‹ Morale et progrèsChapitre 152 sur 199 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

tres, des beaux-arts el des sciences elles-memes. Voici un triste et trop v6ridique tableau de cetie influence sur les lettres, trac6 par un des maitres de la critique, par un de ceux qui ont le mieux connu la litt^rature de notre temps. « Les grands ^crivains, a dit Sainte-Beuve/les poetes que la France possede, les romanciers c^lebres, qu'ont-ils fait depuis quelques annees? lis se sont mis, a partir d'un certain jour, a ne plus ecrire que pour une classe.plus nombreuse qu'eclairee ; ils ont voulu aceaparer le nombre plutdt que se concilier la qualite. La quantite, plutdt que la quality, a 6te leur devise. Ce n'est pas pour vous que j'ecris, disait, a qui voulait Fentendre, un grand poete qui se faisait historien et historien r6volutionnaire; c'estpour le peuple, c'est pour les ateliers. Tel pomancier, de meme, au lieu de s'adresser aux coBurs delicats et blesses, aux imaginations nobles et sensibles, n'a plus vise qu'aux prol6taires. Chacun a voulu la grosse gloire, plutdt que la grande. Etenim nescio quopacto velmagis homines juvat gloria lata quam magna, (Pline le jeune, Lettres, liv. IV, 12). Presque tons les hommes celebres aiment encore mieux la banalite que la gloire * . »

1. Saiate-Beuve , Chatemthriayid et so?i gronpe iiith^aii^e j \*' volume, 2« le^on.

En effet, il s'agit aujourd'hui, avant lout, de plaire a la foiUe et de s'accommoder a ses goAts. II en est des sciences et des beaux-arts comme des lettres : on ne les cultive que pour un profit immediat. Les hautes theories sont d61aiss6es pour les applications usnelles ; le souci du vrai, comme. celui du beau, n'est plus qu'en seconde ligne. Sous peine de vegeter dans Tisolement et la misere, il faut avant tout plaire a la multitude, il faut descendre k sa portee. De la ce caractere, de precipitation mercantile et de midiocrite de tant d'oeuvres litteraires ou scientifiques de notre temps *.

Pour mettre la science a la port6e de tons et vulgariser, comme on dit, les connaissances, il faut dispenser de tout travail long et p6nible, rechercher les methodes expeditives, les f ormules toutes faites, les moyens mecaniques, laisser les theories, pour ne plus avoir en vue que la pratique. On fait des encyclop6dies, des manuels, des abr6ges, que sans doute on abr6gera encore. A la place des grandes intelligences qui s'6teignent, nous risquons den'avoir bientdt q\i6 la m6diocrit6 univer-

i. Ces apprehensions ont ^t^ developp^es avec beaucoup de force et de sagacity dans un remarquable article de M. Cherhuliez sur le progr^s social, Bibliotheque universeUe de Geneve, f6vrier 1867. Voir aussi dans le r6cent ouvrage de M. Baudrillart : La Familie et nducntion en France, le chapitre iv sur r^diicatiou.

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selle. C'est ainsiquela science ais^e fait courir un non moins grand risque a la vigueur de Tesprit que Texistence aisee a celle de la volonte. D'ailleurs la haute culture scientifiqueetliit^raireneva jamais sans un * certain degr^ de desinteressement et de force morale. Pour produire de grandes et belles cBuvres, il faut cette alliance du genie et de Tele*^ vation morale sur laquelle M"" de Stael a insiste avec une si grande Eloquence ^ Moins suspect d'idealisme et d'enthousiasme, Auguste Gomte cependant a pense de meme qu'il n'y a pas de superiority mentale sans une haute morality '. « La decadence , a dit Voltaire en parlant du xviii* siecle et de Paris, fut produite par la facilit6 de faire et par laparesse de bien faire \ »

1. « On ne pent produire un effet tr6s-remarquable par les outrages (imagination, si ce n'est en les dirigeant dans le sens de I'exaltation de la vertu... fetendue d'esprit et profondeur de morale sont deux qualites ins^paralTles ; loin que la destin6e nouB condamne k faire un choix entre le g^nie, et la vertu, elle se plait a renverser successivement de mille mani^res tous les talents qui voguent au hasard sans guide assure. » (De la JAH4rature., etc., chap, v, des Ouvrages d'imagination).

2. « La veritable superiority mentale ne peut r^aliser suffi< samment son principal essor quand elle n'est point subordonn^e i une haute morality, par suite du pen d'^nergie relative des facult^s spirituelles dans I'ensemble de la nature humaine. Sans cette indispensable condition permanente, le g^nie, en supposant d'ailleurs qu'il puisse ^tre entiferement d6velopp6, ce qui serait bien-diffieile, d^g^n^rera promptement en instrument secondaire d'une etroite satisfaction personnelle. v. Philo^ fiophie positive, 54« le^on.

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