‹ Morale et politiqueChapitre 46 sur 113 · DICTIONNAIRE DES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

DICTIONNAIRE DES CONTEMPORAINS

Puisque, en ce moment, chacun recommande quelque livre d'élrennes, je reçu m m a mie rai le Dictionnaire des Contemporains, Uotil la maison Hachette publie «ne troisième édition, enlièrementrefonduc et considérablement augmentée. Il est permisd'en faire l'éloge, quoiqu'on; ligure, car on y eslcn assez nombreuse compagnie, et ce irest pas précisément iciunceonlinuation de Plutarque. J'ai vu quelque part un ouvrage qui s'appelait, je crois. Histoire des Hommes illustres, célèbres ou fameux ; on n'aurait pus osé se chercher dans les deux premières cntégories, et ou aurail été peu flatte de se rencontrer dans la troisième : on est plus A l'aise avec le Dictionnaire de' Contemporains, qui a ajouté ii ces (rois catégories une quatrième, celle de* hommes connus. Il y a plusieurs façons d'être connu et plusieurs degrés ; quant à être contemporain, c'est encore ce qui est le moins difficile,

Avanl ce dictionnaire, recommandé par le nom de l'auteur et le nom de l'édileur, la biographie contemporaine a été une spéculation souvent peu honorable.

mais généralement lucrative. On a employé lanlé-t l'intimidation, Lsin Lût la faveur : les uns menaçaient de la notoriété publique des personnes qui avaient intérêt à rester dans l'ombre, et se faisaient payer pour ne pas faire de biographie; les antres dallaient les gens plus ou inoins connus de l'espoir de ligurer dans un recueil d'une grande publicité, et les invitaient à faire euxmêmes leur biographie ou à corriger celle qu'on leui présentait ; après, venait invariablement une facture où ils étaient laxés à tant pour leur collaboralion, et, par un renversement bizarre, c'était eux qui soldaient les droits d'auicur; il fallait être assez riche pour payer sa gloire. Le Dictionnaire des Contemporains a tué ces honnêtes industries. Je m'imagine que, lorsque on commence un ouvrage comme celui-ci et qu'on écrit de toutes parts pour obtenir des renseignements, il arrived'ordinaire ces deux choses : on ne reçoit pas de notice de ceux à qui on en demande et on en reçoit de ceux à qui on n'eu demande pas. Puis, à qui se lier sur une personne'iila personne mérncou ù l'étranger? L'un est en mesure d'être bien informé, mais il esl sujet â être prévenu en sa faveur ; l'autre a la chance d'être moins prévenu el aussi moins bien informé. Il y a là une difficulté extrême, et, quand on y songe, on ne s'étoune pas que M. Vapcreau ait commis quelques erreurs ; on s'étonne justement qu'il n'en ait pas commis davantage.

J'ai rencontré un exemple assez curieux de ces erreurs involontaires. Le Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie de M. Bouillet jouit d'une réputation universelle aussi, et In mieux méritée : quand il parle de géo-

graphie, on est sûr i[tie les lieux n'onl point changé de place, et s'il est i|ucslion de la géographie de la France, de la France actuelle, il est facile de savoir an jusle ce qui en est. Eh bien ! dans la dix-neuvième édilion encore* lise/, l'article Arcachon. Vous arrivez du pays où vous avez vu un bassin qui a quelquefois trois lieues de large, et quelque chose comme vingt lieues de tour, des profondeurs d'une centaine de mètres ; vous avez entendu dire qu'on songea en faire un magnifique port de refuge, et vou3 flles bien aise d'avoir des renseignements précis ; naturellement vous ouvrez votre Bouille! : vous y apprenez que c'est une lagune dont une Compagnie a entrepris le dessèchement. El ce n'est pas par hasard que le dictionnaire dit cela; il y tient : dans la première édition, de IH42, il avance simplement que c'est une lagune ; on lui aura dit qu'il y avait un vice d'information à cet article; plus amplement informe à l'édition suivante, il ajoute la Compagnie qui a entrepris le dessèchement ; et la lagune et la Compagnie tiennent bien, même dans l'édition approuvée a Rome. Pourtant il n'y avait qu'à s'enquérir sur les lieux: ce n'est cert ai ucmentpasun bassin gascon qui dirait qu'il est une lagune. Et voilà comment, avec la plus vaste instruction cl de la meilleure foi, on induit le monde en erreur. Combien de gens regretteront de n'avoir pas d'actions dans l'affaire 1 Combien d'autres regretteront do n'avoir pas eu l'idée de cette spéculation, parmi les gens d'esprit de notre temps qui entreprennent avec tant de bonheur le dessèchement des actionnaires!

' L'«tT«ur <t été corrigée dans la vingtième.

On pourra conclure de là qu'il convient d'Olrc indulgent pour quelques erreurs que M. Vaperean a nu commettre, et les fautes de la géographie excuseront les fautes de la biographie. Même, sou travail fût-il parfait, il ne le serait qu'un jour, et pour qu'il fût au courant de ce qu'il se passe, il faudrait qu'il y eûL une édition tous les matins : c'est la pliotot'r.'tpliie d'une ligure qui change sans cesse.

