‹ Morale familière en menus traits et proposChapitre 3 sur 13 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Nouveau venu dans un pays, dans un emploi, tu seras tâté, épié, contrôlé ; on voudra découvrir le faible de ton armure ; et, par ce défaut, si tu n'y prends garde, pénétreront les traits les plus aigus.

En pareil moment, mieux vaut passer pour intraitable que pour facile ; car ce moment peut décider de l'avenir.

La plus vulgaire prudence nous prescrit de sonder le terrain sur lequel nous voulons édifier. Combien plus de précautions et d'étude ne faut-il pas à celui qui va planter sa tente en pays inconnu ! « La contrée est saine, et le paysage gracieux, a-t-il dit : arrêtons-nous ici. » Il est sage, en effet, de reconnaître, tout d'abord, l'aspect et le climat; mais les hommes, savez-vous ce qu'ils sont, en ce coin de terre ? L'atmosphère intellec-

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tuelle, la sociabilité sont diverses, selon les pays ; la vie n'est point partout facile. En telle ville, Tindigène est seul bien vu ; en telle autre, on se jette au cou de tout nouvel arrivant, en haine du compatriote. Il y a excès dans l'une et l'autre manière. J'estime que la résidence est pour beaucoup dans le bonheur de la vie, et qu'il est bon de la choisir, quand on le peut. Tout chef de famille a charge d'âmes et de cœurs, et répond dans une large mesure de l'avenir des siens. A lui d'assurer le calme, la dignité, la sécurité morale de ceux qui lui obéissent ; et, pouvant pourvoir à tout cela, il est coupable, s'il ne le fait.

Il y a toujours un peu de bohème dans la vie des fonctionnaires de tout ordre; et de là vient peut-être le seul plaisir qu'ils y prennent. Car, que de tourments, à côté, et de dégoûts, et de déplacements et de déménagements !

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Vous avez mis deux ans ou plus à vous reconnaître, à vous poser, à vous concilier des sympathies : ordre ministériel, qui vous relègue en un pli de montagnes, où les hivers durent huit mois.

Vous commenciez à vous accommoder de la neige, sous trois pieds de laquelle vous aviez découvert quelques chauds amis (il est des braves gens partout) : décret qui vous transplante en pleines landes de Gascogne. Et il faut traîner après soi la famille, qui est souvent une tribu, et la femme malade, et Tenfant qui tousse, et la vieille mère que ce nouvel exil va tuer.

Tant de pérégrination, dis-je, ne va pas sans quelque bohème, et c'est à la faveur de ce va-et-vient que se nouent d'éphémères amitiés, les meilleures parfois. — « Chers amis, nous partons d'ici au premier jour : Tordre en est donné. Nous reverrons-nous jamais ? Vidons notre cave, en attendant; le transport est malsain aux bouteilles. » Il peut y avoir du charme à être ainsi secoué; et l'intimité s'avive d'autant mieux, à cette

veille des adieux, qu'on est parfaitement certain d'oncques ne plus se rencontrer. Joignez-y, si vous voulez, la joie du voyage souvent renouvelé, avec Tattrait des études de topographie pittoresque. Mais de ces derniers avantages j'admets que l'on fasse bon marché; et je tiens, ne vous déplaise, pour la vie sédentaire. Parlez-moi d'une maisonnette, si petite soit-elle, ombragée de quel ques arbres et avoisinée du jardin de Candide. Un nid sous les feuilles, pour la nichée et pour nous, et qui soit bien à nous !

Vous qui vivez dans ces demeures, Etes-vous bien ? Tenez-vous-y, Et n'allez point chercher midi A quatorze heures.

Nouvellement établi en petit pays de province, songe que le seul fait de ton arrivée va paraître à certaines gens immixtion ou menace, que telle susceptibilité s'est éveillée

dès l'abord , que tel calcul a pu se croire compromis. Incedis per ignés. L'agglomération dont tu vas faire partie, est un arbre peuplé d'oiseaux, d'insectes, de rongeurs, dont tu dois éviter de troubler les habitudes. Oiseau de passage, qui as choisi cet arbre, où vas-tu percher ? A la plus haute cime ? Non. Dans les rameaux les plus bruyants : pas davantage. Entre la tige et l'écorce : moins encore ; mais bien sur la branche la plus paisible et la moins convoitée. Sois secourable et bienveillant aux couvées du voisinage ; n'empiète point, mais résiste à l'empiétement ; observe et réserve-toi.

