DE L'ABUS DES GRANDS COLLÈGES
Les Français ont la manie de vouloir corriger les abus, et rien ne les corrige de celle manie; du reste, c'est lu folie !a plus innocente : on se fait plaisir et on ne fait tori à personne, pas mémo aux abus. C'est pour cela que nous nous permettons sans scrupule d'inviter l'Université à certaines réformes. Iternièrcment, nous la priions de se défier de son penchant à exagérer les concours, cl de sulistiliier à cette excessive émulation de briller la bonne et toujours lionne émulation de savoir, en animant encore, s'il est possible, ses leçons ; nous demandions dans l'enseignement de ses écoles primaires et de ses collèges plus d'intérêt et moins de gloire; si elle consent à celte première réforme, ne pourrail-elle pas aussi se défier du goût invétéré qu'elle a pour les établissements nombreux, et ne trouvcra-l-elle pas qu'il vaut mieux multiplier ses maisons dans te pays que de multiplier ses élèves dans une même maison ? Il n'est pasbesoin dédire que si, dans l'organisation actuelle,
le traitement des tom^ionnaires dépoiid, |iour une [Kirl, ito chiffre île la population d'un collège, il devrait en cire indépendant, et qu'on devrait avoir la permission de faire le bien des élèves sans faire en môme temps le mal des professeurs.
lége llorissanl ; il est probable q ne le même mot ne signi lie
■■il i-'i" ' i ■ ■■rnuii*.. l' ii d - nii.ir.. - il un .*nr,Mil municipal, il signifie un beau budget; pour nu ami dis renseignement ],iï<|ne nu ecclésiastique, il signifie que l'opinion publique penche du même roté, que lui; pour ceux qui demandent à 1 éducation de conduire aux diplômes ou aux écoles, il signifie que cet établissement produit beaucoup de bacheliers ou fait recevoir beaucoup d'élèves à l'ÉcJle Polytechnique, il l'École do Sninl- Cyr. etc. Bien de tout cebi n'est méprisable ; nous estimons comme il est juste les succès aux examens, la faveur de l'opinion el les budgets en hou éhil: nuis, si vous voulez, songeons un peu moins à la maison cl un peu pins à ceux qui l'habitent; or, nous n'apprenons rien à personne en rappelant qu'une petite maison ne se gouverne pas connue nue grande; qu'à mesure qu'elle s'étend, elle se gouverne par des règles de plus en plus générales, que les individus disparaissent de plus en plus cl s'effacent devant lotdic général; un administrateur se transforme nécessairement avec l'empire qu'il administre, et, à tin moment, il devient comme les dieux, dont on a dit qu'ils s'occupent de: grandes chos?s et négligent les pc'itcs. Il n'y a qu'un malheur,
I8t) un l'abus dus GRANDS COLLÉOK5
lorsqu'il s'agit d'un collège, c'est que ces petites choses sont les dispositions (ouïes personnelles des enfants, leurs bons et leurs mauvais sentiments, la force et la faiblesse de leur caractère, en lince qu'ils donnent de prise pour les saisir, l'accès qu'on trouve un eux quand on pense qu'il vaut la peine d'y pénétrer, et que si l'ordre général est un bien considérable, la plus liumble des aines n'est pas d'un moindre prix.
Noire collaborateur et ami, M.Xavier Haymond, racontait l'autre jour, dans ses articles sur les escadres cuirassées de la France cl de l'Angleterre, que dans nos fonderies de frégates les noms des personnes ont été remplacés par des nombres qui indiquent une multitude de choses à la fois : > Ainsi, dit-il, en prenant ua » chiffre au hasard, il se trouvera que lo nombre (865 u veut diro un tri bordais qui mange à tel plat, qui est * altaché à telle pièce, qui occujie telle place dans lu » manœuvre sur le pont, qui est chaloupier ou grand » canotier, fusilier ou limonier. •> Quand nos lycées auront acquis les vastes proportions qu'on réve pour eux, il nous semble que le procédé de la marine de l'État leur sera utilement appliqué et que l'administration y aurait tout avantage, Ce même nombre 4865, par exemple, pourrait signifier qu'un élève est interne, de la division dcspelils,dcs moyens ou des grands; qu'il est dans telle classe de sciences ou de lettres ; qu'il joue dans telle cour, mange dans tel réfectoire, dort dans tel dortoir, qu'il est catholique, israélite ou protestant, enfin quelque chose comme sa longitude et sa latitude, tout ce qu'il est nécessaire de connaître pour savoir, à une mi-
DU l'abus IiES ORANDS COLLÈGES 187 mile donnée, où il est, ut empêcher qu'il ne se pente. Combien un chiffre est supér ieur à un nom de famille et ii un petit nom, qui disent bien quelque chose à un père, à une mère, h des frères, dos sœurs et des amis, qui parient bien d'intelligence et do caractère, de ce qu'on appelle une personne, mais qui embrouillent la lèle d'un administrateur! Nous avons l'air de plaisanter, au fond il n'en est rien : un proviseur est un homme, comme un colonel ; il n'est capable de classer dans son esprit qu'une quantité donnée d'individus, et do moins eu moins à mesure qu'il se les retrace avec plus de détails. Lors donc qu'on l'oblige a classer dans son esprit une trop grande quantité d'individus, il y réussit il condition do ne prendre de chacun d'eux que quelques nolions sommaires, celles qui intéressent l'ordre général (te la maison, et il est parfait dans son art, quand le nom de l'élève arrive à ne plus signifier pour lui que ce que signille cet admirable chiffre 18GIS, ou tout autre pareil ; là où il y avait une personne, il y a maintenant une abstraction, un nombre, un compartiment, un carton .
I.c vrai problème de l'nl nation publique est de trouver un moyen terme entre la discipline du régiment et les mollesses, les gâteries de la famille ; car la discipline du régiment n'est pas faite pour des enfants, et les mollesses de la famille ne font pas des hommes. Avec les grandes agglomérations d'élèves, il n'y a plus à chercher ce mo\en terme : tout va au commandement. Je sais que chez nous cette régularité, cette marche au tambour ne manque jamais son effet, cl que pour quel-
ISS DE L'ADrs DUS UliASUS (.olléuks
qncs Français, c'est tin des plus beaux spectacles de la création; mais (Vautres sont moins enthousiastes: ils vomiraient pour CCI âge tendre, pour ces Ames incertaines el pliables en tous sens, une main à la fois ferme cl llevible, mie direction tempérée de raison cl de Iwiilé, qui, attentive aux personnes, a leurs diversités originelles, aille toucher sûrement dans chacune le ressort (j ne la nature y amis- Qui do nous, dans son enfance .,, j, un- li ■ -un I' I - •■■m .1 m,- h difpf liOi.
de reconnaissance? Qui de nous aussi ne souhaite de retrouver cela pour j ^es enfants ?
Nous ne voulons pas presser ces considérai ions, que nos lecteurs achèveront aisément. Si elles sont justes, la conclusion pratique qui nous paraît en devoir sortir, c'est qu'au lieu d'accumuler les élèves dans un collège, l'Etat el les villes feraient bien de multiplier les collèges, en les invitant ;'i se rapprocher autant que possible de ce modèle naturel : une famille bien ordonnée.
{Octobre 180S.)