‹ Morale et politiqueChapitre 66 sur 113 · LÏNTEHVENT10JI EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LÏNTEHVENT10JI EN ESPAGNE

chaîne la eontre-rOvolulion, qni ne nous écoule pins; on perd son influence sur la nation envahie, sur ceux qu'on a vaincus et sur ceux ([u'on prétend modérer ; on empêche, par cela qu'on s'en mole, une conciliation qui se fait toute seule quand on ne s'en mêle plus; enfin, un beau jour, on lente chez, soi ce qu'on a lente chez 1rs autres, et on tombe.

On dit qu'il y a encore en Espagne dos préjugés contre les Français: nous espérons qu'ils disparaissent; mais soyons justes, comment n'auraient- ils pas existé? Il sullil que dans ce pays ou se souvienne des deux invasions de 1808 et de 1823. On connait maintenant, par l'Histoire du Consulat et île l'Empire, les odieux ressorts que Napoléon lit jouer, dans quel piège il lit tomber a la fois la royauté qu'il prétendait sauver et la nation qu'il prétendait affranchir. Franchement, il n'y a pas là de quoi nous être reconnaissant, cl ce souvenir suffirait à gâter le bienfait d'une bonne administration et du Code civil, doux choses que nous portions avec nous et que l'on eill pu garder malgré leur origine. Quant à l'invasion de 1833, dont l'effet falde restaurer l'ancien régime que nous voulions détruire quinze ans auparavant, ce n'est pas non plus de ce service que l'Espagne peut nous remercier. Ajoutez, pour ne rien omettre, la défiance d'un peuple suscepiible devant nos beaux esprits français, qui ne manquent guère une occasion de se faire valoir devant les nattons étrangères et de leur imprimer un profond sentiment de leur' infériorité à notre égard.

L'Espagne n'est pas une nation morte, c'est une na-

:îOO l'intervention en espaqne

lion paralysée par un mauvais sort. Elle gante encore la Tonne monastique que lui a imposée Philippe H ; elle IHirle encore sur ses épaules la chape de plomb <]ue l'Ini|iiisilîou lui a. mise et qui l'O touffe ; laissez-la se dégager, respirer cl revivre ; elle n'est pas usée, comme tel ou tel peuple, qui ne dure que par artilice et sur qui les remèdes ne peuvent plus rien : elle n une sève âpre, qui n'a («soin que d'être corrigée par la culture moderne. Il semble aussi qu'il y a dans la nature espagnole un excès qui l'empêche de voir nettement les circonstances où elle se trouve et d'y agir avec justesse : elle met l'imagination dans la vie. Ainsi, tout dernièrement, un de ses amiraux se tuait, parce qu'il avait été vaincu par des ennemis plus nombreux, et un autre bombardait solennellement une ville sans défense. Quand on entre dans la langue espagnole, si on s'essaie dans le Don Quichotte, comme on y est invité, on éprouve une première impression très-forlc : c'est le contraste entre l'ironie du fond et la pomjie de la langue qui y est appliquée ; cette pompe fait singulièrement ressortir cette ironie : on a l'idée de la disproportion qu'il peut y avoir entre l'àme et la réalité, la disproportion des sentiments et du courage avec les choses, qui sont ou trop grandes ou trop petites, el en considérant cela, on est partagé enlrc la raillerie cl la sympathie. A quoi Cervantes pensait il en écrivant son livre? Sans doute a la chevalerie de son temps ; mais, si on osait croire qu'il est possible de lire dans ces profonds esprits, est-il sûr qu'il n'ait pas pensé à quelque chose de plus que la chevalerie contemporaine, nous voulons dire à son pays, à son Espagne, à ce qu'il y a

.l'intervkstion en espaone 301 dans l'âme espagnole de grandeur démesurée, qui ne regarde pas où elle se dépense, et qui, toute pleine d'une héroïque naïveté, va constamment de la tragédie à la comédie, sans s'asseoir enfin dans le milieu? L'Espagne a assez souffert de son mal ; gardez-vous pourtant de la mépriser, en comparant son ancienne fortune à sa fortune présente. Elle a possédé le monde et l'a perdu ; mais elle a su garder un bien plus précieux, sans lequel il n'y a plus d'honneur à vivre : elle a défendu à travers lotit sou indépendance.

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