CHAPITRE ONZlilME
avons nuUe assurance, mais Thistoire du passe, et plus encore Texamen de I'^tat actuel de la soci6t6 et de la civilisation, sont propres a donner bien des inquietudes et des apprehensions sur le present et sur Tavenir. S'il n'est pas exact de dire, comme Pascal, que tout progres p6rit par le progres, il est vrai que tout progres renferme, pour ainsi dire, quelque p6ril en germe, quelque cause interne de corruption, quelque ver qui le ronge et le fait insensiblement perir, s'il n'est pas garanti et vivifie, dans les peuples et les individus, par la force morale. Otez des ames ce grand ressort et ce grand preservatif, non-seulement toutela civilisation materielle,richesse, industrie, bien-etre, devient chose dangereuse et mauvaise, mais ce qu'il y a de meilleur, instruction, liberte, ^galite, devient ce qu'il y a de pire pour I'individu et la soci6te. Rien ne vaut que par la sagesse, par la moderation, par I'empire sur soi, par le sentiment du devoir, c'est-a-dire par le bon usage de la liberty. Hors cette condition essentielle, la civilisation la plus raffin6e , la society en apparence la mieux policee, I'Etat le mieux r6gle, manquent par le fondement et tombent dans I'abime que recouvre une surface brillante, mais trompeuse.
II est vrai de dire, avec Rivarol, que les peuples les plus civilises sont parfois aussi voisins de la
barbarie que le fer le plus poli Test de la rouille.
Tout ce qui tient a Tordre social, tout ce qui est du dehors, peut etre compromis, g4te par la perversity du dedans, par la corruption des individus. Point de progres solide et durable, dans Tordre intellectuel et social, sans ce ressort essentiel de la bonne et ferme volonte, sans la force et T^nergiedes caracteres et,pour tout resumer, sans la bonne qualite des ames. Esp6rer, comme Fichte, que nous arriverons k la perfection morale par les progres de la civilisation, c'est faire une sorte de cercle vicieux, c'est renverser Tordre naturel des choses, puisque, d'apres tout ce qui precede, les progres de la civilisation ne sauraient eux-memes avoir lieu et se continuer que par le perfectionnement moral des individus. Non-seulement il n'est point de civilisation si avanc6e, point de mecanisme social si parfait, qui jamais dispense rhomme de Teffort moral, mais tout an contraire, comme nous nous en assurerons tou jours de plus en plus, la quantite de force morale, requise pour le salut social, semble devoir augmenter, a mesure qu'augmentent les progres des sciences et des arts, k mesure que T^galit^ et la liberte s'introduisent davantage dans Tordre social et politique.
Nous aurions sans doute Fame plus sereine, avec plus de confiance dans I'avenir, si nous avions foi, comme quelques partisans du pro-