Un charpentier, le plus éminentdu bourg, doit, tel jour, étayer une façade et quelle façade ! Le bourg est en rumeur, l'événement est d'importance. L'opération réussit : merveille !

Ne riez pas. La vie locale, l'intérêt local

ont leur raison d'être. Eux supprimés, les petits endroits deviendraient déserts, ce qui serait un malheur.

Un bon conseil, toutefois, à ceux qui redoutent Tabêtissement par la petitesse de l'intérêt : tenez-vous à Técart des admirations de chef-lieu de canton; n'allez pas voir étayer la façade.

Jetez du lest, beaucoup du lest, pour maintenir votre barque à flot. Parmi ceux qui n'en jettent point et en pâtissent, il faut citer l'avare, Tégoïste, le rigoureux , le misanthrope. La matière à prodiguer n'est autre conséquemment que charité, bon office, indulgence, conciliation. Il en est qui pratiquent cette prodigalité dans un but d'intérêt: ne les blâmons pas trop ; le résultat est profitable au prochain, et le placement pour eux excellent.

Dramatiser la vie ordinaire, ou, si vous aimez mieux et comme on dit vulgairement, prendre les choses au tragique , n'a jamais rien valu. Heureux qui sait concilier, tourner une difficulté , désarmer par un bon mot, par un sourire, la haine et le parti pris. Celui-là possède la vraie science humaine, et souvent sans avoir rien étudié. Main douce, cœur ferme et tête froide viennent à bout de tout.

Après quoi, Tamitié du commun des hommes tient à de si petites circonstances, qu'il faut à peine s'arrêter aux défections de la vulgaire amitié. Un propos, un regard mal interprétés font-ils qu'on vous tourne le dos : ne regrettez rien, ne provoquez pas d'explication. Un fâcheux fâché, la belle affaire ! Un fâcheux de moins, c'est tout profit. Les vrais amis, les gens de mérite valent seuls que l'on se disculpe auprès d'eux.

La politesse et la bienveillance peuvent avoir entre elles des rapports étroits, mais n'ont le plus souvent rien à voir l'une avec l'autre.

La bienveillance est animée de franchise; aucune convention n'en règle les formes naturelles.

La politesse, ne relevant au contraire que de l'usage admis, est autant et mieux pratiquée par les fourbes et les indifférents que par les natures sincères. Elle nous est précieuse, pourtant, et nécessaire, cette contrefaçon de la loyauté; c'est l'huile fine qui assure le fonctionnement aisé des milliers de rouages dont se compose la machine sociale. Personne ne s'y laisse prendre, et tout le monde lui sait gré de se produire; en ce qui la concerne, Alceste se trompe et Philinte a raison.

La courtoisie marque un degré au-dessus de la politesse et comporte certaine dose de

générosité : l'homme courtois c'est le galant homme.

Le gentleman joint à la courtoisie une correction de tenue et d'allures dont on hérite plus qu'on ne l'acquiert.

Me demandez-vous pourquoi ces distinctions ? — Parce qu'il est à propos de saluer les bonnes choses qui s'en vont, et d'essayer d'en fixer le trait. « Grand' maman, faitesvous peindre , puisque tout le monde dit que vous allez mourir bientôt. »

Entre l'éducation la plus raffinée et l'extrême grossièreté, il y a peut-être cent échelons. Et cette graduation est sensible : le vingt-quatrième degré, par exemple, quand il parle au vingt-cinquième, sait parfaitement qu'il est d'un cran au-dessus de son interlocuteur, — chose que celui-ci ne met pas le même empressement à reconnaître.

En toute réunion, le premier qui se moque de la beauté est un laid, tout comme un sot le premier qui bafoue le talent. Thersite est immortel ; et Técho n'a jamais manqué à ses clameurs.

