‹ Morale et progrèsChapitre 155 sur 199 · I. Liv. IV, chap. xvi · texte numérisé non relu

I. Liv. IV, chap. xvi

Cette page, si tristement proph6tique, s'applique si bien au temps present, encore mieux peut-etre qu'a r^poque de Leibniz, que nous avons cru devoir la citer tout entiere, Ces doctrines, qui paraissent inofFensives dans les ecrits sp6culatifs de quelques penseurs, mais qui portent leurs fruits chez leurs imitateurs et disciples, qui se glissent dans les livres a Ja mode et disposent toutes choses a una revolution generale; cette guerre a tons les sentiments genereux, cette derision de Tamour de la patrie et de ceux qui mpntrent quelque souci du bien public, tout eela n'est-il done pas de notre temps, tout cela n'est-il pas plein de sinistres presages, pour la fin du xix% comme pour celle du xvm^ siecle?La grande revolution prevue par Leibniz est arrivee; a-t-elle suffi, malgre de si grands maux, pour corriger et eclairer les peuples, comme il I'esperait? D'autres revolutions sont venues depuis ; ontrelles 6t6 mieux mises ft profit? Et no sommes-nous pas toujours a la veille de quelque revolution pire que celles qui ont prec6d6, heureux de vivre en paix jusqu'au lendemain et de conserver encore quelqties restes de la sirete publique ?

Si la science, et meme le bien-etre, malgre le mal qui pent s'y attacher, sont des choses bonnes en elles-memes, T^galit^ est une chose meilleure encore. Nous ne parlous pas sans doute de cette

OHAPITRK DOUZIEME 267

6galite contraire a la nature, imaginee par quelques esprits chimeriques, ou quelques vils flatteurs de la multitude, mais de T^galite conquise en 89, telle qu'elle est dans nos lois, et qui se confand avec la justice meme. Les vieilles in6galites de caste et de naissance, les privileges des classes ont disparu, depuis ceux de Taristocratie jusqu'a ceux des anciennes corporations d'ouvriers; aujourd'hui tous sont egaux devant la loi, le champ est libre, Ibs voies sont ouvertes pour tous. Ne semble-t-il pas que cet affranchissement d'anciennes et odieuses entraves, que cette 6galite des droits devrait donner contentement a Tesprit d'6galite et apaiser ces haines qui existaient autrefois entre des classes profondement separ6es par les privileges et par la loi ?

Non-seulement il n'en est rien, mais jamais peut-etre ces haines n'.ont et6 plus g6nerales et plus grandes ; jamais il n'y a eu des in^galites plus nombreuses et, sinon plus profondes, au moins plus vivement senties ; jamais entin Famour de Tegalitc, malgre r6galit6 des droits, n'a 6te moins satisfait. Dans un etat de civilisation pen avanc^e^ il est rare de voir quelqu'un sortir de sa condition, s'elever et 6'enrichir. La ou une aristocratic, une classe privilegiie, est seule en possession des dignit^s et des honneurs, les inegalit^s naturelles et socialcs demeurent, pour ainsi dire, en

puissance , dans les individus des aulres classes, sous un niveau commun, faute de moyens et d*occasions de se manifester.

Mais, lorsqu'il y a possibility pour tous de changer de position, de s'elever, de faire fortune et d'arriver aux honneurs, on voit se multiplier et se developper toutes les in6galites qu'engendrent la difference des facultes comme aussi le faasard des circonstances. Quede sentiments d'envie et de jalousie excitent dans les cbeurs ces in6galites, d'autant plus sensibles qu'elles seproduisent entre ceux qui etaient 6gaux en droits, 6gaux au point de depart! « La propriety essentielle de la civilisation, a dit avec raison Auguste Comte, est de d6velopper toujoursdavantage les inegalit6s morales et encore plus les inegalites intellectuelles ^ »

M. Le Play a dit avec non moins de .v6rite :

« L'in6galit6, cr66e dans Tancien regime par les privileges, nait dans le regime moderne de la liberty. 6galit6 et liberty sont deux forces qui agissent souvent en sensoppos6*. » L'envie, qui s'attachait aux rares parvenus de Fancien regime, 6pargne encore moin^ les parvenus plus nombreux d'aujourd'hui, d'autant qu'ils semblent avoir pris une place & laquelle tous pouvaient egalement

Page 1