CHAPITRE DEUXifiME
qu'elle se deplace, et qu'elle n'est attach6e n6cessairement a aucun peuple et k aucun lieu. Ce qu'ont dit Bossuet et F6nelon, avec tant de force et d'eloquence, du transferement de I'fivangile et de la foi, des changements du cours du fleuve de la grAce, ne peut-il s'appliquer aussi au progres et k la civilisation? II semble que les avertissements et les menaces de Bossuet, dans le Sermon sur funM de fj^glise, aux fideles qui s'endorment sur les promesses de la perp6tuite de la foi, que TEglise a recues, peuvent s'adresser aussi k ceux qui s'endorment sur les theories trompeuses de la continuity et de la n^cessite du progres. « Movebo candelabrum tuum, je remuerai votre chandelier, dit J6sus-Christ k T^glise d'l5phese; je vous Aterai la foi; je le remuerai, il n*eteint pas la lumiere, il la transporte, elle passe a des climats plus heureux. Malheur, malheur encore une fois k qui la perd ! mais la lumiere va son train et le soleil acheve sa course. »
L'appr6hension de ces transferements estl'id^e fondamentale du beau sermon de F6nelon sur ripiphanie : « Le fleuve de la gr4ce ne tarit jamais, il est vrai, mais souvent, pour arroser de nouvelles terres, il d6lourne son cours et ne laisse dans Tancien canal que des sables arides. La foi ne s'eteindrapas, je I'avoue, mais elle n'est attachee a aucun des lieux qu'elle eclaire ; elle laisse der-
60 MORALE ET PROORfeS
riere elle une affireuse nuil a ceux qui ont meprise le jour, et elle porte ses rayons a des yeux plus purs. »
II y a aussi des amis du progres beaucoup trop confiants qui, surlafoi despromesses, despropWties, pour ainsi dire, de certaines ecoles philosophiques ou sociales, se persuadent que rien ne peut en arreterle cours et s'enferment, avec une dangereuses6curite, dansje ne sais quel optimisme liberal et qui6tiste, au lieu de vivre dans la vigilance et le tremblement pour le salut d'une oeuvre, la plus grannie de toutes, qui exige le concours continuel de toutes les intelligences et de toutes les volontes.
Quant a nous, nous n'oserions pas meme affirmer du progres, comme Bossuet et Fenelon de la foi, qu'il ne disparaitra jamais completement de cette terre^ qu'il ne fera que se deplacer et qu'il y aura toujours quelque contree ou le feu sacre continuera de bruler. Mais, en admettant qu'il n'y ait pas lieu d'apprebender cette disparition totale, combien les seuls transferements ne sontils pas k redouter! Le pass6 en a beaucoup vu, I'avenir peut en voir encore. Que de peuples qui etaient a I'avant-garde de la civilisation ont pass6 au second et meme au dernier rang!
Apres avoir indiqu6 ce qu'enferme le progres intellectuel, nous avons maintenant k considerer