La vie à la campagne est libre, saine et facile, mais oblitère à la longue les plus heureuses facultés. Pour qu'une retraite soit agréable, il faut en pouvoir sortir aisément; on la quitte alors sans regret, on y retourne avec joie. Mais rien n'est plus mauvais qu'une solitude perpétuelle , où l'esprit, ne trouvant plus sa pâture ordinaire, est envahi par le corps et, tout comme celui-ci, s'alourdit et prend du ventre. Un homme de lettres , que sa mauvaise santé avait relégué dans un cottage, disait : « Je romps mon ban tous les trois mois, et je cours reprendre lan-

gue au boulevard. Il m'est arrivé une fois de manquer à cette habitude : mes amis ne m'ont pas reconnu. » Ne concluez pas de ceci e]ue l'esprit suive la mode et reflète nécessairement les caprices du jour; mais, à ne plus savoir ce qui se passe et se dit, il devient prématurément vieillot, radoteur, se pétrifie à la façon des mollusques et de ce bon père chartreux qui, de très bonne foi, dernièrement s'est écrié : a Qu'avons-nous donc fait à Louis-Philippe, pour être expulsés du couvent? »

La nature n'a jamais paru poétique au paysan ; non que le sens de la poésie lui manque, mais parce que la campagne ne saurait être pour lui qu'un fonds d'exploitation pénible. L'arbre coûte trop à émonder, le gazon est trop dur à faucher, pour qu'il les caresse du regard. Il aime la terre comme son argent, et plus que son argent, parce qu'on ne peut la lui dérober. Mais ce qu'il

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préfère, c''est sa vigne. Vous le verrez la soigner, la choyer, la couver des yeux, la nommer avec tendresse et des noms les plus mignons : ne demandez pas pourquoi. « Elle est malade, la pauvrette; le brouillard Ta contrariée. Elle pleure en avril, elle rira en octobre. » Mais si elle est touchée de la gelée, c'est lui qui pleurera, et non sans raison.

Plaise à Dieu que le goût du pittoresque ne gagne pas nos vingt millions de colons ! La patrie alors serait en danger. Et ne riez pas trop de ce terre-à-terre et de ce prosaïsme de l'homme des champs , comme en riait de si bon cœur devant moi le président B...

Ce digne magistrat venait de bâtir une villa, sur la lisière d'un petit bois. Chacun le complimentait, donnait son avis. Un valet de charrue, invité à dire son mot, répondit : — « Oh ! il n'y a rien de gâté, Monsieur le Président! mais, maintenant que la maison est finie , je me plais à croire que vous allez la mettre au large. » Pour mettre la maison au large, il ne s'agissait que d'abattre le bosquet.

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Les voyages ont cette utilité de nous montrer la valeur très relative des mœurs et des usages qui nous sont particuliers. On vit autrement que chez nous à Tétranger, et Ton ne vit pas moins bien. Mais nous ne voyageons guère et nous vantons nos mœurs : c'est proprement le fait des Chinois et d'un grand nombre de Parisiens.

Sosthènes est voyageur, comme d'autres sont rôtisseurs ou poètes. Il l'est par vocation, par tempérament et principalement par goût. Pour voyager, il est demeuré garçon et a dépensé toute sa fortune; mais il a parcouru les diverses parties du monde.

Voici donc, direz-vous, un gaillard qui a beaucoup vu et non moins retenu. Je prétends, moi, qu'il n'a rien vu ; et, de ce qu'il a su retenir, jugez plutôt.

— « Vous êtes passe devant les ruines de Paestum, Monsieur Sosthènes.

— «Oui. Le golfe est joli. Une Sicilienne plus jolie encore m'y a verse d'un petit vin blanc que je ne saurais oublier sans ingratitude.

— « Vous vous êtes arrêté à la Mecque ?

— a Parfaitement ; et j'y ai mangé un couscoussou détestable. Ces malheureux Arabes n'ont jamais su cuisiner.

— « Et au Parthénon , avez-vous mangé, ou bu ?

<i — Ni l'un ni l'autre; l'endroit manque d'auberges. Mais , faute de pouvoir banqueter en l'honneur de Minerve, je lui ai dédié un cigare. »

Tu es bon ami, et conséquemment, penses-tu, largement pourvu d'amis. En auraistu grand nombre, si tu les avais bien choisis? Excellent pour ceux que tu aimes, tu ne recueilleras d'eux, sauf miraculeuse exception,

que sympathie banale ou défaillante à la première épreuve. Sois secourable et gracieux à la plupart; mais, faisant le dénombrement de tes féaux, tu prêtes à rire.

