CHAPITRE ONZlfeME
faits, et plus naissent de besoins nouveaux qu'il n'est pas possible de salisfaire, plus chacun semble m6content de son sort. Assur6ment, malgre les crises industrielles et commerciales, malgr6 tous les ch6mages,volontaires ou forces, malgr6 tous les maux de Timpr^voyance, du d6sordre, dela mauvaise conduite, du libertiuage, malgre le cabaret et le club, la misere a g6neralemeut diminu6. En presence de la peinture des miseres d'autrefois, combien pAlissent les plus grandes d'aujourd'hui? n n'y a plus de famines, au moins en France, qui deciment les populations, comme avant 89. Mais, si la misere absolue a diminu6, il semble que les tentations, les plaintes, les maledictions, Fantagonisme des classes, aient augmente. Jamais les d^sirs ont-ils plus exc6d6 les moyens de les satisfaire? Jamais fut-on plus 61oigne de cet 6quilibre entre la volont6 et le pouvoir, de ce contentement de sa condition, hors desquels iln^y a pour Thomme ni paix ni bonheur? Si les tentations de la faim, cette mauvaise conseillere, sont moins vives et moins frequentes, nous avons celles du bien-etre et du plaisir, celles de la vanite et de Tenvie, conseilleres non moins mauvaises.
Les salaires sont plus Aleves, mais jamais Tepargne ne fut moins en honneur, ni la misere plus proche au moindre chdmage. Quand les classes ouvrieres ont-elles et6 plus en guerre
•240 MORALE ET PROGRfeS
avec la society, avec les chefs d'industrie, les maitres ou les patrons, et plus en proie aux doctrines les plus insens^es? On a vu autrefois, dans les luttes civiles, les patrons combattre a la tete de leurs ouvriers; aujourd'hui ils combattent les uns contre les autres * , Qji'arrive-t-il de ces d6sirs inassouvis, de ces haines sauvages, de ces rev^s insenses? Tout 6tat a des ennemis interieurs, prets a faire une diversion en faveur des ennemis du dehors ; toute grande villa a dans ses murs le cheval de Troie * plein de Jacques, de Cabochiens, d'anabaptistes, d'incendiaires et de massacre urs.
Beaucoup d'objets utiles ou agr6ables, d'aises et de douceurs, qui etaient autrefois le privilege de quelques-uns, sont mainteuant, grace aux progres de Tindustrie, k la portee des bourses les plus modestes. II semble que le bon march6, cette vulgarisation, pour ainsi dire, d'un certain bien-etre, que lai possibilite de satisfaire plus de desirs, devrait augmenter le nombre de ceux qui ne murmurent pas de leur sort et diminuer les sentiments d'envie dans les cqeurs. Sans doute
1. C'est une remarque de M. Le Play, qui a si profondement (&tudi6 la condition des classes ouvri^res dans tous les pays de I'Europe.
2. Nepouvons-nous pas encore nous Verier aujourd'hui, comme Cic6ron au temps de Catilina : « Intus, o elves, intus est equus Trojanus I »
.CHAPITRE ONZlfeME 247
il en serait ainsi si chactin 6tait sage, si chacun savait borner ses d6sirs. Mais, sans la sagesse, sans la moderation dans les d^sirs, ce sont des efFets tout opposes que produit ce bon marche ; il excite plus de besoins qu'il n'en satisfait, plus de deceptions que de contentements.
Voil^ un certain nombre d'objets, auxquels je n'eusse pas songe autrefois, et qui tons m'attirent et me font envie, parce qu'aucun en particulier ne depasse la somme que je puis d6penser. Mais il est impossible de me les procurer tons ; il faut choisir, il faut se restreindre, il faut renoncer au plus grand nombre, sous peine d'etre ruin6. Avec les chemins de fer, par exemple, les trains de plaisir, les billets circulaires, Tenvie de voyager est venue k ceux qui, il y a cent ans, n'auraient pas eu la pens6e de perdre de vue le clocher de leur paroisse ou de leur village. Mais il faut encore compter avec son temps et sa bourse, se r6signer k ne pas faire tel ou tel voyage , celui-li meme qui ferait le plus de plaisir, ou m^me a ne pas partir du tout.
Ainsi, loin de diminuer, croissent sans cesse, dans la classe ais6e comme dans la classe pauvre, des d6sirs hors de toute proportion avec ceux qu'on pent contenter. Les satisfactions croissent, pour ainsi dire, en proportion arithmetique, et les besoins en proportion g6om6trique, tout
248 MORALE ET PROGRfeS
comme les vivres et la population, d'apr^s la fameuse loi de Malthus. Aussi rien n'est-il plus vrai que ce dicton vulgaire : Le bon march6 ruine. Qu'est-ce k dire, sinon que, pour le contentement de Tame, pourlapaix etle bonheur de la soci6t6, il ne faut pas tant compter sur une satisfaction chimerique de tous les d6sirs, que sur la raison, sur la force morale qui les contient dans de justes bornes * ?
De meme, centre Texces du luxe il n'est pas d'autres lois somptuaires, pas d'autre remede, que la morale. S'il y a, comme nous Tavons dit *, un luxe raisonnable, en proportion avec la fortune publique et la fortune priv6e, suite naturelle des progres de Tindustrie, de Tart et de la richesse, il y a aussi un luxe immod6r6 qui est un scandale et une ruine. Sans vouloir ici entrer dans d'inu-
i. « Le d6sir court et lemoyen suit en boitant. » Bastiat, Harmonies economiqueSf chap. iii. Bien des moralistes ont remarqu6 cette disproportion croissante entre Iesd6sir6 ou les besoins et les moyens de les satisfaire. Qui se sent, dit Hartmann, dans son impitoyable critique des illusions de ITiumanit^, plus heureux qu'il y a trente ans, parce que maintenant il y a des chemins de fer, tandis qu'autrefois il n'y en avait pas ? Quand les personnes d'un certain Age pourraient avoir le sentiment d'une difference avec le temps d'autrefois, il est certain qu'il n'en est pas de mtoe de ceux qui sont n6s depuis les chemins de fer. AvecTaugmentation des moyens, rien n'a augments, si ce n'est les d^sirs et les besoins, et en consequence le mecontentement. Philosophie des Vnbewnsten, p. 623.