CHAPITRE DIXlfeME
la science, Us ne se perdent plus. Loin meme qu'avec le temps ils s'6puisent, il semble que leur f6condit6 s'accroisse k mesure que s'ecoulent les generations de penseurs et de savants. Telle d6couverte scientifique ne donnera qu'apres des siecles ses consequences les plus fecondes.
En face de cet accroissement sans bornes, de ce d6veloppement continu, de connaissances qui s'ajoutent «t s'enchalnent les unes aux autres, et que les annales de la science enregistrent, pour ne plus jamais les laisser perdre, Tauteur ne pent s'emp^cher de prendre en piti6 la pauvrete de r^lement moral. Que le bien qui d6coule des facult6s morales, s'ecrie-t-il, est pen de chose! Consid6rez ce que produisent les bonnes actions et ce qu'il en reste pour le bien des generations suivanles. D^terminees par des motifs qui ont leur source dans une certaine discipline individuelle, dans le gouvernement de soi-m^me par soi-meme, dans le sacrifice de soi, ces bonnes actions n'ont qu'un caraetere tout personnel, en meme temps qu'elles sont d6pourvues de ce double avantage de durer et de se transmettre.
Une fois accomplies, elles ne laissent plus de trace; elles sont comme si elles n'avaient jamais «xiste. A chaque occasion semblable, chaque individu est oblig6 de les recommencer entierement a nouveau, au prix des memes efforts et des
212 MORALE ET PROGU&S
memes difficult^s, comme si jamais personne dans le monde ne les avail accompli es avant lui. L'influence des actions mauvaises elles-memes, selon Buckle, ne serait pas plus grande que celles des bonnes actions ; il n'en resulterait qu'un mal passager, et finalement nul pour la soci6t6. Passager, comme le bien, cemal est en eflFet presque aussitdt contre-balanc6 par les generations suivantes, de telle sorte que rinfluence de Tun, comme de I'autre, est insensible sur les affaires humaines.
Le bien moral ne se transmet pas; c'est un point sur lequel nous sommes compl6tement d'accord avec Buckle ; mais nous n'avons eu garde d'en conclure Finsignifiance de Thonnetete et de la vertu. Bien faire, comme inal faire, est chose inherente k la personne, d'ou ils ne sauraient sortir, par aucune voie, pour passer de Tun a I'autre et constituer une richesse acquise, au profit de n'impdrte quel h6ritier. Est-ce done a dire que cette amelioration int6rieure, oeuvre de chacun, n'importc en rien au progres general ? Ce sont les individus par qui s'opere le progres, ce sont les individus qui en sont les agents etles soutiens ; sans les individus, la soci6te ne serait rien, pas plus que la foret sans les arbres ou la moisson sans les 6pis. Comment done les qualites morales des individus n'importeraient-elles pas a la solidity, a la conti-