CHAPITRE NEUVIEME
raison se perfectionne*. » Or, comme Tabbe de Saint-Pierre croit que nou? touchons, suivant ses expressions, au commencement de Tage d'or, age heur^ux ou la raison sera parfaite, il se persuade qu'en un temps non eloign^ les passions, les illusions, avec Timagination qui les enfante, auront cess6 d'exister.
Un penseur plus profond , Kant lui-memo , ce moraliste austere, sans nuUement croire que la vertu sera quelque jour hors d*usage , ne nous semble pas exempt de quelque illusion au sujet du progres moral, a en jtiger par la foi qu'H manifesto h un avancement non interrompu v.ers le bien. Le mal du temps passe et du temps present ira, dit-il dans un de ses plus remarquables opuscules, se perdre dans le bien de Tavenir, « J'admettrai que, comme Tespece humaine est eontinuellement en progres quant k la culture, qui est la fin naturelle de Thumanite, elle doit etre aussi en progres vers le bien quant a la fin morale de son existence, et que si ce progres pent etre parfois interrompu, il ne pent jamais etro entiere-
4. Projet pour pei'fecttonner le gouvernement des Etats. Voir filude sur tabbi de Saint-Pierre par l^douard Goumy, in 8, 1859. • Voir aussi les Observatiojis sur le progres de la raison universclle dc Vabb6 de Saint-Pierre. L'auteur y paraphrase ce qu'avait dit La Bruyire avec ime si 6nergique concision ; « Si le uionde Jureseulement cent millions d' anuses, 11 est encore dans toute sa jeanesse, etc. » Chap, des jugements.
180 MORALE ET PROGRfeS
menl arrete ^ » II semble qu'en ne separant pas ce qu'il appelle le progres de la culture et le progres^ vers le bien, Kant confonde deux choses d:'un ordre tout different, des biens <jui ne se produisent pas, qui ne s'acquierent pas de la meme maniere, et qui ne sauraient croitre de la meme facon, d'apres la distinction nette et precise que nous nous sommes eflForc6 d'6tablir.
Harder, malgr6 son penchant a tenir 6gale entre toutes les generations la balance de la perfection et m^me du bonheur, nous semble aussi beau^ eoup trop confiant en g6n6ral dans ses esp6rances de perfectionnement de la raison et de la justice parmi les hommes*. Mais Fichte, plus hardi, ne craint .pas, dans son ouvrage sur la Destinatiofi de rhomme^ de pousser jusqu'a une consequence extreme cette doctrine du progres ininterrompu de la morale. « Un jour, dit-il, viendra 6u la pensee meme du mal s'effacera de rintelligeiice des hommes. Aucune perturbation nouvelle ne les empechera plus, dans la suite des temps, de graviter vers le bien par toutes les puissances de leur aine, par toutes leurs facult6s intellectuelles. Aucun homme, Dieu merci, ne fait le mal pour le mal, illefait pour le bien qu'il en attend... Mais
\ . Des rapports de la Ihdorie a la pratique ^ opuscule traduH par M. Barni, k la suite de -la Doctrine du droits 2. Liv. XV, chap. n. . -