‹ Morale et progrèsChapitre 14 sur 199 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

progres est la liberty humaine, nous ne pouvons nous r^soudre k faire entrer dans son domaine les condensations de n^buleuses, ou meme les developpements des animaux et des p] antes; nous ne saurions pas davantage le rattacher a la vie universelle comme une deduction, un effet partiel d'une loi g6n6rale de progres embrassant Tunivers entier. Le progres, tel que nous le. concevons, ne pent d6river que de la liberty ; c'est une marche libre, en avant, vers le meilleur ; il ne pent done 6tre ou Thomme et la liberte ne sont pas. Rien de plus obscur et rien, k notre avis, de plus faux ou de plus vide , que toutes les formules de cette pz*6tendue loi, imaginees par les ambitieux m^taphysiciens du progres universel des choses. Interrogeons d'abord un des plus illustres et des plus profonds de tons, Herbert Spencer. La tendance a rindividuation, telle est la premiere definition qu'il en ait donnee. Plus tard, ce mot d'individuation lui ayant encore paru quelque peu entache, comme il le dit, de mysticisme et de finalite, il a cru devoir substituer cette autre formule ; la transformation de Thomogene en h6terogeneS et remplacer par le

1. Cetle formule est au fond la m^me que celle de Carl Ernst Baer : « Le degr^ de perfectionnement consiste dans le degr^ de diff^renciation des parties. » Mais Haeckel montre, contre Baer, que, dans le domaine del'^volutionzoologique, le progres n'est pas

14 MORALE BT PROGREIS

terme d'evolution celui de progres, plus ou moins suspect lui-mSme d^alliage aVec des notions ou des sentiments d'esthetique et de morale. Enfin, non encore satisfait de cette epuration, et t'ourmentant de nouveau cette formule, il lui a fait subir d'assez graves amendements, pour la contenir dans les limites hors desquelles elle n'exprimerait plus un progres, mais une dissolution. En eflPet, toute transformation de I'homogene en h6terogene, la maladie, par exemple, n'est certainement pas un progres; s'il n'y avait pas une limite a ce progres de rii6t6rogene, toute individualite bientdt disparai trait. Mais, malgr6 tons ses efforts pour nrettre sa premiere formule plus en accord avec les faits, oil lui donner quelque chose de plus plausible, Spencer n'a pas r6ussi a Taccommoder a la fois k Tunivers physique et a rhumanite, h donner le change sur la difference du progres et de ce qu'il appelle, non sans Equivoque, revolution, ni a soumettre k une meme loi la spontaneity et la libert6 des faits moraux et les d^veloppements de la nature physique.

Voici im autre penseur, Proudhon, qui a bien aussi sa part d'originalit6 et de vigueur, et qui, s'inspirant d'abord de Fegel, nous dit dans un

toujours une diff^renciation, et que toute diff^renciation n'est pas un progrfes. Histoive de la criation^ etc., 12« le^on, 1874.

CHAPITRK PREMip' • lb

langage bizarre : <( II y a unedanse eternelle, en.

dedans comme en dehors delaquelle ilfl'y a vien ;

le rhythme qui commande cette danse est Tidee

suprenae & laquelle aiicune r6alit6 ne pent re-

pondre... Le progres- est raftirmation du mou-

vem^nt ainsi cl6fini; Thomme existe en sentant

qu'il y participe *. » Ou est en tout ceci ,

sinon la v6rite, au moins la lumiere? En trou-

verons-rious davantage dans M. Pelletan qui,

a son tour, imagine de definir le progres « le

mouvement iiniversel des etres qui, incessam-

ment echappes de Dieu, remontent sans cesse

a Dieu sans pouvoir jamais ratteindre ni re-

plonger dan^ sa substance... Le progres. est la

loi generale de Tunivers;^ rattraction n'en est

qu'un episode^. »

M. Renan nous instruit-il davantage,. quand,

apres avoir dit :" « Le temps et la tendance au

progres expliquent Tuniyers ^ , » il ajoute, en Ian-

gage sybillin : «A travers les nuages d'un uni-

vers aF^tat d'embryon, nous apercevons^ les lois «hi progres de la vie, la conscience de Tetre s'a-

i. Philosophie du progres, Bruxelles, 1853. Depuis cette 6poque, Proiidhon. a parl6 *du pro^^s d'une maniere plus claire et plus juste dans son oiTvrage : de la Justice da?is la R4volutip7i et dans lEglise. ♦

Page 1