En telle partie, il y a le plus souvent un tricheur, si ce n'est deux; et supposé qu'il pût se trouver une paire d'amis également sincères et dévoués et désintéressés, il faudrait les montrer en foire ou les couler en bronze.

De deux corps mobiles en contact permanent, il faut que le plus résistant entame, pénètre ou brise l'autre. Il en va de même de deux volontés que le devoir, les circonstances ou même un penchant naturel ont rivées ensemble; et si elles sont de trempe identique, elles se froisseront, s'useront jusqu'à ce que le rivet se détache , non sans secousse.

En un vieil ami , c'est avant tout la jeunesse envolée, notre belle jeunesse que nous aimons.

Ami de tout le monde, dit celui-ci , voilà ce que je suis; j'ai des éloges pour chacun et m'en trouve bien.

— Non, quoi que vous croyiez, l'optimisme ne vous est pas à ce point profitable. Qui est Tami de tout le monde ne Test de personne; et la louange banale est bientôt sans valeur. Taisez-vous sur les défauts, et ne louez que ce qui est bon.

Vous rencontrerez de par le monde, et en grand nombre, de bonnes âmes dont la seule tare est le péché d'envie. Si vous tombez dans

rinfortune, ces dignes gens vous tendront la main, viendront à votre secours ; mais qu'un événement heureux vous arrive : raca/ vous êtes un vil intrigant, un homme à pendre.

Ceci est la contre-partie, plus fréquente qu'on ne pense, de Tadage d'Ovide :

Donec eris felix, multos numerabis amicos; Tempora si fuerint nubila, solus eris.

On connaît les vers de Scribe sur le parapluie , parodie heureuse du précédent distique :

Ami commode, ami nouveau, Qui, contre l'ordinaire usage , Reste à l'écart quand il fait beau, Et se montre les jours d'orage.

Eh bien! c'est cela même : de vrais parapluies , ces amis plus riches de pitié que de sincère affection, mais parapluies à deux fins et dont la canne est armée , qui vous abriteraient d'une ondée , mais vous piquent en plein beau temps.

En celui que tu as une fois blessé, n'espère plus trouver un ami.

N'ayant jamais nui à quiconque, je n'ai pas d'ennemis, dis-tu.

— Distinguons, s'il te plaît. Si tu es incolore, médiocre et facile, on te qualifie bon garçon (c'est presque un stigmate); et je concède, en ce cas, que tu n'as guère d'ennemis, réserve faite toutefois de ceux qui exaltent ta bénignité pour l'exploiter sans vergogne. Mais as-tu prouvé ton intelligence ? Te voilà suspect. As-tu réussi dans tes entreprises? Tu sens le fagot ; et je vois d'ici la cohorte de tes malveillants, invariablement composée d'anciens camarades demeurés fruits-secs, de voisins, de quelques-uns de tes proches; — autant d'ennemis dont la main s'insinue journellement dans la tienne.

La plus longue guerre connue a duré cent ans, au dire de Thistoire. J'en sais une plus longue et qui dure encore, entre les habitants d'un hameau de quatre feux, pour un droit de vaine pâture dont la valeur en principal n'est pas de trente écus. Et tous les congrès réunis de notre siècle n'ont pas mis en œuvre plus d'entremises, de négociations et de diplomatie que n'en a provoqué ce litige. Et cette querelle a fait noircir vingt rames de papier timbré, équivalant à quarante-cinq mille francs de frais de justice, causé la perte de deux vieillards, morts de dépit, désuni un père et ses enfants, fait couler du sang, entretenu la malice au sein de quatre familles et ruiné ce coin de pays, qui est le vallon le plus frais et le plus coquet du monde. Et c'est de ce vallon qu'un étranger disait, l'été dernier, en le traversant : « Il doit faire bon vivre là ; le bonheur y habite sûrement avec la paix. »

Du combat de la vie , quels sont ceux, croyez-vous, qui se retirent le plus ordinairement indemnes? Les grands pourfendeurs?

Non. Les artistes de la feinte? Pas davantage ; mais bien ceux qui donnent moins de prise.

Lutter contre ses ennemis, est bien ; lasser leur malice en la dédaignant, est mieux. Un coup de boutoir est parfois nécessaire; pour prendre avantage sur eux, profiter de leurs fautes est suffisant.

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