M. HENRI ROCHEFORT
faire ces mots charmante, ou n'est-ce pas qu'ils pétillent dans les esprits excites par la causerie, et qu'ils parlent cnmme la mousse du vin ? Assurément il y a des temps moins favorables que d'autres à la conversation, et tels sont les temps ou une autorité tulélaire a réglé tout ce que les citoyens doivent faire, dire et penser ; eh bien ! malgré cela, sitôt que quelques-uns de ces citoyens se réunissent, l'esprit français est avec eus. Un pédant voulait mettre l'histoire romaine en quatrains : elle ne s'y prête guère ; s'il s'en trouve un autre pour accomplir ce projet, je promets de ne pas acheter son livre ; mais notre histoire à nous rit quelquefois davantage, et elle se fait un peu tous les jours en quatrains, qui serve ni plus lard à compléter la vérité ollicielle.
S'il n'y avait plus de salons, il resterait, ce semble, encore les revues et les journnu.ï, qui disent tous leur mol sur toutes les choses du jour : c'est la grande conversation universelle, intarissable, qui est bien cela, en effet, par la nouveauté des sujets, la liberté du ton, de l'allure et du langage- Grâce à elle, rien ne fait quelque sensation qui ne soit atteint au passage et n'emporte le trait. Je plains les peuples qui ne rient pas : embaumés dans le solennel, ils ne remuent pas, ils sont maris. Ils nous prennent probablement en pitié: tant de vaines pensées, tant de sentiments contraires, tant de paroles inutiles! et il est certain que tout cela est méprisable; niais enfin que voulez-vous? Il faut bien vivre, et vivre c'est se mouvoir. Il n'est pas précisément nécessaire que les idées de toute espèce qu'apporte la causerie de chaque 'UUfSe logent dans notre esprit, il suffit qu'elles le Ira-
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versent, qu'elles l'éveillent cl donnent l'étincelle en passant; une fois éveillé ei excité, il est capable de faire des ouvrages qu'on ne méprise plus. On est souvent agacé par ces plaisanteries insipides qui courent les rues de Paris, nous poursuivent dans les départements, et qu'on a le déplaisir d'entendre répéter par une foule d'individus qui se croient la line llcur de l'esprit parisien, parce qu'ils répètent d'un air d'intelligence des mots privés de sens ; oui, cela agace, mais ou est étonné quand on voit le parli que la malice française lire de ces sottises, les applications plaisantes, imprévues, qu'elle en fail, le tour original par lequel elle les ramène ; enfin, tout ce que les sols n'en tende ni plus. Nous ne sommes jamais en France sans quelqu'un de ces refrains. En somme, nu milieu d'un certain nombre de mots charmants, il yen a de douteux, et il y en a de mauvais; mais le loul va ensemble cl empêche notre nation de s'endormir. A son tour, clic réveille les autres : elle les fournit de nouveautés de loule sorte ; si elle ne travaille pas toujours pour l'éternité, elle fait passer les moments, et la vie se compose de moments. Représenter- vous un peu dans quel élut di-Ma^imlimi seraient les modes dans tout l'univers si les femmes françaises venaient ;i disparaître; eh bien! il pourrait arriver quelque chose de pareil si on venait !i supprimer un certain nombre de littérateurs dont on ne voit pas [l'abord l'utilité : ils produisent des romans, des pièces de théâtre, des fantaisies, qui s'étalent et se renouvellent perpétuellement aux Vitrines des libraires, que Voltaire appelait dea marchands de modes: ils pourvoient u la grande consommation des esprits. Je