CHAPITRE QUATRIfeME
Cain, vous rieconnaissez, sans h^siter, un de vos semblables, malgr^ toutes les dissemblances qui d'ailleurs existent entre un Francais du xix** siecle et ce lointain ancetre d'avant le deluge. De Ik aussi rint6ret, qui n'a pas faibli apres tant de siecles, des histoires et des litteratures anciennes ; de \k vient que les drames d'Athenes nous 6meuvent^ comme ceux de Paris, par des ressorts semblables et par le jeu des m^mes passions* « J'ai reconnu avec plaisir, dit Racine dans la preface A'Iphiffenie, par I'efiFet qu'a produit sur notre theatre tout ce que j'ai imite d'Horace ou d'Euripide, que le bon sens et la raison ^taient les menaes dans tons les siecles. Le go At de Paris s*est trouv6 conforme 4 celni d'Athenes ; mes spectateurs out et6 emus des memes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grece. »
Meme remarque dans La Bruyere * , dans F6nelon*, dans tons ceux qui ont 6tudi6 et compar6 les anciens et les modernes.
Comme dans la nature les forces et les agents demeurent les memes, quelle que soit la vari6t6 croissante des eflFets et des produits qu'en tirent la
K « La raison est de tous les climats et Ton pense juste par* tout otl il y a des hommes, » Ghapitre des Jugements, '2. « Je crois que les hommes de tous les siecles ont h peu pr^s le m^me fond d'esprit et les mdmes talents, comme les plantes ont eu le mSme sue et la mdme vertu. » Lettres h Lamott€y Cambrai, 1714.
90 MORALE ET PROGRfeS
science, Tindustrie et la culture, de meme sont immuables les forces primordiales de Fhumanite, quelque di verses que soient leurs manifestations, suivant les lieux et les temps, suivant les instruments, et quels que soient les changements que la civilisation introduise dans les moeurs et dans les id6es. D'ailleurs, quoique tout progi^s soit un changement, tout progres suppose necessairement quelque chose qui persiste, quelque chose qui ne change pas. Dans la notion meme de progres est aussi comprise Tidee d'un sujet du changement et du progres qui lui-meme demeure identique, a travers tons les changements et toutes les 6volutions, sinon il n'y aurait plus de lien, plus de suite entre ces changements et, en consequence, plus de veritable progres. Otez ce sujet qui demeure le meme, ce lien qui r6unit entre elles toutes ces modifications successives, vous n'avez plus ni progres, ni meme evolution, mais une succession fortuite de ph6nomenes juxtaposies, sans mil rapport les uns avec les autres. Ce que saint Thomas a dit du mouvement, d'apres Aristote : Omnis motus fundatur in immobili ^ n'est pas moins vrai du progres. Que rien ne demeure on que rien ne change, dans Tun pas plus que Tautre cas le progres ne saurait exister *.