Hegrettora qui veut le bon vieux temps
Et r&ge d'or et le regno d'Astree Et les beaux jours de Saturne et de Ehee Et le jardin de noa premiers parents.
Moi je rends gr&ce k la nature sage Qui pour mon bien me fit naitre en cet Age Tant decrie par nos tristes frondeurs...
O le bon temps que ce siecio de fer !
Le Mondainx
72 MORALE £T PROGR^IS
rit6 dans les convictions. Qui veut savoir la.verite sur une epoque et la juger avec 6quit6, doit se garder d'6couter les esprits chagrins, les Discontents de tons les regimes, les vaincus qui out perdu le pouvoir et surtout les ambitieux qui veulent le conqu6rir. Des vices unis a Thumaine nature, comme dit Moliere, ils font les vices du gouvernement lui-meme ; les moeurs du temps, c'est lui qui les a faites ; la corruption, Fabaissement des caracteres, le luxe, c'est lui qui seul en a la responsabilitS. La ou ils ne sont pas au pouvoir, mais oil ils veulent y arriver, tout n'est que corruption, tout n'est que fange et orgie K Qu'ils soient les maitres k leur tour, d'autres d6tracteurs, non moins injustes, non moins hypocrites peut-etre de liberalisme, de patriotisme et de vertu, lanceront les memes anathemes contre eux et contre le pays, corrompu, aveugle et lache, qui les souffre k sa t6te, aiilieu de les y placer eux-m^mes. Com-
1. J'ai (16j& eu le malheur de vivre sous plus d'un gouvernement; j'ai entendu dire beaucoup de mal du dernier, mais ni plus ni moins que de ceux qui I'avaient pr6cM6. Maxime Du Camp a fait h ce propos quelques justes et piquantes observations dans un article intitule : Le Parisien, les moeurs, le.bon vieux temps. Revue de France, 31 aoftt 1874. S'imaginer d'ailleurs que les id6es et les moeurs changent avec la forme du gouvernement ; que si Ton est corrompu sous la monarchie, on sera le lendemain vertueux sous la r6publique, ou r6ciproquement, est une des plus grandes, des plus naives et des plus dangereu&es illusions de notre temps.
MORALt: ET PROGRES VS
bien, dans Tiateret de la justice et de la verite, ue faut-il pas rabattre de toutes ces declamations inspirees par Tesprit de parti, plutdt que par Tamour de la liberty, du bien public et de la vertu !
Meme en mettant a part les passions politiques et religieuses, cet esprit de d^nigrisment du present est plus ou moins un travers de tons les temps, que Seneque signale,dans ses lettres aLucilius : tt Tu te trompes, si tu t' imagines que le luxe et la moUesse, que le reMchement moral et toutes ces au'tres choses que chacun reproche au temps oil il vit, sont particulieres a hotre siecle. C'est le fait de la nature humaihe et non de telle ou telle epoque *.
II remarque aussi, avec non moins de verite, que la vivacit6 meme de ces critiques, centre les mceurs et les vices du temps present, temoigne d'un progres de la conscience morale qui proteste centre le mal qu'elle ne voyait pas au-
1 u Erras, mi Lucili^ si existimas nostri seeculi esse vitium iuxuriam et negligentiam boni moris, et alia quse objecit suis quisque temporibus. Hominum sunt ista, non temporum ; nulla flBtas vacavit a culpa. » (Epist. XCVII.) 11 dit encore ailleurs : « Hoc majores nostri questi sunt, hoc nos querimur^ hoc poster! nostri querentur, eversos esse mores, regnare nequitiam, in deterius res humanas et omne fas labi. At ista stant loco eodem, etc. >>
De "Beneficiis, lib. I.) Tacite a dit de m^me: «Vitio malij^aitatis bumans, vetera semper in laude^ prsesentia in fastidio es^c*. »
Dial, de oratoribus, xviii. ■
MORALE LT PROGREP. 5
trefois, ou dont elle n'etait que plus faiblement choquee * . II peut bien arriver en eflFet que i'ideal de rhomme monte sans que Thomme descende.
Voltaire, comme S6neque, a signals * « ce penchant invincible que nous avons a louer le passe aux d^pens du present. » II dit encore ailleurs : « Je sais qu'il est doux de se plaindre, que de tout temps on a vant6 le passe pour injurier le present, que chaque homme a imaging un age d'or, d'innocehce, de bonne sant6, de repos et de plaisirs, qui ne subsiste plus ^. » Dans cette excessive s6v6rite des jugements centre les coiitemporains, faisons aussi la part de Tenvie qui parfois s'attache aux vivants et qui d 'ordinaire epargne plus volontiers les morts * .
Les declamations, toujourslesmemes ettoujours
1. «Et boc ipsum argumentum est in melius iranslati aniiiii quod vitia sua quae adhuc ignorabat videt. « (Epist. VI.) S6n6quc le dit de Lucilius, mais on peut aussi avec v^rlt^ I'appliquer a uue 6poque tout enti^re.
2. Voir, dans VEssai sur les MosurSy le chapitre intitule : Maiurs et usages^ arts, sciences wers les xiii* et xiv' siecles.