Essai sur les revolutions, chap lvi, R68um
320 MORALE ET PROGRfcS
rien cependant ne proiive que nous valons mieux; de meme, si nos peres agissaient plus mal, rien ne prouve qu'ils valaient moins. Nous plaidons ici la cause de ceux qui sont venus avant nous dans le monde, comme nous avons plaide celle de tons ceux auxquels ont nianqu6 les lumieres de Fesprit. Pour voir ou est r6ellement le bien et le mal, pour faire Tun et fuir Tautre, nos ancelres n'avaient ni les lumieres actuelles de I'esprit mod erne, ni les secours ou les empechements de la civilisation de notre temps. Suivant Texpression de Fontenelle, ils n'avaient rien d'6tranger qui les soutint; loin de li, tout etait contre eux, misere, ignorance, pr6jug6s. Ont-ils fait plus de mal, c'est parce que, dans leur ignorance, il leur est arriv6 de prendre, en quelques rencontres, le mal pour le bien ; c'est parce qu'ils ont et6 aux prises avec deplus grandes tentations, et qu'ils ont eu a lutter contre de plus grands obstacles.
Trop souvent, il est vrai, ils ont succomb6 dans cette lutto difficile ; mais ils ^taient sous Tempire de circonstances terribles et des plus dures epreuves, contre lesquelles, fort heureusement sans doute pour cette pr6tendue superiority morale, dont nous sommes trop tenths de nous prevaloir, nous n'avons pas 6te condamn6s a lutter.
Qui en effet pent dire ce qu'il aurait et6, ce qu'il
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aiirail pcns6, ce qu'il aurait fait, si, au lieu cle vivre en France, auxix® siecle, au lieu d'etre un hourgeois Je Londres ou de Paris, il avait v6cu en tel ou tel autre temps, ou tel autre lieu dii monde ; s'il avait v6cu, non pas dans Tage de pierre, ou il y a deux mille ans, mais seulement il y a un siecle, ou meme de nos jours, en une autre conlr6e, en Afrique, en Asie, et non en Europe, ou bien en Turquie ou meme' en Russie, et non eh France? Qui pent affirmer qu'il n'eiitpas sans scrupule exploite des esclaves, qu'il n'eAt pas 6t6 spectateur enthousiaste des jeux sanglants du cirque? Sommes-nous bien sArs que nous n'aurions pas ete les approbateurs, peut-6tre meme les acteurs et les complices, de quelques-uns de ces acles d'intol6rance, de fanatisme religieux ou politique qui aujourd'hui a bon droit ndus font horreur? Voili k quoi il faut penser avant deleter, pour ainsi dire, la pierre k ceux qui ont eu le malheur de venir et de passer dans le monde, quelques siecles avant nous, ou de vivre sous un autre ciel, a quelque autre degr6 de latitude et de longitude. « Nous rejouirions-nous dans le tombeau, a bien dit Chateaubriand, d'etre juges par les generations futures avec la meme rigueur que
nous jugeons nos aieux * ? »
i. Avant-propos de 1831 anx Disrours historiqne>i .
Si done le philosophe et rhistorien veulent etre dquit^bles dans leurs jugements siir le pass6, lis doivent taujours avoir pr6sente h Tesprit cette penB6e de Montesquieu : « Pour jugerles hommes, il faut leur passer les prejuges de leur temps. » Comment en eflfet n'enpas tenir compte, sans 6tre souverainement injustes k l'6gard des siecles anciens, ou meme de ceux qui nous ont immediatement prec6d6s? Quelle iniquity d'appliquer le meme poids et la meme mesure aux barbares et aux hommes civilises, aux anciens et aux modernes ! Autant vaudraitjuger, avec la meme regie et avec la meme s6v6rit6, les actions de Tenfant et de rhomme fait.
Selon le degre moyen des lumieres et de la civilisation, selon T^tat general des opinions et des mcBilrs, il y a lieu d'etre plus indulgent ou plus s6vere. Loin de nous la pens6e d'amnistier les crimes du moyen age; mais h cause des progres de la civilisation et de la conscience morale, a cause d'un certain adoucissement des moeurs, qui semblait plus ou moins general, et non pas seulement parce qu'ils sent plus pres de nous, les crimes de 93, et ceux plus r^cents de la Commune de Paris demeurent et demeureront, is'ils ne sont eflfaces par d'autres plus grands, cent fois plus odieux que ceux des Jacques ou des ligueurs. Ce sont comme des coups de tonnerre qui epou-