Pour moi, pendant que ce dictionnaire s'est fait, j'ai été ravi Je n'avoir pas à le faire. Il y a pourtant quelque chose qui m'aurait plu : c'aurait clé de connaître la correspondance ii laquelle il a donné lieu et les matériaux sur lesquels il a été composé, le Lien qu'on a dît de soi, le mal qu'on adit des autres, précisément ce que M. Vapereau a élagué de son volume ; il y avait là les éléments d'un dictionnaire qu'on aurait pu appeler : les Contemporains ptinti par eux-mime», et qui serait bien amusant. M. de Sacy raconte que de son temps, lorsqu'il suivait l'audience, les femmes citées en témoignage sur un fait commençaient généralement ainsi : . D'abord, monsieur > le président, moi, je suis boryie. • il est à parier qu'une multitude de notices disent comme cela, qu'elles sont des développements de nos propres mérites, des variations brillantes sur ce théine favori : ■ D'abord, « monsieur le rédacteur, moi, je suis un homme d'es- » prit ; » — « d'abord, monsieur lo rédacteur, moi, je » suis un grand citoyen ; • on entend cela, pour peu qu'on ail l'oreille line, yuand ou ouvre le dictionnaire pour lequel iis ont composé leur notice, on se les représente comparant avec stupeur ce qu'il leur a été accordé

Ulli DICTIONNAIRE DKS CON'IEMI'ORAINS-

d'espace à ce qu'ils en avaient pris, cl leur dîttiy j-amhe m cet extrait de l'êlal civil.

Olilce dictionnaire de M. Va|iercaii cl ce dirlionnaire de M. Houillet, ce répertoire des vivants et ce répertoire des morts, que de réflexions ils lotit faire ! Combien peu de ceux i[ui figurent dans celui-là ligureront dans celuici ! Combien il faudra que ce volume soit pressé, quel travail il devra .subir pour être si terriblement réduil : à dix. pages dans cinquante uns, ù cinq dans cent ans, a une page dans deux siècles! El c'est nous qui serons broyés ainsi, nous qui, à celle heure, nous étalons au soleil et passons notre vie ù nous disputer quelques pouces de place ! Ils sont lu sur ma lable ces deux volumes, ils se louebenl; mais, un soir d'hiver, lorsque le jour baissait et que ma ebambre n'était plus éclairée que par ia lueur vacillante du feu, je les ai vus s'écarter et entre les deux coulait un large lleuve aux eaux noires, semblable au Styx ; la barque y était ; il y avait sur le rivage une foule innombrable, « plus serrée que les oiseaux qui émigrent aux premiers froids ; n ils se beurlaient et se renversaient pour entier dans la barque, d'où le passeur les chassait, parce qu'ils ne pouvaient pas payer le prix du voyage. J'élais, moi aussi, sur le rivage, à l'écart: lorsque lu foule se fut dissipée, je me présentai à mon lour, avec grande crainte, car je craignais de n'avoir pnii'obolc qu'il fallait, et j'offrais au passi'ii]' toute ma petite fortune ; je lui disais : « Je vous en prie, recevez-moi : » voici un peu de morale, qui a diverti quelques hounen tes gens pendant quelques heures; voici tout autant de u philosophie, car je crois que les ames survivent an*

» corps, et j'ni fait la chasse aux sorciers qui fond» » contrebande des esprits. Y en a-l-il la pour une obole?

> S'il en manque, prenez-moi toujours avec vous : je » rame; j'aiderai à passer les autres. » l.e p.isseur détourna la léle; une ombre voisine eut pilié de moi ut me dit : « Il no vous entend seulement pas; n'ayez qu'une obole ; mais failes-la sonner. »

Le succès du Dictionnaire des Contemporains n'est plus maintenant douteux : la nécessité de cette troisième Édition, après quatre ans à peine d'existence, le prouve assez; mais lesuccesne suffit pas, et nous espérons que la presse et le public reconnaîtront tout ce qu'il est dil d'estime à l'auteur pour avoir achevé avec tant de conscience un ouvrage qui ne sert aucune passion ni aucun intérêt. Nous nommerons volontiers, puisqu'il les a nommés dans sa préface, ceux qui l'onl aidé dans son travail, .MM. Belin de Luuoay, Victor Chauvin, et M. Ferdinand Herold, un homme (rés-danyereuv et à ménager, croyezmoi, i l'homme le mieux; informé des innombrables dé-

> tails biographiques qu'embrasse l'histoire conlempo- « raine. » Tel qu'il est, le Dictionnaire des Contemporains est un livre dqnl un ne peut plus se passer.

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M. VAKNSON

L'Université vient de faire une perte bien sensible dans la personne île M. Vunnson, professeur de mathématiques spéciales au lycée de Versailles, Je tiens ii dire quelques mots de lui, parce que je l'ai pratiqué pendant près île vingt ans, et que chaque année je l'appréciais mieux.

