CLXXXIII
Triste et bien petite manie que celle qui vous pousse à épier, copier et surpasser le voisin, à lutter avec lui de luxe et d'apparat. Entre gens vivant côte à côte, fortune et moyens sont toujours inégaux. Aussi peut-on affirmer que de deux magnifiques animés d'une telle rivalité, l'un au inoins se ruine, s'ils ne le font tous les deux.
Nous voyons des demoiselles de magasin joindre la beauté de nymphes à Télégance de duchesses, des spéculateurs sur denrées tenant maison et menant équipage, des laquais mieux vêtus que leurs maîtres, des commis de rayon de hère mine et de grand air, des comtesses de chrysocale et des princes de similor, des fabricants de drogues ayant hôtel, château, galerie de tableaux et loge à rOpéra. Tout cela porte beau, parle haut, se fait gober du vulgaire ; tandis que vous, qui avez connu d'autres temps et d'autres mœurs, criez à Fabomination.Vous avez tort. Pourquoi le riche, d'où qu'il vienne, ne se donnerait-il pas tout ce que l'argent procure ? Pourquoi l'employé, s'il a le goût de la mise, ne mettrait-il pas tout son gain sur sa personne ? Laissez-les faire : ils n'achèteront ni le savoir ni le goût ; et c'est par où leur présomption sera toujours en défaut. La foule les admire ; l'homme avisé les perce
à jour du premier regard. Qu'importent le le luxe étalé et la poussière soulevée? Le mérite et la distinction se reconnaissent-ils entre eux : cela doit suffire à la distinction et au mérite.
La vanité de nos mœurs a suscité le besoin d'un luxe apparent, faussé le goût public, corrompu le sens de Futile autant que du beau et disqualifié nos arts industriels.
C'est ainsi que le plaqué a remplacé le massif; et le ruolz, la vaisselle plate. On a considéré comme progrès d'avoir substitué le simili-pierre à la pierre, le fer aigre à l'acier, le zinc au bronze, le tissu sans trame au drap, le phormium à la toile et la chromolithographie à la peinture. Il en faut pour toutes les bourses. Oui, mais cela ne tient ni ne dure. Une génération est par là même contrainte de se meubler et se pourvoir quatre fois au moins ; et les quatre exemplaires imités de chaque objet finissent par coûter
plus cher que Poriginal précieux. Le commerce nous inonde de ces produits controuvés, et y trouve son profit ; car leur fragilité en active et renouvelle la vente ; et ils sont si jolis que tout le monde en réclame.
De cet engouement pour le faux à la fausseté des vertits et des caractères, à Papparence des sentiments et aux réputations en surface, quelle distance supposez-vous ?
En un homme, les dehors ne sont plus rien. S'il en va mieux ainsi, ou plus mal, je ne prétends pas le décider. Mais la bonne foi en souffre ; et ceci, du moins, est regrettable. Le croupier de tripot, Pagent d'affaires et de renseignements vous séduisent par une tenue et une élégance du meilleur ton, tandis que vous regardez de travers Thonnête " homme pauvre ou négligé qui ose s'asseoir auprès de vous. De même, chez l'agioteur véreux, que voyez-vous? Intérieur paisible, habitudes correctes, existence patriarcale. Et
ce cabinet, de si digne apparence, vers lequel VOUS pousse votre mauvais génie , est une caverne. Et vous ne faites point difficulté d'entrer chez ce coulissier marron, que la corbeille a frappé d'ostracisme ; et cette exécution, vous ne l'ignorez pas. C'est que vous jouez à la Bourse , vulgaire brave homme : qui donc n'yjoue pas aujourd'hui ? L'homme d'Etat, le magistrat, se font reporter, non pas tous, mais bon nombre, et, s'ils ne le disent pas bien haut , ne s'en cachent guère. Voilà de nos mœurs : elles sont libres, très libres.