CHAPITRE NEUVlfeME
ce monde id6al de perfection et de bonheur,qu'on nous fait entrevoir au terme des progres de la civilisation, la chose sera-t-elle done superieure a la personne? II est 6trange de mettre le supreme perfectionnement de la societe au prix de cela meme en quoi consiste la grandeur de rhomme. Comment deux choses aussi oppos6es, le plus grand perfectionnement de la soci6te et le plus grand abaissement de Tindividu, viendraient-elles se rencontrer dans ce supreme et dernier degre de la perfectibility ? Comment enfin lasoci6te, qui n'est que la collection des individus, serait-elle d'autant plus parfaite que Tindividu le serait moins*?Cettepr6tendue civilisation, k Tatmosphere 6nervante qui, par ses combinaisons harmonieuses, dispenserait Thomme de tout eflFort moral, cet ordre social, dontles raffinements excluraient la vertu, loin d'etre I'id^al de Vhumanite, serait au-dessous de la barbaric elle-memc, au point de vue de notre vraie grandeur et de notre dignite.
Mais n'y a-t-il pas des vices qui semblent parfois tourner au bien, et la vertu suffit-elle toujours h faire le bonheur? Nous trouvons dans Vauvenar-
1. C'est une des objections qu'Aristote, dans sa Politique, fait h Platon : Qu'est-ce que le bonheur de I'fitnt sans la perfection de ceux qui le composent? Qu'est-ce que' le bonheutd'une abstraction, si les fitres r^els sent malheureux?
190 MORALE ET PROGRfcS
gues la meilleure reponse a cette objection si gouvent oppos6e aux partisans de la vieiUe morale : « Si la vertu est insuffisante a faire le bonheur des hommes, c'est paree que les hommes sont vicieux ; et les vices, s'ils vont mi bien, c'est parce qii'ils sent mel6s de vertu, de patience, de temperance, de courage, etc. Un peuple qui n'aurait en partage que des vices courrait a sa perte infaillible * . »
Qu'on examine les canditions essentielles de* la nature humaine, on s'assurera que la vertu ne saurait etre quelque chose de transitoire, n'ayant sa raison d'etre, comme on Ta dit des religions, qu'au regard de tel on tel 6tat plus ou moins imparfait de civilisation. Supposez, je le veux, I'etat social le plus merveilleusement perfectiona6, les plus pauvres elev6s au niveau du bien-etre des plus riches d'aujourd'hui, la vie rendue auissi facile, a«ssi douce, aussi exempte de maux at de miseres, que Timagination la plus bardie le puisse concevoir ; disposez touteschoses de facon /que les interets de tou« se combinent et se concilient harmonieusement, sans qu'il n'y ait plus auicun choc ni aucun froissement; faites disparaltre tout le mal que le m6canisme le plus industrieux,
4. Introduction a la connaissance de. Naprit humaiHy liv. Ill, p. 53, edit. Gilbert.