CHAPITRE DIXifcME
Marc Aiirele *, n'esl-il pas un dei^plus cruels persecuteurs des chretiens qui avaient v6cu en paix sous les empereurs les plus pervers, sous Commode et Heliogabale? L'Inquisition espagnole et les pers6cutions centre les heretiques, d'apres des t^moins non suspects, auraient et6 roeuvre des hommes les plus austeres et les plus sincerement i*eligieux.
Ainsi, non-seulement, d'apres Buckle, la morale ne servirait en rien, mais elle nuirait meme aux progres de la civilisation et a rhumanit6; rhonnetete sei'ait un mal ! Quel d^dain de tout ce qui n'est pas la science, quel aveuglement profond sur les conditions morales du progres et de I'existence meme de la soci6t6 ! Faudra-t-il done confondre I'honnetete et le fanatisme, et leur imputer les memes crimes, parce qu'ils se sont rencontres quelquefois ensemble chez certains hommes qui, dans leur ignorance, ont fait le mal, tout en 6tant sincerement convaincus qu'ils faisaient le bien et qu'ils etaient agr6ables a Dieu? C'est une exception, et non pas la regie, que ce disaccord deplorable entre Tintention et Taction dont nous avons reconnu la possibility. Serai t-il vrai
1. Marc-Aur^le D'avait-il done pas des liimi^res ? L'exemplc nous semble bien mal choisi. Buckle a-t-il oubli^ N6ron ct d'autreg encore qui, quoique nullemcnt vcrhicux, n'en ont pas moins vers6 le sang cbr^tien ?
218 MORALE ET PROGHES
que, dans iin homme intelligent, la corruption morale, en certaines circonstances, a et6 moins fatale que la foi avcugle de Thomme vertueux et ignorant, quel n'est pas le mal de tous les jours, de tous les instants, dans la societe et dans la famille, qui d^coufe'sans cesse dn vice et de rimmoralite ? Faut-il mettre en regard le bien qu'engendre constamment Fhonnetete privee et publique, ce bien qui est, en derniere analyse, comme nous Tavons deja montre, comme nous le montrerons encore davantage, Tunique garantie, Tuniquo soutien de toute societe et de la civilisation tout entiere? Quelle foi aurons-nous dans un homme sans foi ? Vous redoutez Thomme honnete, mais ignorant, s'il a quelque pouvoir en main; ne craignez-vous done pas davantage rhomme pervers et corrompu, Fhomme sans conscience, toujours pret a tout sacrifier pour son interet, d'autant plus dangereux qu'il est plus puissant? S'il n'y a pas un homme de bien sous rhomme public, sous le magistrat, sous Tecrivain, ou est la garantie, Foccasion 6tant donnee, centre la perfidie, I'iniquit^, la corruption etle mensonge? On ne pent mieux le dire que Bossuet : « En vain pensez-vous faire un bon magistrat avant de faire un homme de bien... II faut composer un homme en lui-meme avant que de m6diter quel rang on lui donnera parmi les