommes, ils sont des hommes. I.or.î donc que oous parlons de leur raison, de leur imagination, de leur sentiment, nous entendons ce que ces mots veulent dire ; ils ont des facultés plus énergiques que les nôtres, mais ce sont nos facultés ; ils ont la vue plus perçante que nous, mais ils voient avec nos yeux. L'étude des grands hommes n'est, au vrai, qu'une élude de l'homme en grand : ce qui est imperceptible chez les médiocres éclate ici ; ainsi dans un orajrc il n'y a pas un élément de plus que dans la nature tranquille ; ce qu'il y a de plus, c'est l'éclair et la foudre. Ne nous laissons pas détourner de celte élude par une timidité mal placée, parce que nous craindrions d'être trop pelits pour embrasser de si vastes objets ; soyons humbles pour nous tant que nous voudrons, ne soyons pas humbles pour la science humaine. Lorsque, dans le roman de Voltaire, dans son Uicrùiiirgas, le nain de Saturne se trouve devant le géant de Sirius, il n'aliène pus la taille de ce

géant, mais il croit aux mathématiques, et s'en sert pour le mesurer ; nous, Je même, quand nous sommes en présence d'un gënie, saclions bien que nous ne sommes pas ses Égaux, sachons bien aussi que la science humaine a les moyens de calculer ces grandeurs, par la philosophie, le goulet l'histoire, qui sont ses mesures. Ceux qui nous interdisent absolument de tels objets sont très-durs pour les pauvres mortels, et j'aime encore mieux les bouddhistes, qui prétendent que le grand homme se reconnaît à trente-deux signes particuliers et quatre-vingts signes accessoires ; ils ne nous oient pas du moins [espérance, et, quoiqu'il ne soit pas facile de constater ces cent douze caractères, secondaires ou essentiels, dans un individu, pourvu qu'on travaille beaucoup et qu'on vive longtemps, on peut encore se n'aller de l'idée qu'on est sur le chemin. Du reste, je crois peu qu'on réussisse ii nous empêcher d'étudier les grands hommes; nous continuerons probablement de croire que si nous connaissons leurs paroles, leurs écrits el leurs actes, ce qui était avant eux, ce qui à élé après eux, ce que le temps a fait de ce qu'ils ont fait, il n'est pas impossible de se former une idée approchante do leur génie. Je crois aussi que ces recherches continueront d'être profitables à ceux qui auront le courage de les entreprendre. L'élonnementque la grandeur excite en nous nous a ilé donné pour enflammer nos esprils du désir de la connaître et pour élever nos cœurs ; elle ne nous n pas été donnée assurément pour nous plonger à perpétuité dans une stupeur sans mouvement el sans pensée; on dira ce qu'on voudra, il y a, Dieu merci, encore quelque diffé-

SI. HARTHISLEMï SAINT— H1LAIBE Mi'i

renceenlre le respect et la superstition, entre la religion et le felicliisme, entre l'adnii ration et l'hdbétement.

(Juillet 18Gï;.)

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