‹ Morale et progrèsChapitre 154 sur 199 · CHAPITRE DOUZlfeME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZlfeME

L'art de falsifier toutes choses suit tous les perfeclionnemenis de la chimie, comme Tombre suit la lumiere. On uous repondrasans doute qu'un autre progres, presque parallele, s'opere dans Tart de d6couvrir les falsificatijons, el qu'a chaque poison lascience finitparopposeruncontre-poison. Mais Tart des fraudes, stimule par la cupidit6 et la perversit6, ne prendra-t-il pas de plus en plus J'avance sur Tart de les d6couvrir qui ne vient k la suite que d'un pied plus oumoinsboiteux? Tout progres suscite en face de lui une sorte de contre-progres; tout perfectiounement a quelque revers fAcheux, toute decouverte quelque cdte nuisible. Peut-^tre, avec quelques grains d'une poudre invisible pourra-t-on hientdt incendier ou faire sauter nonpasune maison,mais un quartier, une ville ; peut-etre certains crimes deviendront-ils impossibles a decouvrir, et la science mettra-t-elle une sorte d'anneau de Gyges an doigt de certains criminels. De meme

qu'il n'y apas de limites a la conquete progressive des forces de la nature, de meme il n'y en a pas a la puissance d'extermination, dejh au service des mechants, et qui chaque jour deyient plus formidable. Comment, aujourd'hui surtout, ne pas partager jusqu'iun certain point la crainte de Rliedi, dans les Lettres persanes? « Je tremble toujours, 6crit-il kUsbeck, qu'on ne parvienne a la fin a decouvrir quelque secret qui fournisse uneyoie plus

abregee pour faire p6rir les houimes, d6traire les peiiples et les nations entieres *. »

Ainsi, dans les sciences elles-m^mes et dans leurs applications, tout peut devenir p6ril, mal et ruine, a moins de cette indispensable sauvegarde de rhonnetet6 publique et priv6e, a laquelle il faut toujours en revenir comme a Tunique garantiedu salut. Concluons encore avec M"* de Sta6l : « que les progres des sciences rendent n6cessaires les progres de la morale, car en augmentant la puissance de Fhomme, il faut fortifier le frein qui Tempeche d'en abuser ^ »

Mais combien plus encore sont grands les dangers de Tordre moral ! Si quelque secret reste a decouvrir dans le^ moyens materiels de faire le mal, reste-t-il quelque chose a inventer dans Tai^t

1. Lettre 102 de Rhedi a Vsheck, u J'ai oui", dit-il encOre dans la ni^me leltre, paiier a des geiiB senses des ravages de la cliiuiie. 11 semble que ce soit un quatri^ine fldau qui mine les iiommes et les delruit en detail. » Les r^ponses el les raisonnements d*Usbeck ne nous rassurent que fort m^diocrement. « Si une si fatale invention venait, dit-il, k se decouvrir, elle serait bientdt prohib^e par le droit des gens, et le consentement unanime des nations enseveliroit cette d^couverte. » "Ce consentement, s'il avait lieu^ euipdcberait-il done quelques scSl^rats de s'en servir ?

2. De la Litieraiure, etc., preface de la 2« ddition. Auguste Qomte dit la m^me cbose : « En acqu^rant de nouveaux moyens d'action, I'homme a plus besoin d'en r^gler moralement rexorci(5e afin qu'il ne soit nuisible ni & lui ni h la soci6l6. » Phiiosophie poaiiive, %V lecon.

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de pervertir les esprifes? Quelle irresistible propar gande d'idees fausses, de mauvaises passions, de mal politique et moral, par ces petits liyres, par ces feuilles qui penetrentnon-seulementdansratelier, mais j usque dans les chaumieres! En v6rit6 eeluili fait preuve de beaucoup d'optimisme, ouplutdt d!une bien grande simplicite, qui a encore confiance, pour arreter le mal, dans la vertu des bons livres et dans la propagande de la bonne presse. Que ce contre-poison penetre diffieilement la oil le poison exerce le plus ses ravages! Que la raison a pen de prise sur les passions surexcit6es, a Tencontre de toutes ces voix violentes ouinsinuantes, dangereuses et perfides, qui flattent et abusent la multitude! Ilsemble quejamaislapartie Va ^te moins egale entre les sages et les sophistes; entre ceux qui disent la yerite, sans craindre de d^plaire a la foule, et ceux qui, pour plaire, disent le mensonge; entre ceux qui prechent la morale, le respect des lois, et ceux qui prechent T^mancipation des passions, la revolle, Tinsurrection en permanence. Qu^il est a craindre que le poison seul soit larealite et que le contre-poison ne soit qu^me cbimere I Tel est Tabus, telle est la corruption des chosesles meilleures, de Timprimerie, de la presse, de la liberl6 de la presse. Corruptio optimipessima, comma dit TEcriture.

Le danger n'est pas sculement dansjies appels

directs aux mauvaises passions, au d6sordre, a la r6volte ; il est aussi, quoique moins imm^diat, dans certaines theories qui nient Dieu, TAuie, la liberie, la vertu, qui semblent n'avoir d'autre but que de rabaisser rhomme au niveau de la b^te. BientAt de pareilles theories laissent 6chapper les consequences morales de leurs principes.

II y a, dans les Nouveaiix essais sur tentendement humain^ une page qui meritait d'etre plus remarquee *, ou Leibniz, si enclin cependant a tout concilier et a prendre les doctrines par le bon cdt6, combat Topinion d'homnies, d'ailleurs, dit-il, bien intentionn^s, qui soutiennent que des opinions theoriques contre Dieu, Tame, le devoir, ont moins d'influence dans la pratique qu'on ne pense generalement. S'il y a, cqmme tout d'abord ii le reconnait, des hommes d'un naturel excellent qui, parvenus a ces erreurs par la speculation, et retenus par le soin de la d ignite de la secte dont ils sont les chefs, demeurent naturellement eloign^s des vices dont le commun des hommes est susceptible, « ces raisons, ajoute-t-il, cessent souvent dans leurs disciples et imitateurs, qui lachent la bride a leurs passions brutales et tournent leur esprit h s6duire et h corrompre les

1. EUe a 6t6 cit6e par M. Nourrissou dans un ouvrage oil abondent les vues juste s et ifelev^es : rAncienne France et fa R4vohtiion, in-12, 1873. '

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autres; s'ils sont ambitieux et d'uu naturel un pen dur, ils seront capables, pour leur plaisir ou avancenlent, de mettre le feu aux quatre coins de la terre. Je Irouve meme que des opinions approchantes s'insinuant peu k peu dans Tesprit des hommes du grand monde qui reglent les autres et d'oii dependent les affaires, et se glissant dans les livres k la mode, disposent toutes choses a la revolution gmerale dont F Europe est menacSe, et ache vent de d6truire ce qui reste encore dans le monde des sentiments gen^reux des anciens Grecs et Remains qui pref6raient Tamour de la patrie et du bien public, le soin de la posterity, a la fortune et a la vie... On se moque cyniquement de Tamour de la patrie, oil tourne en ridicule ceux qui out soin du bien public, et quand quelque homme bien intentionn^ parle de ce que deviendra la post6rite, on repond : alors comme alors ! Mais il pourra arriver a ces personnes d'6prouver eux-memes les maux qu'ilscroient reserves k d'autres. Si Ton se corrige encore de cette maladie d'esprit epid^mique dont les mauvais effets commencent k etre visibles, ces maux peut-etre seront pr6venus ; mais si elle va croissant, la Providence corrigera les hommes par la revolution m^me qui en doit naitre * . »

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