‹ Morale et progrèsChapitre 122 sur 199 · CHAPITRE DiXlEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DiXlEME

si Ton y songe, on sera oblig6 de convenir que ce peu, qui est enferm6 dans r616ment moral, est d'un prix incomparable, d'un prix infini, qui Temporte de beaucoup sur tous les tr6sors, sur toutes les d6couvertes de la science et de Tindustrie.

C'est sans nul doute faute d'une comparaison plus attentive, et pour s'etre laisse 6blouir par Teclat, par la f6condit6 merveilleuse de r616ment intellectuel, qu'un pertain nombre d'historiens ou de th^oriciens de la civilisation moderne ont imagine qu'il etait tout, et que I'element moral n'6tait rien, dans le progres des soci6tes humaines. NuUe autre erreur, a notre avis, n'est de.plus grande consequence et ne fait courir, au temps ou nous vivons, de plus redoutables risques au veritable progres et aux destinees d'une nation. Un 6crivain de beaucoup d'esprit, M. About, dans son ouvrage sur le progres, a eu le tort de dire, non sans quelquelegerete : « J'6vite le mot de devoir, quoiqu'il soit tres-sonore, tres-clair et tres-noble *. » II Tevite en efFet fort soigneuse-

4. Progres J chup. iv. Au Progres de M. About on peut opposer I'ouvrage, moins spirituel, inaie plus 8ens6 de M. Javary. Nonseuleinent M. Javary n'6vite pas de parler du devoir^ mais il ne comprend pas le progres sans lui. « 11 n'y a pas, dit-il, dans riuimaDit^ de progres durable et r6gulier si les diverses fi actions qui la composent ne s*acquittent pas des devoirs sp6ciaux que leur impose, dans les diverses branches de d^veloppenieut de nutre esp^ce, le but de perfection finale auquel sa uaturo l'cippelle...» Id^e (fv progres j 3* partie, Conclusion.

ment, malgr6 sa sonorit6, sa clart6 et sa noblesse, persuade qu'il est que les int6r^ts, que les lumieres de rintelligence suffisent a tout, et qu'il faut renvoyer ce beau mot a la m6taphysique, c'est-a-dire le laisser dans les nuages.

D*ailleurs, plus ou moins nettement et vivement exprim^e, cette these est celle de tons les philosophes, empiriques ou positivistes, qui mettent rinteret a la place du devoir, de tons ceux qui croient que Tesprit pent remplacer tout le reste, honneur, empire sur soi, sentiment du devoir, en un mot la vertu, et que toute la civilisation se r6sout dans la somme des connaissances exp6rimentales amassees par la science. Mais nul jusqu'a present ne Fa soutenue d'une maniere plus systematique, avec plus d'audace et plus d'6clat, avec des connaissances plus approfondies de Thistoire g6nerale et de I'histoire particuliere d'un grand pays, avec un plus superbe d6dain de tout ce qui n'est pas Fintelligence et la science, c'est-^-dire de la morale, de la religion et de I'Etat, que Thomas Buckle qui a appliqufe la philosophie de Stuart Mill a son Histoire de la civilisation en Angleierre *. Get ouvrage, des son apparition, a suscit6 de vivos dis-

1. History of civilisation in E fig land j 3 vol. in-12, London, 18>67. L'ouvrage a 6t6 traduit en fran^ais par M. A. Baillol.

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