J'ai connu des hommes qui avaient autant d'esprit; je n'en ai pus connu qui en eussent davantage. Dans chaque circonstance il trouvait le mot juste et piquant, du tour le plus original ; c'était une verve intarissable, sans empressement, sans apprêt, sans effort, j'ajoute, comme le meilleur éloge, sans la moindre méchanceté. Dans cet homme d'esprit il y avait une urne. Quel patriotisme ardent ! quelle vive sympathie pour Ions les opprimés! Les misères humaines el aussi les grandeurs humaines, le courage, le désintéressement, lu Ijonlé, la générosité, le louchaient profondément; ou lisait dans ses yeux et dans sa voix l'émotion qu'il tachait de ne pas trahir.

11 était né avec les aptitudes les plus diverses. Égale-

raenl curieux el également capable de science el de lilléralurc, il ftiHonglcmps sans choisir enlic les deux; une fois qu'il avait gagné pour sullire à sa vie, il se donnai! le plaisir de travailler librement, de satisfaire tous les goûts de son intelligence, de sentir que celte intelligence, profilait par de pareils exercices. 11 atteignit ainsi l'âge de quarante ans. A ce moment, pressé par un devoir i m pé rie ux, il coin prit la nécessité de prendre un grand parti el se pruposa l'agrégation des sciences mathématiques ; il i fut nommé le premier dans un brillant concours. Cette nomination lui ouvrit le Ivcée de Versailles, ot'i la mort l'a trouvé.

C'était un vrai professeur, Ennemi des procédés artificiels par lesquels on fourmi aux écoles du gouvernement des sujets liàlifs, sans vigueur; incapable d'admel- (re que l'on fil de l'instruction une ebose mécanique, en même temps qu'il donnait aux jeunes gens la science, il formait eu eux l'esprit mathématique, qui vaut mieux que la scieuce même ; aussi, pendant sa longue carrière, il a peuplé les écoles du gouvernement elles services publies de sujels bien préparés, qui, partout où ils ont été, ont vile pris leur rang. Quant à cette autre partie du professeur, à l'intérêt sérieux qu'il porte à ses élèves, tous lui rendront justice, et ceux qui, il y a quelques semaines encore, recevaient ses leçons, n'oublieront pas le spectacle qu'il leur a donné. Préoccupé de ne pas laisser son cours en souffrance, il a soutenu contre le mal qui le détruisait une lutte silencieuse el terrible; il ne s'est couché que terrassé, et sa classe a été la constante pensée qui tourmentait sa lièvre.

Avant que survinssent cas cruelles épreuves, tout cntieràson cher enseignement el à des lra«iux de haute science, qui ont paru dans des Annales de mathématiques, où il faut espérer qu'on les recueillera, il ne désirait rien, ni avancement, ni distinclîon, et, lorsque lu décoration de la Légion- d'Honneur vint le chercher, il n'y avait que lui qui ne l'attendit pas. Lorsqu'on songea tant de si remarquable intelligence employé au service de chaque jour, comme on se prend à déplorer qu'il n'ait pas éti' transporté dans une situation plus haute, avec du loisir pour produire tout ce qu'il y avait en lui ! Il est bien vrai, quiconque s'est useà enseigner la jeunesse n'a rien à regretter : il a occupé utilement sa vie; mais si on réfléchit à ces libéralités mystérieuses de la Providence, qui doue a plaisir certains esprits, et it cet autre mystère de la destinée, qui retient ces facultés dans l'ombre ou les tire à la lumière, on se demande avec inquiétude ce que l'enseignement a consommé de richesses naturelles, s'il ne fait pas souvent ce qui se fait dans un autre art, où l'ouvrier brise des pierres dc'prix et les réduit en une poussière qui lui sert à en polir d'autres. Celle fois il n'y a pas à en douter, la pierre qui a servi à cet usage était d'un grand prix.

Oui, on peut le redire sans rien de cette complaisance que l'on a envers ceux qui ne sont plus, la mort de M. Vannson est une grande perte pour l'Université; mais celte perle mémo ne saurait se comparer au deuil d'une famille qui lui a été une société si intelligente et si tendre, qui iui adonné el a reçu de loi tout le bonheur que renferment ces profondes affections. Puisse-t-elle trouver

M. VAKKSON 2it

quelque soulagement à sa douleur en lisant ce témoignage sincère el le discours d'adieu <[ue notre ami M. Anquetil a adressé, au nom du Lycée de Versailles, il un ancien collègue, avec la pins touchante éloquence !

M. LE COMTE D'HAlTEFEI'ILLE

M. le comte d'Haute feu il le vient de mourir à Versailles ', et avec lui a fini une ancienne famille française, Né à Caen le 7 janvier 1770, il entra dans sa quinzième année au service, et remplit les fonctions d'aide de camp près de son père. Il se souvenait d'être monté dans les carrasses le même jour que M. de Chateaubriand; il assista aux fûles de Cherbourg quand Louis XVI s'y rendit; il allait souvent faire sa cour à Versailles, et élail admis

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