CHAPITRE TROISlfcME 6o
Echelon par lequel on s'61eve a d'autres. Les th6ories, les infithodes, les regies, les formules, les precedes, les instruments, les reactifs, favorisent et facilitent de plus en plus les progres des sciences et des arts. II en est, dans Tordre social luimeme, comme dans Fordre scientifique ; les institutions plus 6quitables, les reglements mieux entendus s'appellent, ponr ainsi dire, s'enchainent les uns les autres, a peu pres comme les decouvertes en physique et en chimie. Rien de pareil dans rei6ment moral pur. Ici d'abord le progres ne saurait se verifier, puisqu'il ne s'accomplit que dans le fond des consciences, dans le secret des volont6s et des coeurs. En outre, il n*est nullement susceptible de cette facilite croissante, de cette acceleration qui est le propre du progres intellectuel. Malgre tgutle bien que d'autres ont pu faire, avant nous, malgre la somme anterieure des bonnes actions accomplies dans le monde, la vertu n'en devient pas plus facile pour personne ; le m^rite est aujourd'hui exactement au meme prix qu'au commencement du monde.
L'obligation de n'agir qu'en vue du bien exige partout et toujours les memes sacrifices et les memes efforts ; la valeur morale doit se mesurer uniquement sur le degr6 de ces sacrifices et de ces efforts , sans nul avantage , ce qui serait riniquite supreme, pour les derniers venus.
66 MORALE ET PROGRfeS
Nous aurons, d'ailleurs, k insistex' sur la distinction de la bonte morale d'line action et de sa bonte sociale, distinction de la plus haute importance, sans laquelle on s'expose k ne pas voir le progres ou il est, et k le voir ou il n'est pas.
Le debat oil nous entrons est sans nul doute un des plus anciens qui aient 6te agites parmi les hommes. Partout on en trouve la trace, dans les poetes, les moralistes, les historiens et les philosophes, dans les discussions des assemblies poliLiques, comme dans les discussions privees, au sein meme de la famille et autour du foyer domestique. Quelque ancien qu'il soit, non-seulement il dure encore, mais il n'a rien perdu de sa vivacite, ravive sans cesse par les r6volutions qui troublent les esprits et remettent en question le progres lui-meme, alors surtout qu'elles sont faites au nom du progres. Yoilk la grande querelle qui, mieux que les disputes des academies et des lettr6s sur la sup6riorite ouTinf^riorite de la poesie et des beaux-arts, a Athenes ou k Rome, a llome ou a Paris, merite le nom de querelle des anciens et des modernes *. Toutefois ces deux questions, quoique d'importance fort in^gale, et
1. Querelle des anciens et des modernes en morale, tel est le titre d'un M6moire sur ce m^me sujet que j'ai lu k I'lnstitut en 1869. Voir les comptes rendus de l'Acad6mie des sciences morales et politiques.